Politique

Corse : De Paoli à LFI, la trahison d'un héritage

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2723, Publiée le 22/07/2026 - Photo : Le passé corse comme clef du présent. Crédits : Dominique Testevuide, Public domain, via Wikimedia Commons
Peut-on reconnaître une identité sans lui donner les moyens de se préserver ? C'est toute la question que soulève la réforme sur la Corse. Derrière les notions de décentralisation et d'autonomie s'affrontent en réalité deux visions : l'une conçoit l'autonomie comme un simple transfert de compétences administratives, l'autre comme un moyen de préserver une histoire, une culture, une langue et un peuple.

Le serpent de mer de l'autonomie corse resurgit. Cette fois, le projet de loi adopté le 23 juin 2026 semble marquer une étape. Mais une question demeure : s'agit-il d'une véritable reconnaissance identitaire, ou d'une instrumentalisation ? Le récent dossier alsacien (Le cas Alsacien, un dossier qui dépasse largement le Grand Est) en est une illustration frappante : porté par des élus macronistes, habituellement hostiles aux logiques d'enracinement, il révèle un paradoxe qui mérite qu'on s'interroge sur les réelles motivations. L'identitaire serait-il devenu un alibi pour servir un autre projet ? Peut-être celui d'une Europe fédérale basée sur des régions fortes qui contournent et dissolvent les États-nations, pour n'être que des relais d'une autorité très centralisée. 

Dès lors, faut-il se battre pour des identités locales aux côtés de ceux qui ont contribué à les affaiblir, en faisant des concessions, et y voir une forme d'aboutissement ? Ou faut-il refuser toute concession, y voir une instrumentalisation, et revenir à des combats intransigeants sur l'identité et la continuité historique, cœur indéniable de ces luttes, sans lesquelles elles n'ont aucun sens ?

Pour la Corse, le jeu est tout aussi trouble. Chacun tire son épingle : indépendantistes, autonomistes, européistes. Tous s'allient, parfois contre-nature, en pensant avoir le dernier mot, maintenant ou plus tard. Le casus belli, c'est l'amendement de LFI, qui verrouille l'égalité et interdit toute « préférence régionale ». Un verrou que certains nationalistes ont accepté de faire sauter pour faire avancer leur cause, mais que d'autres dénoncent comme une trahison. Pour comprendre ce qui se joue vraiment, remontons le temps. 

Il y a des millions d'années, la Corse ne formait pas encore une île. Un même bloc la rattachait à la Provence, la Sardaigne et la péninsule italienne, avant que les mouvements tectoniques ne les séparent. Habitée depuis la Préhistoire, elle conserve les traces d'une civilisation mégalithique qui érigeaient des monuments de pierre à vocation rituelle. Filitosa, site classé Monument historique, constitue l'une des plus belles collections d'art préhistorique d'Europe. Vers 565 avant notre ère, les Phocéens, ces marins grecs originaires de Phocée (actuelle Turquie) qui avaient fondé Massalia (Marseille) quelques décennies plus tôt, établissent Aléria sur la côte Est. Leur implantation est rapidement disputée par d'autres. Dès l'Antiquité, la Corse apparaît comme un carrefour stratégique convoité.

Le christianisme s'y implante sur un fond de croyances païennes. L'évangélisation se fait par vagues : d'abord des missionnaires orientaux, puis des évêques d'Afrique du Nord fuyant les Vandales. Ce peuple germanique, adepte de l'arianisme (branche du christianisme qui nie la divinité du Christ) persécute les catholiques après avoir conquis l'Afrique du Nord et Carthage en 439. La Corse devient terre de refuge et 48 évêques y sont déportés. Leur influence est si profonde que les églises corses adoptent une disposition liturgique typiquement nord-africaine.

Cette terre de martyrs donne deux saintes patronnes à l'île. Sainte Julie, originaire de Carthage et vendue comme esclave, refuse lors d'une escale à Nonza de sacrifier à l'empereur, alors considéré comme un dieu. Cet acte de foi lui vaut d'être crucifiée. Quelques années plus tôt, sainte Dévote, native de Mariana (actuellement Lucciana), est exécutée lors de la dernière grande vague de répression des chrétiens dans l'Empire romain.

Aujourd'hui encore, le christianisme ne s'y vit pas comme ailleurs. Plus qu'une pratique religieuse, il constitue un socle commun de valeurs et un marqueur identitaire. Cette ferveur s'incarne dans les polyphonies sacrées développées par les pères franciscains dès le 17e siècle, ces chants qui ont marqué durablement la culture. La vitalité de cette identité chrétienne s'est illustrée par la visite du pape François en 2024, une première dans l'histoire de l'île. La Corse compterait aujourd'hui 90% de catholiques, une proportion qui en fait l'une des régions les plus catholiques de France. On y dénombre 434 paroisses pour 355 communes.

À partir du 11e siècle, la Corse passe sous l'influence des grandes cités italiennes. D'abord administrée par Pise, puis dominée par Gênes pendant près de 5 siècles, elle adopte institutions, organisation religieuse et culture italiennes. Sa langue, très proche du toscan, en porte encore la trace. Bien avant d'être française, elle appartient au monde culturel italien.

Entre le 16e et le 18e siècle, ses côtes subissent les razzias des corsaires barbaresques d'Alger et Tunis. Des milliers de chrétiens sont capturés et réduits en esclavage. Sa position au cœur de la Méditerranée la rend très vulnérable et certains villages côtiers se dépeuplent sous les raids. Ironie de l'histoire, quelques décennies plus tard, le même espace méditerranéen voit un mouvement inverse. La Corse, économiquement exsangue, devient un vivier de recrutement pour l'administration coloniale française. L'État offre des postes stables dans un Empire en expansion, les Corses saisissent cette opportunité, devenant l'une des régions les plus représentées dans les colonies.

Au 18e siècle, la résistance à Gênes prend une dimension politique avec Pasquale Paoli. Né en 1725, ce fils de résistants fonde en 1755 une République dotée d'une constitution inspirée des Lumières, souvent considérée comme l'une des premières expériences démocratiques modernes. Le paolisme est une vision totale : État autonome, nation indépendante, identité fière. Pendant une quinzaine d'années, l'île connaît un gouvernement inédit : suffrage universel, droit de vote des femmes, séparation des pouvoirs. La République frappe sa propre monnaie (le soldo), possède une université à Corte et un système judiciaire indépendant. 

Souveraine dans les faits, elle ne l'est pas en droit international. Gênes n'a jamais reconnu son indépendance, Paoli a chassé les Génois de l'intérieur, mais pas des ports. Cette ambiguïté permet la « cession » de 1768 : incapable de rembourser ses dettes, Gênes transfère ses droits à la France. Paoli refuse cette décision, dénonçant un « outrage sanglant », « On ne sait pas trop ce que l'on doit détester le plus, du gouvernement qui nous vend ou de celui qui nous achète »

Après la défaite de Pontenuovo en 1769, la France prend définitivement le contrôle de l'île. Paoli s'exile. Quelques mois plus tard naît à Ajaccio Napoléon Bonaparte, marquant le début d'une union ambiguë. Paoli devient une figure mythique. Au-delà de l'échec militaire, le paolisme est un imaginaire politique durable : celui d'une Corse capable de se gouverner elle-même et de préserver son identité. 

Ce rêve resurgit en 1789 lorsque la Révolution décrète la réunion définitive de la Corse à la France. Paoli, de retour d'exil, est nommé commandant de l'île mais bascule dans l'opposition. Il accuse les jacobins de « faire la ruine de la Corse », leur reprochant leur centralisme, leur radicalité anticléricale et leur volonté d'imposer un modèle uniforme. En 1794, face à la Terreur, il appelle les Britanniques qui instaurent un royaume anglo-corse (1794-1796), avant que la France ne reprenne l'île et la divise en deux départements.

Au 19e siècle, la Corse est délaissée par Paris, marquée par un sous-développement chronique et des révoltes ça et là. La Première Guerre mondiale coûte près de 12 000 morts sur une population de 270 000. Pendant la seconde, l'île est occupée par les Italiens (1942) puis les Allemands (1943). La Résistance corse, active dès 1941, joue un rôle clé dans la libération de l'île, faisant d'elle le premier département français libéré. Après-guerre, les revendications identitaires et économiques se durcissent, menant aux événements d'Aléria en 1975 et à la naissance du FLNC en 1976. La situation est alors très tendue.

Vient alors 1982, année charnière. Le gouvernement fait adopter deux lois en « urgence déclarée ». La première crée l'Assemblée de Corse : 61 élus au suffrage universel direct à la proportionnelle, une première en France. La seconde lui transfère des compétences inédites (éducation, culture, aménagement, transports, énergie). La Corse devient le laboratoire de la décentralisation française. Trop laboratoire. Dès 1984, l'Assemblée est dissoute : le scrutin proportionnel entraîne des majorités éclatées et des blocages à répétition. 

La loi Joxe de 1991 transforme la Corse en Collectivité territoriale (CTC), dotée d'une Assemblée élue au scrutin majoritaire pour mettre fin à l'instabilité chronique et d'un Conseil exécutif distinct. Les compétences de l'île s'élargissent. Mais le Conseil constitutionnel censure la référence au « peuple corse, composante du peuple français », jugeant que la Constitution « ne connaît que le peuple français »

En 2026, l'article 72-5 inscrit dans la Constitution une « communauté insulaire » et un « lien singulier à la terre corse », des notions pour le moins abstraites. Mais surtout, l'amendement 111 de LFI, adopté sur un fil, réaffirme l'égalité sans distinction et ferme la porte à toute préférence régionale (que ce soit statut de résident, accès privilégié au foncier ou tout autre outil de protection identitaire). Porté notamment par Éric Coquerel, référent LFI pour la Corse, qui s'est récemment opposé à la perpétuité pour les violeurs en série de mineurs de moins de 15 ans, dénonçant une « surenchère pénale ». Lui-même visé par une enquête pour agression et harcèlement sexuels, classée sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée, avant qu'une nouvelle plainte ne soit déposée. Mais c'est une autre histoire. Même si, ici comme ailleurs, Coquerel défend une même logique : pas de perpétuité pour les pires criminels au nom de la réhabilitation, pas de préférence régionale pour les Corses au nom de "l'égalité". Une vision abstraite et théorique qui s'impose à des attentes populaires et concrète. 

Le RN, allié à Nicolas Battini (qui a qualifié l'amendement de LFI de « préférence étrangère et de destruction culturelle »), a défendu une « priorité régionale » pour les Corses dans l'emploi, le logement et le foncier via plusieurs amendements (n°30 de Marine Le Pen, n°33 de Stéphane Rambaud, auteur de ce discours remarqué). Ces propositions ont toutes été rejetées par l'Assemblée, qui a préféré l'amendement de LFI. Gilles Simeoni et ses alliés, pourtant autonomistes, acceptent ces concessions, y voyant peut-être une étape pour avancer par la petite porte. Un jeu dangereux car elle sera peut-être fermée à tout jamais. Nicolas Battini, les identitaires et les nationalistes historiques dénoncent une ligne rouge franchie, un statut au rabaisune escroquerie. Une autonomie sans « peuple corse », sans outils juridiques de protection n'est, selon eux, qu'une coquille vide.

Effectivement, pourquoi reconnaître une singularité tout en lui refusant les moyens de la préserver ? L'amendement s'inscrit peut-être dans un autre projet : une Europe fédérale uniforme où les régions ne seraient que des relais administratifs d'une autorité centralisée. En tout cas, il lui ouvre objectivement la voie. 

L'argument du précédent ne tient pas. Ni la Bretagne, ni le Pays basque, ni la Savoie n'ont connu de République indépendante ou de vente sans consentement. Au contraire, ce précédent risquerait de créer des régions « autonomes » sans protection, les simples relais du pouvoir évoqués plus haut. Mais un tabou demeure. Évoquer qu'une identité millénaire, sur un territoire restreint, exige des protections spécifiques (des garde-fous que d'autres nations, notamment à majorité musulmane, pratiquent sans complexe) demeure un crime pour certains. La préservation identitaire est ailleurs tolérée ou encouragée, ici interdite.

Enfin, les grandes îles européennes disposent quasiment toutes de statuts spécifiques : Baléares et Canaries, Sicile et Sardaigne, Açores et Madère, sans oublier Jersey et Guernesey. Mais l'autonomie administrative seule, protège mal. Les Canaries subissent une immigration massive et une insécurité croissante. À l'inverse, Jersey et Guernesey préservent leur identité par des outils concrets : permis de travail, contrôle de l'immigration, préférence régionale. Leur autonomie est un bouclier et ça fonctionne. Tout semble réduit à une dimension administrative, technique. Dénué de transcendance et de substance. Sans portée identitaire, l'autonomie devient peut-être une façade. Or les façades ont ceci de commun, elles permettent, en creux, de détruire ce qu'elles prétendent protéger.

À retenir
  • De sa formation géologique à sa christianisation par les évêques d'Afrique du Nord fuyant les Vandales, en passant par ses martyrs (Julie, Dévote) et ses polyphonies sacrées, la Corse porte une identité millénaire, densément catholique (80-90%), que la visite du pape en 2024 a symboliquement consacrée.
  • Entre domination génoise (Pise puis Gênes), razzias barbaresques et paradoxe colonial, la Corse a connu avec Pasquale Paoli (1755-1769) une République démocratique avant l'heure (suffrage universel, vote des femmes), vendue en 1768 sans consentement, puis un royaume anglo-corse (1794-1796), une mémoire de souveraineté sans équivalent dans les autres régions françaises.
  • De 1982 (Assemblée créée puis dissoute) à 2026, quarante ans de décentralisation administrative (compétences élargies) butent sur le refus de reconnaissance identitaire : le « peuple corse » censuré en 1991, la « préférence régionale » interdite par l'amendement 111 de LFI, malgré les contre-propositions du RN.
  • dissolution ou bouclier ? Division entre ceux qui acceptent une autonomie sans garde-fous (Simeoni/LFI) et ceux qui y voient un projet dévoyé, au rabais, voire instrumentalisé (Battini/identitaires/nationnaliste historique/RN). Comparaison avec les îles européennes : les Canaries (autonomie administrative = submersion migratoire) versus Jersey/Guernesey (protection identitaire = bouclier).

La sélection
De Gênes à Paoli : la métamorphose politique de la Corse
A regarder sur la chaine Youtube Notre Histoire
S'abonner gratuitement
Ajoutez votre commentaire
Pourquoi s'abonner à LSDJ ?

Vous êtes submergé d'informations ? Pas forcément utiles ? Pas le temps de tout suivre ?

Nous vous proposons une sélection pour aller plus loin, pour gagner du temps, pour ne rien rater.

Sélectionner et synthétiser sont les seules réponses adaptées ! Stabilo
Je m'abonne gratuitement
Corse : De Paoli à LFI, la trahison d'un...
0 commentaire 0
LES DERNIÈRES SÉLECTIONS
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne