Kosovo : les États-Unis ont gagné une bataille, l'Europe a peut-être perdu la guerre
Beaucoup ont encore en mémoire les images de 1999… Présenté à l'époque comme la pire catastrophe humanitaire en Europe depuis 1945, le conflit kosovar a marqué une génération. Pendant presque 3 mois l'OTAN, sous commandement américain, pilonne la République fédérale de Yougoslavie. Une intervention sans mandat de l'ONU, menée au nom de la « responsabilité de protéger ».
Au cœur de ce basculement : l'ONG Human Rights Watch et l'affaire du massacre de Račak. Le 15 janvier 1999, dans ce village du centre du Kosovo, les forces serbes sont accusées d'avoir exécuté 45 civils albanais. Belgrade dément, affirmant qu'il s'agissait de combattants de l'UCK (Armée de libération du Kosovo) tués lors d'affrontements. L'UCK était un mouvement de guérilla nationaliste albanais apparu au milieu des années 1990, dont une partie des membres voulait rattacher le Kosovo à l'Albanie. Officiellement apparue en 1996, elle revendique dès cette année-là une série d'attentats. En 1998, le conflit s'intensifie entre l'organisation et les forces yougoslaves. En février de cette année, les USA la qualifient encore de mouvement terroriste. Quelques mois plus tard, Washington change de position et en fait un interlocuteur privilégié.
Depuis, de nombreux travaux ont documenté ses soutiens étrangers : Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis ... Le vieil adage « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » semble avoir prévalu. Une mécanique déjà à l'œuvre dans les années 1980 par exemple, lorsque la CIA et ses alliés (dont la France) armaient les moudjahidines afghans contre l'URSS, qui deviendront la matrice d'Al-Qaida d'Oussama Ben Laden. D'ailleurs, une question écrite adressée à la Commission européenne en 2001 par un député grec compile plusieurs informations troublantes : Ben Laden se serait rendu à plusieurs reprises dans les Balkans entre 1994 et 1996, y aurait développé un réseau terroriste en Albanie opérant au Kosovo et, selon le Washington Times, aurait financé l'UCK à hauteur de 7 millions de dollars, certains de ses membres ayant même été formés par Al-Qaïda.
L'UCK aurait aussi reçu des financements de réseaux criminels albanais et des fonds en provenance de pays du Golfe, notamment d'Arabie Saoudite, via des ONG. Ces fonds auraient servi à promouvoir un islam radical. En réalité, il semblerait que l'UCK était un véritable « fourre-tout idéologique ». Nationaliste et laïc dans son cœur, elle attirait aussi bien des islamistes radicaux venus faire le djihad que d'anciens communistes, unis par l'objectif indépendantiste.
C'est là qu'intervient l'ONG Human Rights Watch, (très) proche de l'Open Society de Soros (lire nos LSDJ au sujet de Soros et HRW), de la mouvance démocrate américaine et du clan Clinton alors au pouvoir. Son enquête de terrain conclut le 29 janvier à une « exécution sommaire de civils », rejetant la version serbe. Massivement relayé par les médias occidentaux, ce rapport impose le récit d'une intervention devenue presque moralement nécessaire.
Pourtant, la conférence de Rambouillet (février-mars 1999) est censée sceller le sort de la paix. La délégation Albanaise, conduite par Hashim Thaçi (désormais interlocuteur privilégié de Washington) signe un accord prévoyant une large autonomie pour le Kosovo et le déploiement de 30 000 soldats de l'OTAN. Surtout, il contient une clause inacceptable pour Belgrade : un droit de passage et d'immunité totale pour l'OTAN sur tout le territoire yougoslave. La Serbie refuse, proposant de modifier 70 % du texte. Six jours plus tard, les bombes tombent.
La Yougoslavie de Slobodan Milošević était devenue l'un des principaux obstacles à la stratégie américaine dans les Balkans. Belgrade s'opposait frontalement à l'expansion de l'OTAN et à la recomposition euro‑atlantique de la région. Pour beaucoup, dont le géopolitologue Alexandre Del Valle, Račak fut un faux prétexte, une « infox » pour emporter l'opinion. Il affirme qu'aucune preuve tangible n'a jamais établi avec certitude la version occidentale. Le parallèle avec la fiole de Colin Powell à l'ONU et les armes de destruction massive irakiennes semble pertinent : une accusation spectaculaire, une émotion mondiale, une intervention militaire, puis des certitudes qui se fissurent une fois la guerre faite.
Et en à peine vingt ans, les figures kosovares qui ont servi d'interlocuteurs à l'OTAN et justifié l'intervention se retrouvent accusées des pires crimes. L'exemple le plus emblématique est celui d'Hashim Thaçi. Cadre dirigeant et figure de l'UCK, il a été propulsé au sommet de l'État par ses parrains occidentaux, occupant les plus hautes fonctions pendant près de trente ans (dont la présidence). Aujourd'hui, cet ancien "modéré" est jugé à La Haye pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. On parle de près d'une centaine de meurtres de Serbes, de Roms, mais aussi d'opposants politiques ou de journalistes, des centaines de cas de torture, de disparitions forcées, et de trafic d'organes prélevés sur des prisonniers serbes. Le tout orchestré, selon les enquêtes, depuis un réseau criminel mêlant trafic de drogue et d'armes.
Or, tout cela n'était pas un secret. Ces accusations n'ont pas surgi de nul part, elles étaient connues et sciemment étouffées au plus haut niveau. C'est ce qu'a révélé Carla Del Ponte, l'ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, accusant dans son livre "The Hunt" le tribunal d'avoir laissé périr les enquêtes sur les crimes de l'UCK pour des raisons politiques. Des accusations aussi corroborées et étayées par le rapport du député suisse Dick Marty, (2010-2011 Conseil de l'Europe). La résolution qui s'ensuivit demandait des enquêtes sérieuses, comme si, une fois leur utilité géopolitique épuisée, les anciens alliés de l'OTAN devaient désormais payer le prix d'une justice que l'Occident avait sciemment différée pendant plus de dix ans. Sauf que ces hommes ont bâti l'État kosovar, leur héritage irrigue ses institutions et leur réseau demeure, encore aujourd'hui, profondément ancré.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que pour la Serbie, le Kosovo est sa « Jérusalem » : le berceau de son histoire, de son Église orthodoxe et de sa nation. Pour eux, ce n'est pas une province, c'est le cœur de leur identité, et toute concession est vécue comme une trahison existentielle. Pour les Albanais, le récit est démographique et politique : devenus majoritaires, ils ont subi la domination de Belgrade et revendiquent un État indépendant.
Il est essentiel de noter que cette présence musulmane est l'héritage direct de 5 siècles de domination ottomane. Cette islamisation s'inscrit dans une logique impériale où les conversions répondaient surtout à une logique pragmatique : échapper à la jizya (l'impôt dégradant pour pouvoir exister en tant que non musulman) et au statut de dhimmi (sous-citoyen sans droits), ou accéder à l'administration et à l'armée. L'islam des Balkans est fondamentalement un islam de colonisation, une conséquence structurelle de la domination ottomane qui a fait basculer la région d'une majorité chrétienne à une majorité musulmane.
L'intervention de 1999 met fin à la guerre, mais pas aux tensions. D'abord sous administration de l'ONU (dirigé par Bernard Kouchner), le Kosovo voit l'UE déployer en 2008 sa mission EULEX pour superviser son État de droit. La même année, il proclame son indépendance (toujours via Hashim Thaçi), immédiatement reconnue par les USA mais contestée notamment par la Serbie, la Russie, la Chine et 5 États de l'UE (Espagne, Grèce, Roumanie, Slovaquie, Chypre). Les violences interethniques de 2004 montrent que la paix imposée par l'OTAN n'a jamais refermé les plaies identitaires.
Au terme de ce processus, le Kosovo émerge comme une enclave musulmane... mais surtout comme le pays le plus pro-américain au monde. Quasiment un protectorat de Washington. À Pristina, les symboles parlent d'eux-mêmes : boulevard Bill Clinton, sa statue monumentale, rues George W. Bush, un lac surnommé « lac Trump »... L'influence américaine est un paysage concret, presque gênant.
Mais surtout, ils y installent dès 1999 Camp Bondsteel, l'une de leurs plus grandes bases militaires au monde, ainsi qu'une ambassade parmi les plus imposantes de la planète. Ils disposent désormais d'un avant-poste stratégique au cœur des Balkans, sur les décombres de la Yougoslavie, jadis sous influence russe. Le spectre de la Guerre froide plane : bases permanentes, corridors stratégiques, redécoupage des zones d'influence…
Le Kosovo est aussi un cas d'école de souveraineté sous tutelle. Il n'est signataire d'aucun grand traité européen, mais sa Constitution oblige ses juridictions à appliquer les conventions et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, une Cour dont il n'est pas membre et où ses citoyens ne peuvent donc pas porter plainte. En d'autres termes, le Kosovo n'est pas membre du système, mais le système est déjà membre du Kosovo. Un État officiellement indépendant, mais juridiquement conçu pour être compatible avec l'ordre euro-atlantique. Sauf que le Kosovo ne l'entend plus de cette oreille…
Albin Kurti, au pouvoir depuis 2021, semble avoir tourné le dos à ses parrains occidentaux. Bien qu'il n'ait jamais combattu dans l'UCK, il revendique son héritage tout en brisant le pouvoir de ses anciens commandants. Il assume son projet ultime : un référendum pour unifier le Kosovo à l'Albanie. Son parti, Vetëvendosje (« Autodétermination »), résume son logiciel politique, à savoir un nationalisme albanais pur et dur, visant à éradiquer toute influence serbe.
Sur le terrain, sa politique se traduit par un refus d'appliquer l'accord sur l'autonomie des Serbes et une escalade des violences. Les accusations d'épuration ethnique sont monnaie courante. La Russie accuse le « régime ultra-nationaliste » de Kurti de « stimuler le nettoyage ethnique », et des responsables serbes qualifient sa politique de « génocidaire ». Parallèlement, des arrestations arbitraires de Serbes se multiplient. L'ONU elle-même a documenté que 11 % des Serbes ont quitté le Kosovo ces deux 2 années en raison d'une « campagne de violences systématiques » et de conditions de vie rendues insupportables. Les chrétiens représentent désormais une infime minorité. L'objectif est clair : un État musulman indépendant, débarrassé de ses populations serbes.
Pour Pristina, ces accusations sont un instrument de propagande serbe visant à délégitimer l'État kosovar. La réponse de Kurti est systématique : inverser l'accusation. Belgrade est dénoncée comme l'instigateur d'un complot visant à déstabiliser le nord du Kosovo. Le gouvernement justifie ses actions (comme l'installation de maires albanais dans le nord) par le « rétablissement de l'État de droit ». L'argument semble imparable : les lois doivent s'appliquer partout et les mesures ne visent pas une communauté mais visent à faire respecter la loi. Une posture qui rend tout compromis impossible.
Depuis 2023, l'UE impose des mesures restrictives, suspendant une partie de ses financements pour contraindre Pristina à apaiser les tensions avec la minorité serbe. En septembre 2025, les USA suspendent à leur tour leur « dialogue stratégique », accusant le gouvernement d'alimenter l'instabilité.
En dix-huit mois, le Kosovo a connu trois élections législatives (février 2025, décembre 2025, juin 2026) sans parvenir à former un gouvernement stable. Le Parlement est resté paralysé pendant des mois, incapable d'élire sa présidence après plus de 50 échecs successifs. La participation s'est effondrée, passant de 45 % à moins de 37 %.
La dernière mission d'observation électorale de l'UE dresse un tableau accablant : pressions de Belgrade sur les électeurs serbes, accusations réciproques de manipulation, ingérence américaine, dysfonctionnements administratifs, tensions communautaires, fraudes ... Chacun accuse chacun. Mais ces missions, présentées comme « indépendantes », sont en réalité pilotées par des responsables politiques (en l'occurrence ici l'eurodéputée française Nathalie Loiseau). Officiellement, elles évaluent le scrutin. En réalité, elles semblent aussi servir de cheval de Troie au logiciel idéologique européen : chaque élection débouche sur des dizaines de recommandations sur les institutions, le droit, les médias, l'égalité, les droits LGBT, les minorités... La mission suivante mesure le degré de conformité et ainsi de suite. Ici, certaines injonctions se heurtent à une société musulmane. Bruxelles tente de maintenir son emprise, mais le Kosovo n'entend peut-être plus plier.
Et si l'Occident cède du terrain, d'autres acteurs sont prêts à le prendre. L'Arabie Saoudite a financé la construction de 240 des 800 mosquées kosovares, essentiellement depuis 1999 (et aurait contribué à faire du pays un “refuge a djihadistes”). Le Qatar, les Émirats et le Koweït ne sont pas en reste, finançant mosquées, bourses et formation d'imams pour diffuser un islam plus rigoriste dans une région historiquement modérée. Tous visent à “récupérer l'islamité” du pays.
Les puissances occidentales ont créé un État qu'elles ne contrôlent plus. 1999 devait être la fin de la guerre. Elle fut le début d'une compétition sans fin. Américains, Européens, Turcs, Saoudiens, Serbes, Russes : chacun tire sur sa corde, chacun veut son Kosovo. Au milieu, une population serbe chrétienne, de plus en plus marginalisée, paie le prix de cette concurrence mortifère. Le Kosovo ressemble à un champ de bataille d'influences où l'Occident a semé le vent sans savoir quelle tempête il récolterait…
Remerciements à Alexis Troude, docteur en géopolitique, professeur à l'université Melun Val de Seine et intervenant médiatique en tant qu'expert des questions relatives à l'ex-Yougoslavie, pour sa relecture.
- L'OTAN bombarde la Yougoslavie pendant 78 jours sans mandat de l'ONU, au nom de la "responsabilité de protéger". Le déclencheur est le massacre de Račak, un "prétexte" selon les critiques, validé par l'ONG Human Rights Watch. L'allié sur place, l'UCK, est un "fourre-tout idéologique" mêlant nationalistes, islamistes radicaux et criminels, financé par la CIA, les réseaux mafieux et des pays du Golfe.
- Après administration de l'ONU, le Kosovo proclame son indépendance en 2008. Quasi-protectorat américain (Bondsteel, symboles pro-US), il est aussi un cas de souveraineté sous tutelle : non signataire des traités européens, sa Constitution impose pourtant l'application des conventions internationales et de la jurisprudence de la CEDH (dont il n'est même pas membre). Le Kosovo n'est pas dans le système, mais le système est déjà dans le Kosovo.
En vingt ans, les figures de l'UCK propulsées au pouvoir, comme Hashim Thaçi, sont accusées des pires crimes. Jugé à La Haye, Thaçi est accusé d'une centaine de meurtres, de tortures, et d'un trafic d'organes orchestré depuis un réseau criminel. Ces accusations, révélées par l'ancienne procureure du TPIY Carla Del Ponte, étaient connues et étouffées pour des raisons politiques pendant plus de dix ans.
- Le Premier ministre Albin Kurti, nationaliste intransigeant, a tourné le dos à ses parrains occidentaux. Sa politique de « rétablissement de l'État de droit » dans le nord du Kosovo (interprétée par certains comme une volonté d'éradiquer l'influence serbe) suscite des accusations de « nettoyage ethnique ». Sanctions de l'UE, suspension du dialogue stratégique américain. Le Kosovo est désormais un terrain de rivalités entre l'Occident, la Russie, la Serbie, la Turquie et les pays du Golfe, où l'UE semble perdre la main.