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NEOM : la chute d'une « tour de Babel » moderne

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2736, Publiée le 11/09/2026 - Photo : Vue aérienne d'un site de travaux pour "The Line" (projet principal de NEOM) au milieu du désert saoudien Crédits : Shuterstock
Les richesses saoudiennes devaient transformer une utopie en réalité. Le projet "NEOM" défiait les lois de la nature en voulant installer deux immenses barres d'habitation longues de 170 kms en plein désert. Sans parler d'une station de ski dans les montagnes arides... 50 milliards de dollards déjà engloutis et la construction est à l'arrêt !

Un projet fou – qu'on aurait cru sorti tout droit d'un roman de science-fiction... L'Arabie Saoudite avait affiché une ambition démesurée : construire la plus grande ville du monde dans le désert. Pas seulement gigantesque au milieu du désert. Mais disposant aussi des dernières technologies pour transformer l'ardeur du soleil en énergie. Dès l'annonce du projet, beaucoup ont exprimé des doutes sur sa faisabilité – même si les coffres saoudiens semblaient inépuisables et que le besoin de développer le pays hors de sa dépendance aux hydrocarbures était compris de tous. Or, depuis près de 9 mois, le projet est à l'arrêt alors que des dizaines de milliards ont déjà été investis...

La pièce centrale du projet était « The Line » (« La Ligne ») : deux barres d'immeubles parallèles hautes de 500 mètres (à titre de comparaison la Tour Eiffel en fait 330), espacées de 200 mètres, et qui devaient parcourir 170 kilomètres. Leurs surfaces devaient être recouvertes de verre miroir pour procurer de l'air conditionné à partir de l'énergie solaire. Cette double barre était conçue pour héberger 9 millions de personnes à partir de 2030. Le projet était voulu par MBS (Mohammed ben Salmane), le prince héritier au pouvoir qui entend réformer son pays tout en le dirigeant d'une main de fer. Les travaux sont maintenant arrêtés sur la plupart des sites. Une enquête du Wall Street Journal (WSJ) auprès d'anciens employés montre que des sommes astronomiques ont été englouties par le fonds d'investissement souverain saoudien et que le projet est bel et bien abandonné même si les autorités saoudiennes parlent d'une conversion vers des objectifs plus réalistes. D'abord les délais : les financiers du projet disent que finalement 2030 n'est plus un objectif ferme. Or les rapports financiers du PIF (Public Investment Fund) ne détaillent pas les coûts du projet NEOM. Le WSJ a étudié les dépenses générales chiffrées – considérant que les coûts de NEOM pesaient le plus lourd. Or, les investissements ont baissé entre 2024 et 2025 de 5 milliards de dollars (US) passant de 17 milliards à 12. On estime que les dépenses déjà englouties dans NEOM ont largement dépassé les 50 milliards de dollars. Et que les Saoudiens devront ajouter des milliards encore pour fermer des pans du projet voire en convertir d'autres.

Penchons-nous sur la genèse de NEOM en septembre 2018 : les plus prestigieux cabinets de conseils occidentaux ont été invités à concourir. Les idées ont fusé, motivées par la promesse d'émoluments pharaoniques. Nombre d'entre elles étaient inspirées de la science-fiction comme la conception d'une lune artificielle en invitant la NASA à participer. 3 sous-projets ont été retenus pour constituer NEOM. « The Line », cette ville géante, était donc le plus imposant. « Trojena » ensuite : une station de ski perchée sur les montagnes désertiques où la neige était garantie 3 mois par an. « Oxagon » : un port commercial construit avec les technologies les plus avancées pour servir de base logistique à d'immenses parcs industriels. « Sindalah » enfin : une station balnéaire sur une île dédiée aux plus riches de la planète. Les documents internes obtenus par le WSJ démontrent que – dès le début – les questions sur la faisabilité du projet étaient nombreuses. Impact sur l'environnement, problématiques sociales (des tribus entières allaient être déplacées), et les sommes astronomiques à dépenser.

Pourtant, projet a bien été lancé : plus de 110 kilomètres de terrain ont été pris et d'énormes tranchées creusées pour ce qui devait accueillir les trains et les fondations. Pour la « marina » où devait commencer la double barre d'immeubles, on a creusé plus de 45 mètres sous le niveau de la mer et de massives piles de béton ont été posées. Les travaux y ont été brusquement interrompus fin 2025. Du côté de « Trojena », les images satellite révélaient les fondations des lacs artificiels et même des tunnels sous ces étendues d'eau devant abriter une « forêt enchantée ».

Le patron de NEOM – et son banquier : MBS, le dirigeant saoudien. Cette structure de gestion verticale a provoqué de gros problèmes de dissimulation par les responsables des projets. En août 2024, un audit révélait que les chiffres avaient été manipulés pour cacher la réalité à celui qui voulait tout diriger. La station de ski « Trojena » est un exemple parlant : un rapport de 2023 disait que l'estimation des coûts devait revue à la hausse pour atteindre 39 milliards de dollars. Or, MBS exigeait que tous les projets soient rentables. La solution : gonfler les revenus attendus. Un camping de luxe devait afficher 216 dollars / nuit. La nuitée est passée à 704 dollars en un coup de baguette magique. Le coût total de NEOM était estimé à 500 milliards de dollars – on estime aujourd'hui que le montant réel devait approcher les 8800 milliards de dollars en 2080 – une fois tous les projets rendus. 25 fois le budget annuel saoudien... Alors, depuis la fin 2025, les projets de construction ont été annulés et les autorités parlent maintenant de construire des « data centers » géants.

À retenir
  • Un projet fou qui devait transformer l'Arabie Saoudite en destination touristique
  • Lors de la conception du projet, on estimait les coûts à 500 milliards de dollars. Les dernières évaluations prévoyaient plutôt 8800 milliards de dollars... 
  • Les travaux sont arrêtés sur les sites principaux
  • Au-delà de l'environnement régional conflictuel, la faillite de NEOM révèle une gestion irréaliste au service du prince Mohammed ben Salmane
La sélection
Why the world's largest megaproject collapsed
Wall Street Journal
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