La signature du « Pacte de défense de La Mecque » fait progresser le multilatéralisme
La ratification le 7 août dernier de l'accord de défense tripartite entre l'Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie est une nouvelle étape dans la recomposition de la géopolitique mondiale. C'est un événement important qui a réuni le prince héritier ben Salmane (MBS) pour l'Arabie Saoudite, le Premier ministre Shehbaz Sharif pour le Pakistan, et le Président turc Recep Tayyip Erdogan dans ce lieu hautement symbolique qu'est La Mecque, ville sainte de l'Islam. La Turquie a la deuxième plus grosse armée de l'OTAN, le Pakistan est la seule nation musulmane disposant d'un arsenal nucléaire et l'Arabie Saoudite est un des principaux producteurs de pétrole, l'un des pays les plus riches du monde... Ce « pacte de défense » suit les lignes de l'article 5 de la charte de l'OTAN : une attaque sur l'un des trois alliés sera considérée comme une agression contre tous. La portée opérationnelle de cet accord reste vague puisqu'il souligne sa vocation purement défensive et la nécessité de consultations entre les alliés avant toute décision d'intervention. Il existait d'ailleurs déjà un accord similaire entre l'Arabie Saoudite et le Pakistan. Quand des missiles iraniens ont frappé le territoire saoudien, les Pakistanais ont envoyé un contingent de 8000 hommes, une escadrille de chasseurs et de l'équipement anti-aérien. Mais sans les faire intervenir...
Cette alliance régionale entre pays musulmans confirme l'affaiblissement de l'OTAN et la défiance vis-à-vis des Américains. Imaginons un scénario où la Turquie serait engagée dans un conflit entre l'Inde et le Pakistan et serait la cible de frappes indiennes : l'Article 5 de l'OTAN pourrait-il être appliqué ? La guerre qui s'éternise entre Israéliens et Américains d'une part et l'Iran d'autre part a démontré aux puissances de la région la nécessité de se structurer. L'objectif affiché, en plus de garantir cette défense mutuelle, est d'organiser des exercices militaires communs et faire dialoguer les états-majors. Pas de partager l'arme nucléaire pakistanaise... Les pays du golfe Persique ont été très durement touchés par les frappes iraniennes alors qu'ils avaient prévenu les Américains des risques d'un conflit avec Téhéran. Ils ont ensuite pu constater que le protecteur américain n'empêchait pas les Iraniens de les frapper... Il s'agit donc ni plus ni moins que la tentative de former une « OTAN musulmane ». D'autres pays ont exprimé leur soutien voire leur intérêt d'adhérer dans le futur. Badr Al Busaidi, le ministre des Affaires étrangères omanais, est allé jusqu'à déclarer que l'Iran n'était pas une menace existentielle pour ses voisins et qu'un accord régional de défense devait pouvoir accueillir l'Irak comme l'Iran et les pays du Golfe... Le Président turc Erdogan appelle aussi d'autres acteurs à se joindre au mouvement.
L'Égypte est citée et Abdel Fattah Al-Sissi, son président, soutient la formation d'un mécanisme arabo-musulman de coordination et de coopération. Il reste que l'Égypte ne fait pas à ce stade partie du pacte montrant aussi les limites de la solidarité entre les acteurs régionaux. L'Arabie Saoudite nourrit une méfiance qui ne date pas d'hier vis-à-vis du Caire : l'Égypte est à la fois le berceau des Frères musulmans et un pays géré par son armée. De sont côté, l'Égypte a aussi des raisons de rester prudente car sa situation est fragile. Le Caire dépend largement de l'aide américaine (et des Émirats Arabes Unis) pour maintenir son économie à flot – d'autant plus alors que sa manne touristique s'est effondrée depuis le début du conflit avec l'Iran. Le Président Al-Sissi veut rester prudent : hors de question d'agir sans le consentement américain. Et il ne faudrait pas non plus abimer les bonnes relations avec Abu Dhabi (les Émirats Arabes Unis) ni New Delhi (l'Inde). D'après le ministre des Affaires étrangères de la Turquie, il s'agit là de « points techniques » à résoudre...
La présence militaire américaine reste très importante au Moyen-Orient et le conflit avec l'Iran s'éternise. Mais la signature de ce pacte de défense signifie que trois des pays musulmans les plus puissants de la région veulent s'organiser sans compter nécessairement sur l'intervention de Washington. Le désengagement américain pour un redéploiement vers le Pacifique nécessite de construire les rapports régionaux – y compris avec l'Iran que son régime reste en place ou tombe. Et de peser plus lourd face à Israël en affichant une unité militaire et diplomatique.
- Signature de cette alliance musulmane le 7 août dernier
- Elle complète les accords déjà existants entre Pakistanais et Saoudiens
- Défensive, sa portée reste limitée à ce stade mais les pays signataires appellent leurs voisins à les rejoindre
- Cet événement confirme le bouleversement géopolitique mondial et remet en question la raison d'être de l'OTAN comme alliance globale