La nouvelle architecture de l'argent : enjeux et implications (partie 2)
Agorá n'a pas pour objet de fondre les monnaies participantes en une seule. Euro, dollar, livre, yen, franc suisse, won, peso restent distincts. Le prototype sépare un registre commun pour certains dépôts et des registres propres à chaque banque centrale pour ses réserves. Chacune garde formellement la main sur sa monnaie. Mais les systèmes doivent parler le même langage pour que les écritures passent ensemble. L'unification n'a pas besoin d'être institutionnelle. La question n'est plus de savoir qui possède l'ordinateur, mais plutôt qui écrit les règles qui permettent aux ordinateurs de se parler.
Ces règles ne sont pas dessinées par les banques centrales seules, puisque comme on l'a vu, le secteur privé est directement associé. Plusieurs questions essentielles demeurent ouvertes, et la BRI comme le FMI les reconnaissent eux-mêmes : gouvernance, règles de participation, données, rôle des acteurs privés. Qui pourra entrer ? Qui pourra être exclu ? Qui décidera du standard ? À ce stade, parler de conflit d'intérêts serait prématuré. Mais poser la question de la gouvernance devient impossible à éviter.
Agorá n'est pas seul. Le 21 septembre 2026, l'Eurosystème a lancé Pontes, une infrastructure qui permet de régler des transactions sur des titres tokenisés avec la monnaie que les banques détiennent déjà à la banque centrale. Aucune monnaie nouvelle n'a été émise. La veille, Christine Lagarde avait résumé le projet comme « un euro numérique mis à disposition des banques », une formule que la presse a reprise sous le surnom « d'euro numérique de gros ». Le communiqué officiel, lui, parle plus sobrement d'une « première étape » vers un avenir tokenisé. Le même jour, la BCE annonçait préparer l'investissement d'une partie de ses propres fonds dans des titres tokenisés, réglés via Pontes.
Puis vient Appia. C'est le nom de la stratégie globale de l'Eurosystème pour la finance de gros tokenisée. L'initiative est présentée comme « la pierre angulaire de la stratégie de l'Eurosystème visant à fournir de la monnaie aux banques centrales dans des marchés financiers de gros innovants et tokenisés ». Lancée en 2025, elle s'appuie sur les résultats de travaux exploratoires menés entre mai et novembre 2024, qui ont réuni 64 participants (banques centrales, acteurs des marchés financiers, opérateurs de plateformes… vous pouvez tous les retrouver ici) et donné lieu à plus de 50 essais et expériences.
D'ici 2028, l'Eurosystème veut dessiner un écosystème financier européen tokenisé de long terme, avec standards communs, interopérabilité et gouvernance (chronologie en bas de cette page). On ne vous a pas menti quand on vous a dit que la tokenisation était LE concept central. Tout tourne autour de ça. Pour récapituler, Agorá permet aux banques de différents pays de se payer entre elles en monnaie tokenisée, Pontes permet aux marchés financiers européens de régler des actifs tokenisés avec la monnaie de la BCE (et c'est déjà actif) et Appia doit organiser l'écosystème de long terme dans lequel toutes ces pièces (et d'autres) pourront fonctionner ensemble.
Bien sûr, il y a des consultations dites publiques. La transparence et la multitude d'acteurs impliqués sont toujours mises en avant. La BCE a d'ailleurs reçu les retours de 127 répondants sur Appia, représentant « un large éventail d'entités du secteur des services financiers ». Elle se félicite même que ces retours aient suscité « un sentiment largement positif ».
Une transparence si totale, en effet, qu'elle produit un résultat pour le moins étonnant puisque très peu d'individus, dans la population, dans les médias, parmi les députés ou les responsables politiques, ont entendu parler de Pontes, d'Appia ou d'Agorá. Personne ne sait rien d'une stratégie appelée à redessiner le monde et nos vies. L'information est si abondante, si accessible, si abondamment publiée sur des sites institutionnels (qui, on ne va pas se mentir, sont très peu consultés) qu'elle finit par devenir parfaitement invisible. C'est une transparence qui semble fonctionner un peu comme un filtre, c'est-à-dire qu'elle laisse passer les initiés, et elle laisse dans l'ombre tout le reste. Filtre ou façade, au choix.
L'euro numérique appartient à un autre étage, celui du particulier. Rappelons simplement ce qu'il est, et surtout ce qu'il n'est pas. Ce n'est pas une cryptomonnaie et ce n'est pas non plus « l'euro qui devient numérique » (l'argent présent aujourd'hui sur votre compte bancaire est déjà, pour l'essentiel, numérique). C'est une monnaie numérique de banque centrale, émise directement par la BCE, qui resterait techniquement sous son contrôle, traçable, potentiellement programmable et modifiable à distance.
Son fonctionnement, son calendrier et ses implications ont déjà été détaillés dans notre précédent article. Rappelons seulement qu'un plafond de détention autour de 3 000 euros fait partie des scénarios étudiés. Autrement dit, l'euro numérique n'est pas conçu pour être gardé. Et c'est précisément ce qui donne plus de corps aux scénarios de restrictions, de conditionnalités ou de contrôles d'usage car il est conçu comme un outil de paiement, on ne vous demande pas de garder cet argent mais de le dépenser et donc de l'utiliser, potentiellement selon des règles qui auront été définies.
Le numérique n'impose pas l'euro numérique. Il oblige en revanche à répondre à des questions très concrètes : qui émet, qui tient le registre, qui exécute les transactions, qui fixe les conditions, qui contrôle l'accès ? L'UE a fait son choix : la centralisation, la concentration des pouvoirs entre les mains de la BCE et des institutions européennes. Mais comme nous l'avons expliqué précédemment, ce n'est pas la seule voie possible. C'est un choix politique. D'autres ont fait des choix radicalement différents, jusqu'à interdire purement et simplement les monnaies numériques de banque centrale et la possibilité même de leur création.
C'est là qu'intervient l'argument de la souveraineté. La BCE met en avant le fait que l'euro numérique doit réduire la dépendance européenne à Visa, Mastercard et aux autres infrastructures de paiement non européennes, préserver le rôle international de l'euro et redonner à l'Europe la maîtrise de ses propres rails de paiement. L'argument existe et il n'est pas absurde car près des deux tiers des paiements par carte dans la zone euro passent aujourd'hui par des groupes non européens, et treize des vingt et un pays de la zone euro n'ont même pas de réseau national de cartes. Certains partisans, ou simples observateurs, voient dans l'euro numérique une affirmation de souveraineté, une réponse nécessaire à la domination américaine.
Mais de quelle souveraineté parle-t-on exactement ? Certainement pas de la souveraineté monétaire française, puisque la France n'émet déjà plus seule sa monnaie. La politique monétaire appartient à l'Eurosystème depuis 1999. La BCE elle-même l'a reconnu dès 2006, dans un discours de l'un de ses dirigeants, l'union monétaire « implique le transfert des pouvoirs de décision nationaux en matière de politique monétaire à une entité supranationale » et « renoncer à la souveraineté nationale dans un domaine aussi important est une contribution substantielle à l'intégration politique ». Lorsque la BCE parle de « souveraineté monétaire européenne », elle parle donc de la capacité de la zone euro, prise comme ensemble, à maîtriser sa monnaie et ses infrastructures face aux acteurs étrangers. On peut considérer que c'est souhaitable. Mais il faut être clair : davantage de souveraineté pour l'échelon européen ne signifie pas mécaniquement davantage de souveraineté pour les États qui le composent. C'est même quasiment l'inverse.
Une infrastructure commune peut rendre l'Europe moins dépendante des États-Unis tout en rendant les systèmes nationaux davantage dépendants de l'Eurosystème et de standards communs. Ce n'est pas un retour de souveraineté, mais une fédéralisation de fait, toujours plus avancée, sans dire son nom. Les États gardent leur drapeau, mais ils perdent toujours plus la main sur les infrastructures, les standards, les règles de conformité, etc.
Ce n'est donc pas « la souveraineté » contre « la dépendance ». C'est un transfert de souveraineté, et il faut regarder qui en gagne, qui en perd, et à quel niveau. Et quand on pose la question honnêtement, la réponse est simple, le citoyen et les États-nations perdent, pendant que l'Eurosystème et les acteurs privés qui co-construisent l'architecture gagnent.
En 2023, la BRI posait déjà le concept de registre unifié, (ou unified ledger), qui consiste à réunir sur des infrastructures programmables différentes formes de monnaie et d'actifs tokenisés. Agorá en expérimente aujourd'hui une déclinaison concrète. Puis en 2024, certains de ses dirigeants élargissaient encore le cadre avec une vision baptisée Finternet. Le mot est évocateur et désigne plusieurs écosystèmes financiers reliés les uns aux autres comme l'internet. Attention, le Finternet n'est pas un système mondial adopté, mais une vision publiée par ses auteurs. Néanmoins le schéma est révélateur, on n'y trouve plus seulement de la monnaie de banque centrale et des dépôts, mais aussi des actions, de l'immobilier, des portefeuilles numériques, des applications, des signatures électroniques, des registres… et l'identité.
Et c'est ici que toutes les pièces que l'on nous présente séparément commencent à réapparaître sur le même dessin. La tokenisation a besoin d'identifier le propriétaire. L'identité numérique permet de l'identifier et de l'authentifier. Les registres permettent de représenter et transférer l'actif. Les infrastructures de paiement permettent de le régler, et enfin les systèmes interopérables permettent à tout cela de fonctionner ensemble. Larry Fink dit d'ailleurs ouvertement dans sa lettre 2026 que l'identité numérique fait partie, selon lui, des garde-fous nécessaires à la tokenisation (lire « Le monde selon Larry Fink, marchés, déconstruction et identité numérique »).
On rappelle que Mr Fink est à la tête de BlackRock, premier gestionnaire d'actifs au monde avec plus de 15 000 milliards de dollars sous gestion. Pour donner une idée, le PIB de l'UE représente environ 18 000 milliards d'euros. BlackRock est présent au capital de milliers d'entreprises, détient indirectement une part massive des grandes sociétés et banques à travers le monde, conseille des gouvernements, gère d'importantes dettes publiques, et étend désormais son influence aux marchés privés. Cette concentration suscite d'ailleurs des interrogations croissantes sur les conflits d'intérêts, comme en témoignent les récentes investigations au Texas (aux côtés de ses homologues State Street et Vanguard). Il est vrai que posséder quasiment tout peut parfois compliquer la neutralité.
Selon lui, il ne s'agit pas de renoncer aux marchés, mais d'en élargir l'accès. Il veut ouvrir les marchés privés à l'épargne des particuliers (infrastructures, crédit privé) via des fonds d'investissement, en échange d'un rendement. Il constate surtout que les canaux historiques de financement (banques, États, endettement public) ne suffisent plus, et que l'argent de l'autonomie stratégique viendra de plus en plus des marchés, avec l'idée que les investisseurs nationaux y prennent leur part.
La tokenisation est l'un des axes forts de sa lettre. Dans sa vision, les actifs financiers pourraient être découpés en parts numériques et échangés plus facilement sur des plateformes, avec des coûts réduits et un règlement accéléré. L'épargne de chacun s'intégrerait ainsi plus étroitement à un système de marché global et numérisé. Et c'est précisément là que la vérification d'identité numérique, dont il fait un garde-fou nécessaire, devient stratégique car le système suppose des infrastructures capables d'authentifier les détenteurs d'actifs. Une exigence qui entre en résonance directe avec les projets d'orientation d'épargne et d'identité numérique en cours dans l'UE (rappelons que chaque pays membre doit proposer sa version avant fin 2026).
Le paradoxe est saisissant car on justifie l'euro numérique par la souveraineté face aux acteurs étrangers, tout en construisant avec Larry Fink et les architectes de la finance mondiale le même socle (tokenisation, identité numérique, programmabilité). Fink reconnaît lui-même que l'autonomie a un coût à court terme, et sa tokenisation vise explicitement à réduire les frictions pour fluidifier les marchés. Mais ces frictions techniques ne sont que le premier étage parce que dans cette logique, les frontières juridiques, les différences de lois et les souverainetés deviennent à leur tour des frictions à aménager, des obstacles à la finance mondiale ultra-capitaliste.
La vraie question réside dans ce que produit cette logique puisque si la fluidité devient la norme, que devient la souveraineté ? Bâtir main dans la main avec ceux dont le modèle suppose l'effacement des frontières financières (et donc, à terme, des frontières tout court) en arguant de la protection de la souveraineté semble pour le moins curieux. Cela devrait, a minima, questionner la nature réelle de ces projets car ce qui se dessine, peut-être pour la première fois de manière aussi claire, ce sont les contours d'une gouvernance mondiale des infrastructures financières. Même s'il serait peut-être excessif de parler de plan coordonné, il semble difficile de nier que ces pièces s'emboîtent avec une cohérence remarquable.
- Agorá, Pontes et Appia ne sont pas des chantiers isolés, mais les pièces interdépendantes d'un même écosystème financier tokenisé. L'objectif n'est pas de fusionner les monnaies, mais d'harmoniser les règles et les standards pour que les systèmes puissent communiquer. La question centrale n'est plus de savoir qui émet la monnaie, mais qui écrit le code et la gouvernance de ces infrastructures, en étroite collaboration avec le secteur privé.
- L'interdiction juridique d'une « monnaie programmable » est contournée par la plateforme. Si l'infrastructure conditionne le règlement à des vérifications (conformité, sanctions), le paiement devient de facto conditionnel. La capacité de contrôle est donc structurelle, indépendamment des promesses politiques faites aux citoyens.
- Les institutions européennes co-construisent cette architecture avec le secteur privé. Or, les architectes de cette finance décrivent explicitement les barrières « légales, opérationnelles et bureaucratiques » (donc les outils mêmes de la régulation souveraine et démocratique) comme des « frictions » que la tokenisation doit éliminer.
- L'information est publique, mais noyée dans des rapports techniques et des sites institutionnels que personne ne consulte. Faute de vision globale, les parlements votent des briques isolées, sans jamais valider l'architecture d'ensemble. Peu à peu, des choix politiques majeurs se transforment en simples choix d'infrastructure. Une fois ces règles gravées dans le code, elles s'appliquent automatiquement, court-circuitant le débat démocratique.