Euro numérique, état des lieux d'un futur qui s'écrit toujours sans débat
Le 9 juillet 2026, le Parlement européen a voté par 416 voix contre 169 et 22 abstentions. Mais attention, contrairement à ce qu'on a pu lire çà et là, ce n'était pas le vote final instaurant l'euro numérique. Il s'agissait d'autoriser le Parlement à entamer les négociations avec le Conseil de l'UE (les représentants des États membres) sur le contenu définitif du règlement.
Le projet, porté par le PPE fédéraliste, a obtenu sans surprise le soutien massif de la majorité (PPE, S&D, Renew et Verts) rejoints par l'essentiel de la gauche The Left, dont LFI (Manon Aubry et Rima Hassan ont notamment voté pour). L'opposition s'est concentrée à droite : Patriotes pour l'Europe (PfE) et Europe des Nations Souveraines (ESN) ont voté unanimement contre, tandis que l'ECR (Conservateurs et réformistes européens) s'est divisé avec 44 contre et 20 pour, dont Marion Maréchal, qui semble préférer l'encadrement à l'opposition frontale. Le rejet est néanmoins resté large : Allemands, Polonais, Hongrois, Italiens, Roumains, Néerlandais, Autrichiens, Espagnols, Suédois et Bulgares ont figuré parmi les 169 opposants. À noter qu'au PPE français, seul François-Xavier Bellamy s'est écarté de la ligne en s'abstenant (détail du vote ici). En France, Sarah Knafo, qui a voté contre, reste l'une des principales figures de l'opposition à l'euro numérique et l'une des seules élues à tenter de porter le sujet sur le devant de la scène.
Le texte qui permettrait de lancer l'euro numérique n'est donc toujours pas adopté. Les négociations entre les trois institutions (Parlement, Conseil et Commission) viennent tout juste de commencer. L'objectif affiché est de boucler le processus d'ici la fin 2026. Aussi fou que cela puisse paraître, on rappelle que le projet est en "phase préparatoire" depuis 2023, phase qui permet absolument tout, sauf l'activation finale. Comme si on construisait une machine dans son intégralité, jusqu'au bouton ON/OFF, pendant qu'on prétend en débattre. D'où cette sensation déjà relevée que le processus démocratique mis en avant ressemble à un simulacre.
Aurore Lalucq (eurodéputée française, coprésidente de Place Publique avec Raphaël Glucksmann, et toujours présidente de la commission qui pilote le dossier) a qualifié ce vote de « jour historique pour l'Europe ». Les citoyens de cette même Europe n'y sont pourtant pas conviés. Confinés au rôle de spectateurs d'une histoire qui s'écrit donc sans eux, puisqu'ils sont privés de tout débat. Reste aux plus motivés les podcasts de la Banque Centrale Européenne (BCE) aux audiences faméliques où l'on explique et vend le projet, ou les interviews de ses promoteurs.
À côté de ces informations quelque peu partisanes, figurent une documentation dite “abondante” publiée sur le site de la BCE, qui permet, il est vrai, de suivre les avancements. Mais quelle est la valeur d'une abondance qui ne se donne pas à voir ? Qui s'entasse dans des recoins numériques que personne ne fréquente, ne relaie, ne discute ?
Force est de constater que la construction de la dite machine suit son cours. Le 14 juillet 2026, la BCE a annoncé avoir sélectionné 36 prestataires pour participer au pilote. Plus de cinquante entreprises avaient candidaté. Parmi les retenus : Deutsche Bank, UniCredit, Adyen, Stripe, Worldline, Revolut… Les plus grands établissements financiers européens. Un pilote de 12 mois doit débuter au second semestre 2027, avec une version bêta de l'euro numérique testée en conditions réelles. La BCE veut être prête pour une première émission potentielle en 2029. Tout cela, naturellement, sous réserve du vote, de la démocratie et de la transparence.
Là où les choses deviennent intéressantes, c'est sur le plafond de détention. Le Parlement et le Conseil l'ont acté : « afin de protéger le système financier, il y aurait un seuil maximal de détention d'euros numériques par individu ». La BCE envisage un plafond de 3 000 €. Concrètement, cela signifie que votre argent sera séparé en deux. Vos 37 000 €, par exemple, resteront sur votre compte bancaire classique. Mais votre portefeuille euro numérique (celui qui vous permettra de payer au quotidien) sera bloqué à 3 000 € maximum. Pourquoi ? La BCE est claire : pour empêcher que les citoyens ne vident leurs comptes en masse pour placer leur argent à la Banque centrale, considérée plus sûre. À 3 000 € de plafond, les simulations prévoient déjà 699 milliards d'euros potentiellement retirés des banques commerciales. L'euro numérique est donc conçu comme un outil de paiement, une monnaie que l'on dépense, pas que l'on garde. Et ça, c'est très important.
Car on rappelle que chaque euro numérique émis reste sous la main de la BCE, avec tout ce que cela peut impliquer : traçage, programmation des usages, modification à distance, voire gel ou blocage sélectif. Mais il faut être clair, le texte, en l'état, interdit explicitement cette programmabilité. Article 24 : « L'euro numérique n'est pas une monnaie programmable », précisant qu'on ne pourrait donc pas « limiter ses dépenses à des biens ou services spécifiques ». Le nouveau rapporteur (le précédent, devenu critique du projet a démissionné en décembre 2024 après avoir alerté sur les risques et même proposé des alternatives) insiste : « Certains préfèrent vous effrayer avec un scénario dystopique où l'euro numérique serait utilisé comme un outil de contrôle (...) je vous assure qu'ils mentent », affirmant que le système respecte « les normes de confidentialité les plus strictes ».
Mais l'infrastructure en cours de développement permet précisément ce qu'on s'engage à interdire. À savoir la programmabilité. Et là, on peut tout imaginer. Votre voiture dépasse votre quota carbone ? Votre euro numérique ne passe plus à la pompe. Vous avez exprimé des opinions contestées sur les réseaux ? Vos fonds sont gelés, programmés pour ne payer que l'essentiel. Vous avez oublié de renouveler votre passeport sanitaire ? Votre argent ne fonctionne plus. C'est hypothétique certes, mais que valent les promesses face à ça ? Pourquoi construire une infrastructure qui permet ce que l'on promet de ne jamais faire ? Aujourd'hui, pour bloquer un compte bancaire, il faut une décision de justice et des démarches (et encore, les cas de Jacques Baud et de Xavier Moreau nous montrent qu'il peut y avoir des exceptions).
L'euro numérique est présenté comme facultatif. Tous assurent que les citoyens conserveront le choix. Un second règlement garantit l'accès aux espèces, dont l'usage s'effrite. Mais la numérisation s'accélère. Et l'euro numérique, même optionnel, arrive dans un écosystème où le choix risque de devenir théorique. On légifère pour protéger le cash, tout en construisant une infrastructure qui est vouée, à terme, à le rendre obsolète...
Le contraste avec les États-Unis est saisissant. Le 23 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret interdisant aux agences fédérales d'établir, d'émettre ou de promouvoir une monnaie numérique de banque centrale. Motifs : risques pour la stabilité financière, la vie privée, les libertés individuelles, la souveraineté nationale, mais aussi la crainte d'une surveillance de masse, d'une centralisation excessive du pouvoir et d'une dérive autoritaire. Le 3 août 2026, le Permanent CBDC Ban Act est déposé pour inscrire cette interdiction dans la loi, afin qu'elle survive à Trump. Les États-Unis ne choisissent pas papier contre numérique. Ils choisissent numérique privé contre numérique directement contrôlé par l'État.
Le 11 août 2026, la Deutsche Bank a publié un document intitulé « Shifting retail savings to capital markets » (Rediriger l'épargne des ménages vers les marchés financiers). L'Allemagne s'apprête à réformer son système de retraite par capitalisation. Le système Riester, fondé sur des produits d'assurance avec garantie intégrale du capital, ce qui contraignait les gestionnaires à des placements prudents aux rendements limités, cède la place à des comptes d'épargne subventionnés, sans garantie, permettant une exposition aux actions et aux ETF. Objectif : rediriger 500 milliards d'euros d'actifs privés vers les marchés financiers.
Cette réforme s'inscrit dans la stratégie de l'Union de l'épargne et de l'investissement lancée par la Commission européenne en 2025 (que nous vous avions présentée dans « En coulisse, l'UE resserre son contrôle… jusqu'à votre portefeuille »). Objectif affiché : orienter les 10 000 milliards d'euros d'épargne des citoyens européens, jugée « inefficacement utilisée », vers des projets prioritaires définis par Bruxelles (ça concernerait donc le reste de votre argent, non converti en euro numérique). Création de comptes d'investissement harmonisés, produits financiers labellisés, alignement fiscal progressif, campagnes « d'éducation financière ». Aucun débat public majeur n'a eu lieu à ce jour à ce sujet.
Le 4 août 2026, BlackRock a lancé ses premiers fonds tokenisés (transformés en jetons numériques) en Europe. L'offre comprend des fonds en livres, euros et dollars, convertis en jetons numériques pouvant circuler et s'échanger sur le réseau Ethereum, grâce à la technologie de JPMorgan. Une première en Europe.
Dans sa lettre annuelle de mars 2026, Larry Fink (PDG de BlackRock) pose un cadre (lire « Le monde selon Larry Fink : marchés, déconstruction et identité numérique »). Il compare la tokenisation à Internet en 1996. Son raisonnement est limpide : l'épargne doit être mobilisée en continu, les marchés privés doivent financer ce que les États ne peuvent plus porter, la tokenisation est la condition technique de cette mobilisation et l'identité numérique en est la clé de voûte. Il l'écrit explicitement : sans identité numérique, pas de tokenisation à grande échelle. On rappelle que chaque pays membre est sommé de proposer sa version de l'identité numérique avant fin 2026.
Ces pièces s'emboîtent. L'euro numérique fournit l'infrastructure monétaire centralisée et plafonnée. La tokenisation des actifs transforme les placements en jetons échangeables en continu. La réforme de l'épargne oriente les dépôts bancaires vers les marchés. L'identité numérique conditionne l'accès à l'ensemble. La porosité public-privé n'a jamais été aussi nette : la BCE prépare l'infrastructure, les banques assurent la distribution, BlackRock développe la tokenisation, les États légifèrent pour orienter l'épargne. Le tout sans débat public, sans exposition. Et quand on prend la photo d'ensemble, on comprend pourquoi le projet est moins vendeur. Parce qu'il s'agit d'un basculement civilisationnel majeur qui redéfinira la vie quotidienne de 450 millions d'Européens. Qu'on l'approuve ou non, cela semble exiger a minima une exposition médiatique à la hauteur des enjeux. Elle n'a pas encore eu lieu.
- Le 9 juillet 2026, le Parlement européen a voté par 416 voix contre 169 pour autoriser l'ouverture des négociations. Ce n'était pas le vote final. Le règlement qui permettrait à la BCE de lancer l'euro numérique n'est toujours pas adopté. Pourtant, le projet est en phase préparatoire depuis 2023, les 36 prestataires sont sélectionnés, le pilote est prévu pour 2027, le lancement pour 2029. Le vote apparaît comme une formalité.
Le projet est porté au Parlement par le PPE, groupe majoritaire et ouvertement fédéraliste. Le rapporteur est un élu PPE et la Commission est présidée par Ursula von der Leyen, elle-même PPE. Mais le soutien dépasse largement ce camp : la gauche, de LFI à EELV en passant par le PS, vote massivement pour, formant sur ce texte une majorité de fait avec le centre et le PPE. L'opposition se concentre principalement à droite : le RN et Sarah Knafo votent contre, tandis que l'ECR se divise (Marion Maréchal et Nicolas Bay votant notamment pour).
- L'euro numérique serait plafonné à 3 000 € par personne. Pourquoi ? Pour empêcher les citoyens de vider leurs comptes bancaires pour placer leur argent à la Banque centrale. L'euro numérique est conçu comme une monnaie que l'on dépense, pas que l'on garde.
- L'euro numérique fournit l'infrastructure monétaire centralisée. La tokenisation des actifs transforme les placements en jetons échangeables. La réforme de l'épargne oriente les dépôts bancaires vers les marchés. L'identité numérique (obligatoire fin 2026) conditionne l'accès à l'ensemble. Ces quatre pièces s'emboîtent, portées par une même élite public-privé : BCE, banques, BlackRock, États... Le tout sans débat public, sans exposition. Un basculement civilisationnel pour 450 millions d'Européens. Pendant ce temps, les États-Unis interdisent ce que l'Europe construit.