Elle survit à une chute de 3 km et à 11 jours d'enfer
Pour comprendre comment une adolescente a pu survivre à une telle catastrophe, il semble important de savoir d'où elle vient. Née à Lima le 10 octobre 1954, Juliane Koepcke est la fille de deux scientifiques allemands spécialisés dans l'étude de la faune péruvienne. Son père, Hans-Wilhelm, a lui-même connu un destin hors du commun : après la Seconde Guerre mondiale, il traverse une partie de l'Europe à pied, gagne clandestinement le Brésil à bord d'un cargo, dissimulé dans une cargaison de sel, puis rejoint le Pérou. Il intègre le Musée d'histoire naturelle de Lima comme zoologiste. Maria, rencontrée sur les bancs de l'université de Kiel, le rejoint peu après. Ornithologue, elle deviendra l'une des plus grandes spécialistes des oiseaux du Pérou. Mariés en 1950, ils consacrent leur vie à l'étude de la biodiversité sud-américaine.
En 1968, les Koepcke fondent Panguana, une station de recherche installée dans la forêt amazonienne péruvienne, près de la ville de Pucallpa, à l'est de Lima. Juliane, alors âgée de 14 ans, y vit avec eux. Son père lui apprend concrètement à évoluer dans la jungle.
Le 23 décembre 1971, Juliane reçoit son diplôme du lycée germano-péruvien de Lima. Sa mère accepte de repousser leur départ pour Panguana afin qu'elle puisse assister à la cérémonie. Pour rejoindre Pucallpa, elles prennent l'avion. À la veille de Noël, les vols sont complets. Il ne reste que deux places sur le vol 508 de LANSA, le dernier appareil encore en service de la compagnie.
Son père Hans-Wilhelm leur avait pourtant vivement déconseillé cette compagnie. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ses craintes étaient justifiées : créée en 1963, LANSA accumule en huit ans trois catastrophes qui en font l'une des compagnies les plus meurtrières de l'histoire de l'aviation. Le 27 avril 1966, le vol 501 percute le mont Talaula (49 morts). Le 9 août 1970, le vol 502 s'écrase au décollage de Cusco (99 morts sur 100). Le vol 508 sera le troisième. Onze jours après le drame, le gouvernement péruvien retire définitivement sa licence à la compagnie.
Retour au 24 décembre. Peu avant midi, Juliane et sa mère embarquent à l'aéroport Jorge-Chávez de Lima à bord d'un Lockheed L-188 Electra baptisé Mateo Pumacahua. Cet appareil à deux rangées de deux sièges doit rejoindre Iquitos (en pleine forêt amazonienne au nord-est, environ 400 000 habitants, c'est la plus grande ville du monde inaccessible par la route), après escale à Pucallpa. Au-dessus de la cordillère des Andes, de violents orages se forment déjà. L'enquête conclura que l'équipage n'aurait jamais dû s'engager dans de telles conditions. Les enquêteurs évoqueront un « vol intentionnel dans des conditions météorologiques dangereuses », la pression des départs de Noël ayant vraisemblablement pesé sur la décision de décoller.
Les premières minutes sont calmes. L'appareil survole la cordillère des Andes à 7 000 mètres sous un ciel dégagé. Une trentaine de minutes après le décollage, l'équipage établit son dernier contact radio. L'avion poursuit sa route vers l'Amazonie, où un front orageux se forme. Le pilote descend à 6 000 mètres pour tenter d'échapper aux turbulences. En vain. Bagages qui volent, éclairs qui crépitent, panique dans la cabine. Elle dira avoir regardé sa mère qui lui aurait lancé : « C'est la fin de tout. »
À 12 h 36, la foudre frappe. Le réservoir de l'aile droite explose. L'aile se détache, l'avion se désintègre en plein vol. Le fuselage se déchire à quelques rangées de Juliane. Toujours attachée à son siège, elle est projetée dans le vide. Elle perd connaissance. Quand elle rouvre brièvement les yeux, la canopée se rapproche. Plus tard, elle dira avoir vu des « brocolis. » Puis tout redevient noir.
Comment survivre à une chute de 3 000 mètres ? Cinquante ans plus tard, le mystère persiste. Les experts évoquent plusieurs mécanismes conjugués : la rangée de sièges, en tournoyant sur elle-même, aurait agi comme une hélice, créant une portance qui a ralenti la descente. Les puissants courants ascendants de l'orage ont probablement amorti la chute avant l'impact. Enfin, la canopée dense aurait freiné et dispersé l'énergie du choc (reconstitution dans le document en sélection).
Elle reprend connaissance le lendemain matin. C'est Noël. Sa montre indique 9 heures. Elle est allongée sous son siège, au milieu de la forêt. Sa clavicule est cassée, son genou gravement blessé, son bras profondément lacéré et un œil fermé par un œdème. Quatorze personnes survivent à l'impact, mais toutes meurent de leurs blessures, dont sa mère. Son corps ne sera retrouvé que le 12 janvier 1972.
Juliane se met en marche. Elle suit un ruisseau, fidèle à la règle que son père lui a toujours répétée : l'eau finit presque toujours par conduire aux hommes. Très myope, privée de ses lunettes et n'ayant plus qu'une sandale, elle progresse avec une extrême prudence. Comme seule nourriture, un petit paquet de bonbons retrouvé parmi les débris. Elle les rationne pendant plusieurs jours. Les nuits sont glaciales. Trempée par les pluies tropicales, vêtue d'une simple robe d'été, elle dort recroquevillée sur les berges. Son bras s'infecte. Elle sent des asticots sous sa peau. L'épuisement est tel qu'elle croit parfois apercevoir des maisons, entendre des voix ou des moteurs.
Au dixième jour, elle atteint une rivière plus large et se laisse parfois porter par le courant pour économiser ses forces. Elle aperçoit alors une barque échouée puis une cabane de bûcherons. À l'intérieur, un bidon d'essence. Se souvenant que son père utilisait ce procédé pour traiter les plaies infectées des chiens de la station, elle verse l'essence sur sa blessure. La douleur est immédiate. Les larves remontent et elle en extrait elle-même une trentaine.
Le onzième jour, trois bûcherons péruviens arrivent. Selon plusieurs témoignages, ils auraient d'abord cru apercevoir une créature de la rivière issue du folklore local. Juliane leur parle en espagnol : « Je suis Juliane Koepcke. Je viens de l'avion de la LANSA ». Ils la soignent, la nourrissent et la transportent près de onze heures en canoë jusqu'à un poste avancé, d'où un avion l'évacue vers l'hôpital de Pucallpa. Son père l'y retrouve quelques heures plus tard.
Juliane Koepcke survivra. Devenue mammalogiste, spécialiste des chauves-souris, elle reprendra la direction de Panguana et l'œuvre de ses parents. En 1974, un film italien raconte son aventure sans elle, elle fuit les projecteurs pendant des années. Ce n'est qu'en 1998 qu'elle accepte de revenir sur les lieux avec Werner Herzog, ce réalisateur allemand qui devait lui aussi prendre le vol 508, mais avait annulé à la dernière minute. Leur documentaire Wings of Hope devient une thérapie, l'aidant enfin à parler. En 2011, son autobiographie Tombée du ciel révèle une culpabilité longtemps tenue secrète : celle d'avoir entendu d'autres survivants crier dans la jungle sans pouvoir les secourir. D'ailleurs, certains lui reprocheront de ne pas avoir fait assez, des accusations qu'elle évoque avec retenue, rappelant qu'à 17 ans, blessée et en état de choc, elle n'était déjà pas censée être en vie. Peut-on juger un tel cas ? Pouvait-elle en faire plus ?
Il existe des histoires que les probabilités peinent à épuiser. Celle de Juliane Koepcke semble en faire partie. Qu'une adolescente élevée au cœur de l'Amazonie soit précisément celle qui survive à un crash aérien au-dessus de cette même forêt, grâce aux connaissances transmises par ses parents, a quelque chose de troublant. Juliane résumera cette histoire en quelques mots : « Je peux expliquer beaucoup de choses, mais pas tout. Cet enchaînement de hasards est si extraordinaire qu'il devient difficile à croire. Pour moi, c'est un miracle ». Certains y verront une succession de coïncidences exceptionnelles. D'autres parleront de synchronicité, voire de rétrocausalité, cette idée selon laquelle certains événements semblent s'organiser autour d'une finalité plutôt que d'une simple chaîne de causes.
Le 24 décembre 1971, le vol LANSA 508 se désintègre au-dessus de l'Amazonie après avoir été frappé par la foudre. Juliane, 17 ans, tombe de 3 000 mètres attachée à son siège. La rotation du siège, les courants ascendants et la canopée amortissent sa chute. Elle est la seule survivante des 92 passagers.
Blessée (clavicule brisée, genou en sang, bras infecté, œil tuméfié) elle suit un ruisseau en appliquant la règle de son père : l'eau mène aux hommes. Myope, sans lunettes, vêtue d'une robe d'été, elle affronte les nuits glaciales, la faim et les hallucinations. Elle se soigne avec de l'essence trouvée dans une cabane pour extraire les asticots de sa plaie.
- Le onzième jour, des bûcherons la découvrent. Elle apprend que sa mère est morte dans le crash. Rongée par la culpabilité d'avoir entendu d'autres survivants crier sans pouvoir les secourir, elle fuit les médias pendant des années. Ce n'est qu'en 1998 qu'elle accepte de revenir sur les lieux avec Werner Herzog (qui devait lui aussi prendre ce vol) pour le documentaire Wings of Hope.
Comment expliquer que précisément l'adolescente élevée par des biologistes en Amazonie survive à un crash au-dessus de cette même forêt, grâce à ce que ses parents lui ont appris ? Coïncidence, synchronicité, destin ? Aujourd'hui bibliothécaire à Munich et décorée par le Pérou, Juliane porte encore cette question : pourquoi elle, et pas les autres ?