La Mecque, ville imaginaire : comment les califes ont inventé l'islam
Premier constat : la Mecque de la tradition ressemble trait pour trait à Jérusalem et apparaît comme « son copié-collé ». Ville remontant à Adam, « centre du monde » et « mère des cités », reflet d'une cité céleste, lieu où Abraham aurait été appelé à sacrifier son fils, temple et lieu saint « interdit » à certains, vers lequel on prie et où on vient en pèlerinage depuis des temps immémoriaux, tout est pareil ; les rites se répondent aussi : crâne rasé, sept circumambulations, sacrifices pour la purification des péchés ; les noms de même : Bakkah rappelle la vallée de Bacca du psaume 84, sur la route des pèlerins vers Sion. Safa évoque le mont Sapha (nom hébreu du mont Scopus) ; Marwa, le mont Moriah ; les mots hajj et ‘umra semblent empruntés à l'hébreu et à l'araméen du pèlerinage au Temple, etc. Comment croire qu'une telle accumulation peut être une simple coïncidence ?
Deuxième volet : le site lui-même, car une implantation sédentaire antique y apparait impossible. Au milieu d'un désert torride, sans fleuve ni source abondante, avec environ 130 mm de pluie par an, très irrégulierement, on ne pouvait pas développer d'agriculture à La Mecque. On n'y recense que quelques puits, mais à la seule force des bras, ils ne pouvaient fournir au mieux que 10 à 20 m³ par jour : de quoi abreuver peut-être 500 personnes et leurs bêtes, mais pas nourrir des troupeaux qui exigent des dizaines de km² de pâturages. Le lieu, censé avoir porté une implantation qui s'est développée jusqu'à devenir un centre de commerce, est en réalité très isolé, à une centaine de kilomètres et en contrebas (1300 m) de la route caravanière ancienne, à une époque où la voie maritime de la mer Rouge avait supplanté les caravanes, comme l'avait déjà relevé Patricia Crone. S'y ajoutent le silence absolu des dizaines de milliers de sources antiques connues alors que des bourgades voisines sont mentionnées, des inondations catastrophiques et l'absence de tout vestige préislamique malgré les excavations saoudiennes : une cité suppose des maisons, des routes, des tombeaux, des outils, des poteries, des artéfacts, des vestiges évidents d'une occupation ancienne. Mais il n'y a rien. Il n'y a également rien de creusé dans la roche à La Mecque, contrairement à toutes les autres cités du désert (Palmyre, Pétra, Madain Saleh, Éthiopie, etc.). Conclusion : il s'agissait d'un lieu de passage, éventuellement d'un campement saisonnier de pasteurs nomades. Mais il a été choisi. Pourquoi ?
Une des clés possibles de l'énigme se trouve page 137, qui décrit une hypothèse de Robert Kerr s'appuyant sur les traditions rapportant qu'Ismaël et Agar sont enterrés au pied de la Kaaba. Plus précisément, juste à côté, dans le hijr Isma‘il délimité par un muret en demi-cercle, le hatim. Or l'islam réprouve la prière sur les tombes : cette tradition gênante a donc toutes les chances d'être antérieure à l'islam. Le plan d'ensemble, un quadrilatère prolongé d'une abside, évoque une petite basilique, tournée qui plus est vers la ville sainte de Jérusalem, avec la tombe sous l'autel, dans le sillage des sanctuaires bibliques élevés depuis sainte Hélène, mère de l'Empereur Constantin. Autour du puits de Zamzam et du modeste « sanctuaire d'Ismaël », que les Arabes voient comme leur patriarche et auquel venaient en pèlerinage, selon la tradition islamique, les rois arabes chrétiens, aurait pu naître la légende de La Mecque comme lieu d'Abraham, lieu de la révélation, et lieu que les califes ont ensuite revêtu des attributs de Jérusalem.
Le livre affirme, par ailleurs, que la ville sainte décrite dans le Coran est en réalité Jérusalem et non La Mecque. Les auditeurs censément mecquois de la prédication coranique cultivent des oliviers, des vignes et des céréales ; ils pêchent en eau douce et salée ; ils passent matin et soir devant les ruines de Sodome et Gomorrhe (sourate 37) qui sont à 50 km de Jérusalem mais à plus de 1200 km de La Mecque… L'environnement général que décrit le livre n'est pas le Hedjaz. Autres éléments convergents : des sources juives et chrétiennes du VIIe siècle (attribuées à Sébéos, Jean Moschus, Anastase, Arculfe, etc.) décrivent des conquérants arabes, alliés à des Juifs, élevant un lieu de prière sur le mont du Temple à Jérusalem vers 638 puis une dissension entre arabes et juifs. La tradition islamique garde elle-même la trace d'une orientation de la prière d'abord vers Jérusalem, et le traditionniste al Tabari rapporte 250 ans après Mahomet que pendant plusieurs décennies le sacrifice d'Abraham concernait Isaac et Jérusalem avant que l'on en vienne à affirmer qu'il concerne Ismaël et La Mecque, comme le croient aujourd'hui tous les musulmans du monde. Le basculement s'est fait lentement : le Dôme du Rocher, premier bâtiment musulman, remplace vers 692 le lieu de culte judéo-arabe du mont du Temple ; les mosquées commencent à être orientées vers La Mecque à partir du VIIIe siècle seulement ; ce n'est qu'à partir du IXe siècle que les aqueducs de Zoubida apportent de l'eau en quantité suffisante pour permettre une implantation modeste à La Mecque, où jamais les califes n'auront l'idée d'installer leur capitale. Et les mentions non musulmanes explicites de La Mecque et du pèlerinage islamique sont plus tardives encore.
Reste à comprendre qui a façonné cette Mecque fictive, et cela ne peut être que le pouvoir califal, dans son intérêt bien compris. 50 ans après Mahomet, Abd al-Malik (685-705) impose l'arabe à l'administration, frappe une monnaie arabe, se proclame « calife de Dieu » (vicaire, ou lieutenant de Dieu) et diffuse le Coran dans une forme quasi définitive. Après 750, les Abbassides, qui ont renversé ses descendants pour devenir les « califes de Dieu » à leur place, se proclament pour la première fois les « califes de l'envoyé de Dieu ». Ils font mettre par écrit la sîra, les hadiths et les traditions qui fixent à la Mecque la naissance du Prophète des siècles après les événements et à 1500 km de distance. Ces traditions tardivement imposées dessinent alors les contours d'une nouvelle religion impériale dotée de fondements propres : les Arabes, fils d'Ismaël, en nouveau peuple élu ; l'arabe en langue sacrée ; le Coran comme révélation divine ; le Prophète, récipiendaire de la révélation, fondateur de l'État islamique, et ses successeurs : les califes ; la Mecque en ville sainte. Le tout au service d'un pouvoir régnant « au nom de Dieu », exigeant de tous une « soumission » tant religieuse que politique, et s'appropriant pouvoir, richesses, femmes et esclaves.
C'est ainsi donc que l'islam apparaît davantage comme une création des hommes que comme une révélation de Dieu. L'enquête très documentée de l'auteur, Odon Lafontaine, et du collectif Nour-Al-Aalam avec notamment Bruno Guillot, ainsi que Robert Kerr, a été jugée très positivement par Rémi Brague dans une interview récente : « Ce livre, ce n'est pas du tout une plaisanterie. C'est du sérieux. Il se fonde sur des travaux de gens extraordinairement compétents et assidus dans la recherche historique, philologique, archéologique, etc. » (12'15). La thèse est bien sûr ouverte à la contradiction : les auteurs invitent les lecteurs à leur adresser leurs objections (cf. notre sélection) et appellent de leurs vœux un grand débat afin d'évaluer, de préciser et de faire connaître à tous les avancées et conclusions établies par la recherche aujourd'hui.
- Le site de La Mecque ne présente aucune trace archéologique convaincante d'une cité antique sédentaire, il est trop aride et isolé pour accueillir le centre commercial et religieux décrit par la tradition musulmane et le nom de La Mecque n'est mentionné dans aucune carte ou aucune texte antique, contrairement à toutes les autres villes du Moyen-Orient et même à de petits bourgades voisines, ce qui est curieux pour une ville censée être le « centre du monde » et la « mère des cités ».
- La Mecque de la tradition islamique apparaît par ailleurs comme un « copié-collé » de Jérusalem, dont elle reprend toutes les caractéristiques, les rites et les références bibliques. Les descriptions de la ville sainte décrite dans le Coran correspondent parfaitement à Jérusalem également. Et dans les premiers temps de l'islam, l'orientation de la qibla (direction de la prière) et du lieu du sacrifice d'Abraham ont été progressivement transférés de Jérusalem à La Mecque.
- Pourquoi ce lieu a-t-il été choisi par les califes ? L'explication la plus convaincante est qu'il s'agissait à l'origine d'une lieu de mémoire du patriarche Ismaël, en qui les arabes voient leur ancêtre, et de sa mère Agar. Une petite basilique chrétienne tournée vers Jérusalem dont on voit encore les traces (cf. pages 137 et 138 du livre) aurait été édifiée sur leurs tombeaux et dans les deux premiers siècles de l'islam le mythe de La Mecque a été à partir de là gonflé et calqué sur Jérusalem.
- L'étude conclut que l'islam, tel qu'il s'est constitué historiquement, apparait comme une construction politico-religieuse des califes dans leur intérêt bien compris, plutôt qu'une révélation divine : une thèse corroborée par de nombreuses recherches historiques modernes, qui appelle bien évidemment dans les mois et années qui viennent un débat scientifique contradictoire.