Société

Qui sont les gauchistes selon Lénine.

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2638, Publiée le 16/01/2026 - Photo : Lénine consultant La Pravda, fameuse organe de presse du régime. Retour sur sa définition du gauchiste.  Crédits : PAMÁTKOVÉ POHLEDNICE SVAZU PŘÁTEL SSSR ČESKOSLOVENSKU, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
Pour Lénine, le gauchisme est une « maladie infantile ». Refus des compromis, mépris du réel, culte de la pureté idéologique, divisions internes : cette posture morale affaiblirait la lutte et servirait l'adversaire. En définissant cette figure avec précision, le chef bolchevique livre une critique implacable d'un type de militantisme stérile, dont les mécanismes semblent dépasser son époque…

« La maladie infantile du communisme : le gauchisme » est un texte écrit au printemps 1920 par Vladimir Ilitch Lénine (en sélection), dans un contexte de sortie de guerre civile en Russie et de tentatives d'extension révolutionnaire en Europe. Rédigé pour le 2ᵉ congrès de l'Internationale communiste, il s'adresse aux partis communistes en formation, notamment en Allemagne, Angleterre et Italie. C'est un outil de discipline idéologique et tactique, mais aussi un écrit central pour comprendre le communisme léniniste et le bolchevisme. Lénine y affirme que la révolution russe constitue un modèle appelé à s'étendre. Il évoque sa « portée internationale » et le présente comme « l'avenir prochain » des autres pays. Cette vision s'accompagne d'une conception assumée du pouvoir. Il parle explicitement de « dictature du prolétariat », décrite comme une guerre longue contre la « bourgeoisie », ne pouvant être remportée, selon lui, qu'au prix d'une centralisation absolue et d'une discipline « de fer » (le texte est parsemé de charge contre la démocratie). Le cadre est posé : ligne unique, direction forte, encadrement strict des masses et contrôle de l'organisation comme de l'information.

C'est dans ce cadre qu'il introduit la figure du gauchiste. Un terme aujourd'hui très présent (avec son pendant, le « droitard »), souvent employé pour décrédibiliser en s'épargnant la discussion, mais sans définition précise. Or, dans ce texte, il désigne une catégorie déterminée de militants, jugés nuisibles à la lutte en raison de leur refus des compromis et des institutions existantes, mais aussi de leur incapacité à tenir compte des réalités concrètes du terrain politique, social et historique. Bien qu'ils se revendiquent du communisme, ils sont accusés de transformer la politique en posture morale et de servir l'adversaire (donc «la bourgeoisie»). Le texte vise à définir et neutraliser un ennemi intérieur, considéré comme plus dangereux que l'opposition déclarée. Il cible nommément les communistes conseillistes allemands et hollandais, les abstentionnistes italiens, certaines tendances britanniques et l'anarcho-syndicalisme, mais au fond toute gauche refusant le parti, la discipline et les compromis.

Un trait majeur du gauchisme selon Lénine, est sa quête obsessionnelle de pureté idéologique. Son gauchiste raisonne avant tout en fonction de ce qui est jugé idéologiquement correct et moralement acceptable. La politique devient une affaire de principes abstraits. Il écrit : « Le petit bourgeois, “pris de rage” devant les horreurs du capitalisme, est un phénomène social propre, comme l'anarchisme, à tous les pays capitalistes. L'instabilité de ce révolutionnarisme, sa stérilité, la propriété qu'il a de se changer rapidement en soumission, en apathie, en vaine fantaisie, et même en engouement “enragé” pour telle ou telle tendance bourgeoise “à la mode”, tout cela est de notoriété publique ». Le moteur du gauchisme serait une rage individuelle. Cette posture produirait un engagement superficiel, facilitant le ralliement à de nouvelles causes dès qu'elles deviennent socialement valorisées. Le gauchiste apparaît comme un militant influençable, perméable aux modes, sans cohérence durable. Le cas le plus emblématique est le refus des compromis, qu'il tourne en dérision : « Rejeter les compromis “en principe”, nier la légitimité des compromis en général, quels qu'ils soient, c'est un enfantillage qu'il est même difficile de prendre au sérieux ». Et il insiste : « Dire que nous n'admettons ni accords, ni compromis, ni louvoiements, c'est tomber dans une erreur qui peut porter les plus graves préjudices au communisme »

Les gauchistes chercheraient aussi à se distinguer par une surenchère permanente : « Ces gens s'appliquent à inventer quelque chose de tout à fait original et, dans leur zèle à raffiner, ils se rendent ridicules ». Il dénonce leur incapacité à penser stratégiquement : « Ils ont peur de voir le bouleversement rendu inévitable par les conditions objectives et ils continuent à répéter des vérités élémentaires, apprises par cœur ». D'où sa formule : « La politique ressemble plus à l'algèbre qu'à l'arithmétique ». Elle exige des calculs et des ajustements, ce que refuse le gauchiste. Ils utiliseraient également un nouveau vocabulaire militant nuisible : « Pourquoi a-t-on besoin d'y substituer je ne sais quel charabia, je ne sais quel nouveau volapük ? » (langue censée être universelle et « rapprocher les peuple » créée entre 1879 et 1880). 

Ne reposant sur rien de stable, cette pureté peut être redéfinie sans cesse : nouveaux critères, nouveaux interdits, nouveaux ennemis internes. Lénine y voyait une source d'impuissance révolutionnaire : « Toute la tâche des communistes est de savoir convaincre les retardataires, de savoir travailler parmi eux et non de se séparer d'eux par des mots d'ordre “de gauche” d'une puérile invention ». On peut aussi y voir un mécanisme plus large : une radicalité idéologique abstraite, morale et mouvante, donc facilement récupérable et instrumentalisable. Créer des « gauchistes » serait donc, dans la logique du texte, un moyen efficace de neutraliser toute opposition et de consolider un ordre établi.

L'idée que les « luttes dans la lutte » affaiblissent le mouvement est très présente. Lénine condamne la division de son camp, ce qui remplace le combat contre l'adversaire par des conflits internes. Il critique aussi le sectarisme des cercles « des gauches », selon lui des petits groupes fermés, très idéologisés, coupés des réalités populaires et obsédés par la pureté des idées. Enfin, il refuse que « l'avant-garde » (noyau militant le plus politisé) se substitue à la classe elle-même, pour lui, lorsque quelques-uns prétendent incarner la vérité, l'unité collective se brise. Toute division idéologique, organisationnelle ou morale affaiblirait le rapport de force.

Entre cette dispersion et son instrumentalisation, il n'y a qu'un pas. Une forme de pureté, lorsqu'elle se réclame du progrès, de l'égalité ou de la liberté, bref du « bien », bénéficie d'une forte légitimité symbolique. Elle est socialement acceptée, parfois même encouragée dans les milieux médiatiques, culturels et institutionnels. Cela favorise une fuite en avant permanente et les divisions internes, sous couvert de toujours plus de vertu. Il ne s'agit pas d'un complot organisé, mais d'un mécanisme connu : les collectifs explosent, le conflit se déplace vers des enjeux symboliques et moraux et la capacité d'agir ensemble s'affaiblit durablement. Le résultat est toujours le même, à savoir une opposition éclatée, instable, facile à neutraliser.

À retenir
  • Lénine ouvre le texte en affirmant que l'expérience bolchevique n'est pas locale mais appelée à s'étendre. Il revendique la dictature du prolétariat, la centralisation, la discipline et la direction par un parti fort comme conditions nécessaires de la victoire.
  • Il définit les « gauchistes » comme des militants refusant compromis, institutions et adaptation aux réalités, transformant la politique en posture morale. Il les décrit comme socialement instables, sensibles aux modes idéologiques, guidés par le conformisme et des motivations individuelles de positionnement moral. Cette fragilité les rend, selon lui, facilement récupérables et objectivement utiles à l'ennemi. 
  • Lénine décrit le gauchisme comme une maladie infantile : radicalisme verbal, refus de la complexité, slogans absolus (« jamais de compromis »), instabilité petite-bourgeoise, goût pour la surenchère permanente et le jargon idéologique au détriment de l'efficacité politique et du réel. 
  • Il conclut sur la nécessité absolue du parti centralisé, de la discipline et de l'unité de classe. Les divisions, les cercles fermés et le refus de l'autorité organisationnelle désarmeraient le prolétariat et favoriseraient directement la « bourgeoisie ».
La sélection
Livre "La maladie infantile du communisme, le gauchisme" par Lénine
A lire sur le site marxists.org
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