Pour la Fondapol, la présidentielle se joue aussi sur le terrain religieux
C'est, comme on dit, « un angle mort » ; rares sont les journalistes qui s'y aventurent. Car, en régime laïque et obligatoire, le religieux est à la fois peu et mal traité. Ce tabou français est un frein. Les enquêtes d'opinion en sous-estiment le poids, alors que la société, sous la pression de l'islam, se réarme religieusement.
Cela ne signifie pas que, naguère, le religieux n'interférait pas dans la vie politique. La Bretagne votait plus à droite que l'Allier, déchristianisé très tôt. Les évolutions internes à l'Église jouèrent aussi. La vague progressiste de l'après-concile contribua à l'élection de François Mitterrand, tandis que les cathos conservateurs formaient les bataillons de François Fillon. La cloison n'est pas étanche. Toutefois, la citoyenneté chimiquement pure s'employait à tenir les religions à distance. C'est pour cette raison que la République attendit si longtemps pour donner le droit de vote aux femmes. Longtemps, le pouvoir laïcard craignit que, par leur proximité avec le curé, elles confondissent isoloir et ostensoir... Malgré ces vicissitudes, la France contemporaine était parvenue à un certain équilibre dans lequel le citoyen mettait la société à l'abri de ses passions religieuses, quand il en avait encore. Ce à quoi on assiste aujourd'hui tend à rompre avec cette pratique.
Resituons les choses : pour la Fondapol, 2027 sera un « tourment ». Dominique Reynié dit que l'échéance ne sera pas une solution mais un « problème » ou une « menace ». La dissolution du 9 juin 2024 ayant pulvérisé l'électorat macroniste, la République se retrouve écartelée sur les deux jambes bien musclées du RN et de LFI. L'un des chiffres les plus parlants est celui-ci : plus des trois-quarts (78 %) des électeurs considèrent que « la manière de vivre en France, ses traditions et ses habitudes de vie, sont aujourd'hui menacées ». Le combo, c'est que « ce sentiment est partagé par 83 % des 50 ans et plus » et, chose plus étonnante, « 70 % des 18-24 ans ». Une multitude d'autres indicateurs sont à l'avenant : par exemple, 64 % des personnes interrogées concluent que « la France n'est plus dans la course ». Ces éléments traduisent ce grand « tourment ». Ils expliquent que les extrêmes parviennent à un niveau d'intentions de vote si élevé.
Sur le facteur religieux proprement dit, c'est Jean-Luc Mélenchon qui en fait un ingrédient du succès : selon la Fondapol, « 72 % des musulmans interrogés disent avoir déjà voté pour LFI, contre 23 % pour l'ensemble des électeurs (...) et 15 % chez les catholiques. » Dominique Reynié poursuit : « L'hégémonie de Jean-Luc Mélenchon sur l'électorat semble acquise mais, en contrepartie, l'extrême dépendance de LFI à l'égard de cet électorat est établie. » Si on devait faire un raccourci, on dirait que LFI est le parti des musulmans. Si cela était vrai, ce serait une bascule. La foi, naguère reléguée à la sphère privée, deviendrait un déterminant du vote. Mécaniquement, les autres identités religieuses s'en trouveraient réactivées.
Quid des catholiques ? Pour Dominique Reynié, ils « n'atteignent nulle part une surreprésentation comparable à celle des musulmans dans l'électoral Mélenchon ». Cependant, ils sont plus nombreux que la moyenne (29 %) à considérer Jordan Bardella (34 %) et Marine Le Pen (32 %) « plus capables » de trouver des solutions aux problèmes du pays. Dans l'hypothèse d'un duel Bardella-Mélenchon, la moitié des catholiques choisiraient le candidat du RN, contre seulement 8 % pour celui de LFI. Faut-il en conclure qu'une guerre de religions se met en place ? Au stade où on en est, tout juste peut-on dire que le rejet de Mélenchon chez les catholiques est massif : 82 % excluent de voter pour lui au premier tour.
La polémique sur la proposition du RN de pénaliser le voile dans l'espace public illustre une nouvelle tendance, celle de séparer les électorats selon leur affiliation religieuse. Que le chef des Insoumis coagule le vote islamique est une performance. En 2010, Mélenchon qualifiait le voile de « signe de soumission patriarcale ». En 2017 il en parlait encore comme d'un « chiffon sur la tête ». En 2027, on pourra vérifier si sa volte-face et sa danse du ventre devant l'électorat islamique aura été payante. Quoi qu'il en soit, le fait que LFI se soit totalement détourné de la gauche laïque universaliste pour devenir un parti religieux pèse sur l'enjeu de l'élection présidentielle.
- Le religieux prend une part de plus en plus importante en politique
- Jean-Luc Mélenchon est celui qui capitalise le plus sur l'expansion du religieux
- Une partie des électeurs catholiques est tentée par le RN, plus par Jordan Bardella que Marine Le Pen
- L'expansion du religieux modifie les équations politiques traditionnelles