Le pire dictateur de l'histoire de l'Europe (et pourtant méconnu)
Pourquoi cette occultation ? Sans doute parce que son histoire dérange, parce qu'il est lié à la France, parce qu'il s'inscrit dans une lignée qui ne ment pas. Lénine et Staline en URSS, Mao en Chine, Pol Pot au Cambodge, la dynastie Kim en Corée du Nord, Ceaușescu en Roumanie, Castro à Cuba, Chávez au Venezuela, Morales en Bolivie, Hô Chi Minh au Vietnam, le Derg en Éthiopie, le Sentier lumineux au Pérou, les FARC en Colombie, les Tupamaros en Uruguay... Et dans bien d'autres contrées. Inutile de refaire l'histoire du communisme, partout, le constat est identique. Bain de sang, travail forcé, famine, culte de la personnalité, paranoïa systémique, censure, pensée unique... Les estimations des victimes du communisme oscillent entre 100 et 200 millions.
Aujourd'hui, le marxisme semble pourtant survivre en pot-pourri idéologique. Il s'agglomère souvent au sans-frontiérisme, aux slogans "Pro Palestine", aux drapeaux arc-en-ciel et aux mouvements perçus comme "contestataires". Une esthétique de la rébellion qui prime sur la cohérence doctrinale. Car dans le marxisme-léninisme, l'infrastructure économique détermine tout. La lutte des classes est le seul moteur de l'histoire, pas les identités. Le marxisme rêve d'une dictature du prolétariat qui ferait table rase des particularismes au nom d'un monde uni et abstrait (rêve partagé avec le mondialisme et l'ultra capitalisme). La théorie du genre ? L'intersectionnalité ? Les droits minoritaires ? Superstructures bourgeoises qui divisent la classe ouvrière. Révisionisme. L'ouvrier n'a pas de patrie, pas de genre, pas de race... Même les communistes "historiques" rejettent ce pot-pourri, comme le montre cet article du site marxiste québécois dénonçant le "wokisme" comme une "caricature mécanique" du marxisme.
Ce qui rend Hoxha singulier et très intéressant, c'est qu'il n'a pas dilué la doctrine. Il l'a appliquée à la lettre, sans compromis. Mais il y en aura toujours pour répondre que cela aurait été « mal appliqué », « détourné », « dévoyé ». Comme si le "vrai" communisme n'avait jamais existé. Ce sera toujours le "bon" mais mal fait, mal compris… La théorie comme refuge et le fantasme comme bouclier. Comme si le réel ou l'histoire n'avaient pas de prise sur l'idéal.
Aujourd'hui le Parti Communiste Français n'est pas considéré comme extrême, voire pas comme communiste. Certains regrettent l'édulcoration des thèses marxistes. C'est le principal problème, relevé très tôt par Lénine lui-même : les divisions internes et la recherche d'une pureté idéologique. C'est ce qui rend le tout si instrumentalisable car il y aura toujours une fuite en avant, toujours des plus purs… Et ça mène au gauchisme, qui selon Lénine est la "maladie infantile du communisme" et qui semble lui être indissociable (Qui sont les gauchistes selon Lénine). Le ver est dans la pomme.
Enver Hoxha naît le 16 octobre 1908. Son père, Halil Hoxha, n'est pas le "petit employé" de la légende mais un négociant en textile prospère, membre des Bektachis (branche mystique et tolérante de l'islam, très présente en Albanie). Il nomme son fils Enver en référence à Enver Pacha (chef de la révolution des Jeunes-Turcs, ministre de la guerre ottoman et instigateur du génocide arménien). L'éducation revient à l'oncle, maire de Gjirokastër et athée militant, qui lui inculque un anticléricalisme radical.
De 1923 à 1930, il fréquente les lycées français de Gjirokastër puis de Korçë, institutions d'élite où se pressent fils de notables. En 1930, une bourse d'État le mène à Montpellier pour étudier les sciences naturelles. Il abandonne sans diplôme, préférant les cafés communistes parisiens. Étudiant nanti, financièrement soutenu, il semble qu'il découvre le marxisme comme une mode, en réaction à son milieu bourgeois.
De 1933 à 1934, il fréquente les milieux intellectuels parisiens et côtoie des rédacteurs de L'Humanité. Mais son activité politique réelle reste quasi nulle. En avril 1934, faute de ressources, il gagne Bruxelles où il devient secrétaire au consulat d'Albanie. Il en est renvoyé pour opinions politiques. De retour en Albanie en 1936, il devient professeur de français (sans diplôme). En 1939, il ouvre un kiosque à tabac à Tirana, qui deviendra une couverture pour des réunions antifascistes. Le profil est alors limpide : imposteur financièrement soutenu, oisif, bâtissant un mythe de militant sur du vide.
Mais comment cet individu en apparence médiocre devient-il maître absolu de l'Albanie ? Des émissaires yougoslaves de Tito sont envoyés en 1941 pour organiser les communistes locaux. En gros, ils cherchent une sorte d'homme de paille. Le vrai leader du parti, Koçi Xoxe, étant en prison (et pas forcément en odeur de sainteté), ils placent Hoxha aux côtés de l'émissaire lors d'une conférence. Les participants comprennent que celui qui est près du patron est appelé à diriger. En 1943, il est élu secrétaire général.
Pourquoi lui ? Parce qu'il est faible, sans appareil ni base propre. A ce moment là, c'est un quidam qui parle français, présente bien et cultive une allure de dandy. La guerre fait le reste. De 1939 à 1944, l'Albanie est occupée par l'Italie puis l'Allemagne. La résistance s'organise autour du Mouvement de libération nationale (LANÇ), dominé par les communistes. Hoxha gravit les échelons : secrétaire général du parti en 1943, commandant de l'armée de libération l'année suivante. Fin 1944, ses troupes entrent dans Tirana. Les Allemands fuient. Le comité antifasciste devient « gouvernement démocratique provisoire ». Hoxha en prend la tête. Les élections de décembre 1945 offrent 93% des voix au Front unique, sans surprise puisque sans concurrent. En janvier 1946, la monarchie est abolie et la République populaire est proclamée. La dictature est lancée.
Hoxha ne prend pas le pouvoir sans assise. Dès 1943, il crée la Sigurimi, une police politique distincte de la police classique (elle vient en plus), chargée de réprimer toute opposition idéologique. Ce n'est pas qu'un outil répressif, c'est le pilier de son pouvoir. À son apogée c'est 10 000 officiers en uniforme, 2 500 commissaires politiques pour surveiller l'armée, et un réseau d'informateurs couvrant 20 % de la population. Le système transforme la société en panoptique géante, une prison où chacun est visible sans savoir quand, et finit par se surveiller lui-même. Chaque citoyen devient à la fois victime et bourreau potentiel. Classique des régimes communistes, mais ici poussé à son paroxysme.
Un service traque la moindre "déviation" (mot mal placé, chanson étrangère fredonnée, barbe trop longue, jupe trop courte…). Un autre censure la presse, la radio, les écoles. Artistes, écrivains, intellectuels sont fichés, parfois exécutés pour "activité hostile". Pensée unique et allégeance obligatoire. Mais pour "le bien", pour "le peuple" et contre un "impérialisme" abstrait. La délation devient institution. Par torture, par opportunisme, par simple peur. La culpabilité s'étend au-delà de l'individu, un membre condamné, et toute la famille est "infectée", entraînée dans sa chute. Quelqu'un tente de fuir ? Sa famille sera exécutée. Les ennemis sont désignés comme des traîtres ou des agents de l'étranger.
Les enfants sont (re)dressés dès l'école, reprogrammés. Ils dénoncent leurs parents pour une phrase entendue, deviennent informateurs. Chaque citoyen doit intérioriser la censure, devenir son propre geôlier. Ils apprennent par cœur des couplets comme : « Petit enfant, j'ai deux mamans : la première, c'est le Parti. J'aime le camarade Enver autant que mon père ». Son portrait trône partout. Un musée lui est consacré dès son vivant.
Hoxha élimine tous ses rivaux. Il fait exécuter son propre beau-frère. Il purge tous ses ministres de l'Intérieur, sauf un. En 1948, il fait tuer Koçi Xoxe, son ancien rival, pour "titisme" (lui qui avait été placé par la Yougoslavie de Tito).
Les chiffres donnent le vertige. Pour un petit pays le bilan est pharaonique : 7 000 à 8 000 exécutés, plus de 100 000 déportés dans des camps de travail forcé, 35 000 emprisonnés pour motifs politiques. Des estimations montent à 300 000 victimes au total quand on cumule morts, emprisonnements et déportations.
Hoxha et son entourage vivent dans un quartier fermé de Tirana où ils ont accès à tous les luxes interdits : nourriture importée, vêtements occidentaux, médicaments étrangers, films interdits... Sa villa cache un labyrinthe de tunnels de plusieurs kilomètres, des abris antiatomiques, une salle de cinéma privée. L'Albanie ne compte que 2 000 voitures, réservées aux apparatchiks. Les Albanais n'ont même pas le droit de posséder un vélo sans autorisation.
En 1967, l'Albanie devient le premier État athée du monde. Toutes les religions sont interdites. Mosquées, églises, monastères sont fermés ou transformés en entrepôts. Prêtres et imams sont exécutés. Un musée de l'athéisme ouvre à Shkodra en 1973, ville historiquement catholique. L'athéisme devient la clé de voûte du régime, remplaçant Dieu par le Parti et l'idéologie. Pour l'annecdote, même Mère Teresa, pourtant Albanaise, a été interdite de territoire.
Hoxha rompt tour à tour avec tous ses alliés. En 1948, rupture avec la Yougoslavie de Tito, qu'il qualifie « d'ennemi mortel ». En 1961, c'est au tour de l'URSS. Il traite Khrouchtchev de « traître et révisionniste », qualifie l'Union soviétique « d'État social-impérialiste ». Il déclare : « Le peuple albanais et son Parti du Travail se nourriront d'herbe s'il le faut, mais ils ne se vendront jamais pour trente deniers, ils préfèrent mourir debout et dans l'honneur plutôt que vivre dans la honte et à genoux ». Même le pain, disait-il, ne valait pas une trahison du marxisme-léninisme. En 1978, exit la Chine de Mao, après la visite de Nixon. A ce moment-là, l'Albanie est plus isolée que la Corée du Nord.
Persuadé que son pays allait être attaqué Hoxha lance à partir de 1967 un programme colossal de « bunkerisation ». En près de vingt ans, entre 173 000 et 750 000 bunkers en béton furent érigés sur tout le territoire, soit en moyenne 5,7 casemates par km², une pour quatre habitants. Ce délire paranoïaque a coûté au pays jusqu'à 20 % du PIB annuel. Chaque ouvrage nécessitait l'équivalent en fer et ciment d'un appartement de deux pièces, alors que le pays manquait de logements. Aucun n'a jamais servi. Hoxha quant à lui, se fit construire, à Tirana, un complexe souterrain titanesque creusé dans la roche (cinq niveaux souterrains, plus de 100 pièces et 3 000 m²). Il devait abriter son gouvernement en cas d'attaque nucléaire. Il y disposait d'appartements luxueux. Aujourd'hui, son bunker personnel est devenu le musée Bunk'Art 1. Bunk'Art 2, un autre bunker en centre-ville, abrite un espace culturel. Les milliers de petits bunkers, eux, ont été reconvertis en cafés, hôtels, entrepôts, voire en piscines.
À partir de 1974, Hoxha, rongé par le diabète depuis 1948, est victime de plusieurs attaques cérébrales. Sa femme Nexhmije, dépeinte comme « la plus maléfique, la plus perverse » des épouses de dictateurs, et son successeur désigné Ramiz Alia, l'isole complètement. Selon son fils Sokol, « ses informations ne provenaient que de ce qu'on lui rapportait ». Le dictateur, autrefois tout-puissant, devient un « dictateur de salon » manipulé par ses propres lieutenants.
D'ailleurs, son fils Sokol a été arrêté en mai 2026 aux États-Unis, après trente ans de cavale. Condamné à 25 ans en Albanie pour le meurtre de deux frères en 1997, et à la perpétuité en Belgique en 2010 pour avoir abattu sa femme de 19 ans (qu'il forcait à se prostituer), il avait fui sous fausse identité kosovare (profitant de la guerre) jusqu'au Royaume-Uni où il obtint l'asile, puis aux États-Unis.
Hoxha meurt le 11 avril 1985. L'Albanie est alors l'un des pays les plus pauvres du monde.
C'est l'histoire d'un criminel de masse oublié. Ni film, ni procès, ni manuel scolaire. Dictateur le plus méconnu du continent, il est pourtant le plus pur produit de la logique communiste. Et s'il avait eu les outils qui se profilent ? Imaginez : identité numérique, euro programmable, reconnaissance faciale, crédit social algorithmique ou logique de pass. Lui n'avait que le béton, le fil de fer et le délateur du voisinage. Une paranoïa à l'ancienne. « Avec des si on mettrait Paris en bouteille », mais la question n'est pas rhétorique. On observe des dérives qui rappellent son panoptique : la pensée unique, la délation automatisée, la quête de pureté idéologique, la désignation de menaces… La technologie n'est pas neutre, elle amplifie les intentions. Alors, doit-on laisser le pouvoir se doter de tels moyens ? Ce récit et tant d'autres, suggère une réponse : jamais un régime ne s'est privé d'outil pour réprimer. Jamais. Le ver est peut-être, encore et toujours, dans la pomme.
- Fils de commerçant aisé, francophile, étudiant à Montpellier et Paris, Hoxha est un bourgeois qui découvre le communisme à Paris. De retour en Albanie, il ouvre un kiosque à tabac qui sert de couverture a des réunions antifascistes. En 1941, deux émissaires yougoslaves le propulsent à la tête du parti communiste albanais. En 1944, à 36 ans, il devient le maître absolu du pays.
- Dès 1943, il crée la Sigurimi, une police politique politique qui compte 10 000 officiers et un réseau d'informateurs si tentaculaire qu'un Albanais sur cinq aurait collaboré. Bilan : 100 000 déportés dans des camps de travail, 6 000 à 7 000 exécutés. La délation devient le ciment social. Un seul membre d'une famille condamné, et toute la lignée tombe.
Persuadé d'être attaqué, Hoxha fait construire jusqu'à 750 000 bunkers, gaspillant 20 % du PIB, pendant que le peuple manque de pain. En 1967, il proclame l'Albanie premier État athée du monde, fermant 2 000 mosquées et églises. Il rompt avec la Yougoslavie, l'URSS, la Chine. L'Albanie devient plus isolée que la Corée du Nord.
En 1985, l'Albanie est le troisième pays le plus pauvre du monde. En Europe, Hoxha est un criminel de masse oublié. Pourtant, il a régné 41 ans. Un oubli qui, en soi, est un scandale.