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Ce fascinant M. Prince : derrière le mercenaire star, le retour en force des sociétés militaires privées

Par Martin Dousse. Synthèse n°2637, Publiée le 14/01/2026 - Photo : Erik Prince s'exprimant lors de la Conservative Political Action Conference (CPAC) 2025, au Gaylord National Resort & Convention Center, à National Harbor (Maryland). Crédits : Wikimedia Commons.
Il a proposé d'inonder les tunnels du Hamas et postule le retour du colonialisme dans les pays « incapables de se gérer eux-mêmes ». Jadis à la tête de Blackwater (90 000 hommes), le plus célèbre des mercenaires américains a pris la tête d'une organisation tentaculaire répondant aux appels des pays en proie à de violentes crises intestines. Selon Erik Prince, les sociétés militaires privées représentent la seule solution crédible aux guerres asymétriques contemporaines.

Ancien Navy SEAL, Erik Prince est issu d'une riche famille industrielle du Michigan, et a grandi dans un milieu profondément évangélique conservateur. Il revendique aujourd'hui une ligne politique libertarienne. Sa sœur aînée, Betsy, a épousé un membre du clan DeVos, une dynastie de milliardaires parfois qualifiée de « Médicis du Michigan ». Les deux familles sont étroitement liées au Parti républicain. Betsy DeVos est d'ailleurs devenue secrétaire à l'Éducation sous le 1er mandat de Donald Trump. Prince lui-même est réputé proche du président qui a gracié quatre de ses hommes en 2020.

« Seuls sont dignes de vivre ceux qui n'ont pas peur de mourir… ». C'est par ces mots de Théodor Roosevelt que s'ouvre son blog internet. Un point de vue assumé par celui qui est devenu célèbre il y a 20 ans, en Irak. Après le décès de son père en 1995, il vendit l'entreprise familiale pour fonder celle qui deviendrait la plus célèbre société militaire privée (SMP) au monde : Blackwater. Après les attentats du 11 septembre, l'Amérique se réveille « incapable d'une projection de puissance significative sans le secours du secteur privé » (Lexington Institute). Dans l'urgence, le recours aux SMP explose. Blackwater aurait engrangé 1,5 milliard de dollar entre 2001 et 2009, servant de garde prétorienne pour les responsables de la CIA et du département d'État en déplacement. Tatouages et crâne rasé, une patte d'ours floquée sur leur uniforme, les hommes de Blackwater ont la tête de l'emploi. Mais le rôle d'Erik Prince allait beaucoup plus loin. La Division des ressources nationales de la CIA l'a recruté en 2004 pour rejoindre un réseau secret de citoyens américains disposant d'un accès inhabituel à des « cibles dures », des opérateurs d'Al Qaïda présents là où la CIA a énormément de difficultés à opérer.

En janvier 1998, Prince avait ouvert le Blackwater Lodge and Training Center en Caroline du Nord. Dix ans plus tard, le site formait quelques 30 000 stagiaires par an. Depuis son immense résidence fortifiée en Virginie, il rejoignait en avion cette sorte de Disneyland guerrier (7 fois plus grand que Central Park), abritant des hangars remplis de véhicules blindés, des hélicoptères Bell 412 et Black Hawk, et des avions militaires de transport. Le décor est impressionnant : 52 pas de tir, fréquentés par des équipes SWAT et des policiers fonçant sur la plus longue piste de conduite tactique du monde, évitant des bombes artisanales simulées. L'ensemble contient aussi des villages factices jonchés de voitures explosées, passages à niveau, maquettes maritimes grandeur nature (le site récupéré aujourd'hui par Constellis, est toujours connu comme le plus grand des États-Unis). À l'époque, Prince était une source d'inspiration majeure pour les scénaristes d'Hollywood (la série « 24 » sur Fox est une référence à peine voilée). Blackwater engrangeait les millions en même temps que son patron devenait incontournable.

Jusqu'à ce les scandales éclatent. Si la société était déjà réputée pour ne pas faire dans la dentelle, quatre employés de Blackwater furent condamnés pour le massacre de 14 civils irakiens à Bagdad en 2007. Les tensions diplomatiques qui s'ensuivirent ont fragilisé l'entreprise, noyée dans les frais d'avocats. Deux ans plus tard, le New York Times publie un article titré : « La CIA a sollicité l'aide de Blackwater pour tuer des djihadistes ». Prince déclarait ne pas comprendre la fuite d'un programme aussi sensible. Le Times précisait : « Sur des bases secrètes au Pakistan et en Afghanistan… les contractants de l'entreprise chargent des bombes guidées par laser sur des drones Predator, un travail auparavant effectué par des employés de la CIA » (le président Obama avait autorisé des dizaines de frappes). Prince blâme les Démocrates pour ces révélations qui le font passer pour un marchand de mort, avec un permis de tuer. « Je suis une cible facile », pestait-il, à l'époque. « Je viens d'une famille républicaine et je possède l'entreprise à 100 %. Nos concurrents ont des directions sans nom ni visage. » En 2010, il finit par vendre Blackwater, excédé par sa réputation entachée et la baisse significative des contrats.

Tombé en disgrâce en Amérique, le profiteur de guerre choisit de s'exiler aux Émirats arabes unis. Pour un demi-milliards de dollars, il a participé à la mise en place de Reflex Responses, une armée de mercenaires mise au service du royaume à l'époque des Printemps arabes. Cette collaboration étroite avec le Cheikh Tahnoon, le responsable de la sécurité des EAU, avait aussi pour but de protéger les corridors logistiques des grandes exploitations émiratis en Afrique (cf LSDJ n°2546). Sur son blog, M. Prince indique avoir fondé Presidential Airways, une entreprise de transport mondial disposant de plus de 75 avions et Frontier Resource Group (FRG), un fonds d'investissement spécialisé dans les projets de ressources naturelles et de production industrielle. Derrière FRG se cache un écosystème entier d'entreprises (l'opacité est une constante dans le milieu du mercenariat), fournissant aussi des services de sécurité et répondant aux opportunités les plus juteuses.

En 2016, la presse s'intéresse au « Prince de la Chinafrique ». Gérald Arbois, spécialiste du renseignement, affirmait qu'il travaillait « en liaison étroite avec les services secrets chinois » pour « assurer la sécurité des infrastructures chinoises la Chine mettant tout en parallèle pour l'acquisition du renseignement (...). Prince fait en Afrique ce qu'il a appris à faire en Irak et en Afghanistan ». De fait, Erik Prince a joué un rôle important dans l'essor du mercenariat chinois, indissociable des « nouvelles routes de la soie », et légalisé depuis 2011 (un an après la vente de Blackwater). Financé par Pékin, il a fondé un consortium avec des partenaires chinois en 2014 à Hongkong en s'alliant avec le secteur des technologies militaires (jetpacks pour extrader du personnel sensible, camouflage, …). Son implication dans une SMP chargée de former une force antipiraterie en Somalie lui valut d'être accusé par l'ONU d'avoir violé un embargo sur les armes. Puis, en 2021, une enquête de l'ONU l'accusa à nouveau d'avoir levé une armée privée en Libye pour soutenir le maréchal Khalifa Haftar. Il fréquente surtout le République Démocratique du Congo, géant minier d'Afrique centrale, depuis environ 2015. Il y collecte des taxes, en échange d'une protection des exportations de minerais rares, toujours menacées par les rebelles du M23.

Dans son podcast, Off The Leash, il expose régulièrement ses propres solutions aux conflits qui frappent la planète. Il a récemment suggéré d'inonder les tunnels du Hamas sous Gaza : « On pouvait envisager de creuser des tunnels horizontaux de plusieurs kilomètres, précisément guidés par GPS, pour atteindre ces tunnels. Il suffisait ensuite de brancher des turbines industrielles de quelques dizaines de mégawatts pour envoyer des centaines de millions de litres d'eau dans les tunnels, afin de noyer l'arsenal du Hamas sans faire de victimes civiles. Cela aurait aussi forcé le Hamas à déplacer les otages, et peut-être ainsi permis de les retrouver et de les secourir plus vite », affirmait-il pour Le Point. En 2024, il a même proposé un retour au colonialisme dans certains pays africains et sud-américains « incapables de se gouverner eux-mêmes ».

De façon plus générale, Erik Prince n'hésite pas à cibler la paperasse et les bureaucrates qui alourdissent les armées conventionnelles. Le mercenariat, s'inscrivant dans une zone grise du droit international, permet plus de souplesse pour faire face guerres asymétriques, où les groupes terroristes ne respectent aucune convention ; voire pour agir avec brutalité, puisque les États clients pourront toujours se dédouaner. « L'US Navy a été optimisée pour se battre à 500 kilomètres de distance, pas à 500 mètres », déclare-t-il. Depuis l'année dernière, à Haïti, sa nouvelle société Vectus Global est venu au secours du gouvernement, débordé par les gangs. « Nous les aidons à mettre en place une police des impôts, ainsi que des garde-côtes pour arrêter la contrebande de drogue.  Nous prenons une petite part (des impôts) comme rémunération. » Il y applique les leçons du champ de bataille en Ukraine : les drones sont devenus incontournables. « Avec les capteurs et les caméras, tout ce qui peut être localisé devient une cible vers laquelle vont converger des dizaines d'armes de précision (...). Il faut voir ce que les Ukrainiens peuvent faire avec un drone à 1 000 dollars relié à une fibre optique. » À l'époque, Prince se vantait déjà des « très bonnes marges » de Blackwater, résultat selon lui d'une gestion « extrêmement serrée des coûts ».

En 2025, le marché mondial du mercenariat aurait généré environ 275 milliards de dollars de CA. Et pourrait doubler dans dix ans selon les estimations. Une activité fleurissante et un recours utile pour les États en crise, à condition que les SMP ne deviennent pas trop puissantes. On se souvient encore de la mutinerie d'Evguéni Prigojine, à la tête des mercenaires de Wagner.

À retenir
  • Erik Prince a fondé Blackwater. Une société militaire privée devenue célèbre lors de l'intervention américaine en Irak. 1,5 milliards de CA déclaré. Et des missions secrètes sous la coupe de la CIA.
  • Il est aussi le fondateur du plus grand centre de formation privé aux États-Unis. Un véritable Disneyland guerrier. 
  • Fragilisé par les exactions commises par ses hommes en 2007, il est devenu la cible du Congrès américain. Il s'est donc exilé aux Émirats arabes unis, et s'est mis à travailler pour les intérêts chinois et émiratis en Afrique. 

  • Aujourd'hui, dans le sillage de Prince, le mercenariat revient en force. Lui intervient dans de nombreux pays en crise, notamment en RDC et à Haïti. Il est également impliqué dans le secteur technologique, surtout celui des drones, qu'il considère actuellement comme la meilleure arme pour faire la guerre (économique et efficace).
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Tycoon, Contractor, Soldier, Spy
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