Tentative de synthèse sur le corps de la pieuvre Epstein
On peut maintenant s'approcher du corps de la pieuvre. Et ce que l'on voit n'est pas seulement un scandale sexuel, mais un fragment d'infrastructure de pouvoir réel, rendu partiellement visible. Et ce « partiellement » doit être martelé : ces révélations ne ferment pas le dossier, elles en dessinent les contours, ceux qu'un système accepte, à un moment donné, de laisser apparaître. Certes. Mais le coup de pied dans la fourmilière a été donné et, qu'on le veuille ou non, il l'a été par Donald Trump. Sur le plan politique, un constat s'impose : l'univers démocrate américain (et plus largement libéral-progressiste mondial, donc assimilé à la « gauche ») est très exposé dans cet écosystème. Ses fondations, ses réseaux institutionnels, ses relais académiques et financiers constituent le terreau sur lequel Jeffrey Epstein a prospéré. L'explosion de l'affaire coïncide avec une séquence politique où l'administration Trump a contribué à rendre visibles des éléments jusque-là confinés.
Cela ne fait pas de Donald Trump un étranger dans cet univers : sa proximité sociale avec Jeffrey Epstein dans les années 1980-2000 est documentée. Toutefois, plusieurs éléments attestent d'une rupture progressive, notamment le bannissement d'Epstein de Mar-a-Lago au début des années 2000, un signalement aux autorités de Palm Beach en 2006, et des déclarations publiques répétées depuis, affirmant avoir coupé tout lien avec lui depuis plus de quinze ans.
Récemment, une partie de la presse française a titré sur de prétendus documents « retirés » qui impliqueraient l'actuel président americain, en se basant principalement sur un article du New York Times. Or le journal ne formule pas une telle accusation. Il souligne uniquement l'absence de certains mémos du FBI (3 sur 4) liés à une accusation d'agression sur mineure dans les années 1980. Le point central de l'article concerne le manque de transparence du DOJ, qui invoque des raisons administratives et juridiques (documents en double, protections légales ou enquête encore en cours) et indique procéder à une révision pour corriger d'éventuelles omissions. Le NYT décrit l'accusation comme non vérifiée et non corroborée, sans élément matériel nouveau. Ce décalage est frappant : l'accent médiatique semble se porter sur des éléments absents ou hypothétiques, tandis que la masse considérable de documents existants (impliquant de nombreuses autres personnalités et relations attestées) reste largement hors champ. Cela donne parfois l'impression que le récit précède les faits, et que l'attention se concentre davantage sur ce qui pourrait (ou devrait aux yeux de certains) exister que sur ce qui est déjà établi.
Il faut être objectif : c'est sous son impulsion que la planète tremble. Cependant, une focalisation quasi mécanique s'opère toujours sur lui, comme si il devait nécessairement être impliqué à la hauteur de l'archétype qui lui est associé, quitte à ignorer que Bill Clinton et George W. Bush ont présidé à l'âge d'or d'Epstein. Leurs liens (témoignages, photographies, registres de vols, allers/retours sur l'île, accusations de viols et de crimes) sont omniprésents, criminels, gravissimes. Puis vint Barack Obama. Arrivé au pouvoir en 2009, son administration n'a ni démantelé ni remis en cause le système, alors même que l'accord judiciaire extrêmement critiqué dont avait bénéficié Epstein venait d'être négocié. Il apparaît aussi comme un acteur central du « Russiagate », une séquence politique majeure marquée par des accusations de collusion avec la Russie ayant profondément marqué la transition vers le premier mandat de Trump, et pour laquelle il figure parmi les principaux accusés, certains évoquant le risque de poursuites pour « haute trahison ». Aujourd'hui, il reste une figure centrale du camp démocrate, souvent présenté comme mentor politique de Joe Biden et de Kamala Harris, qui n'ont pas davantage contribué à exposer ou démanteler le système Epstein. Et pourtant, il demeure le symbole du progrès : le premier président noir des États-Unis, figure médiatique qui brise les codes, écoute du hip-hop et joue au basket-ball. Cette inertie face à un système criminel pose surtout une question élémentaire : comment ceux qui se posent en gardiens de la morale ont-ils pu être, pendant des décennies, les hôtes ou les complices silencieux d'un tel système ?
Lors de l'élection de 2016, la candidate soutenue par une écrasante majorité des médias et des élites occidentales était Hillary Clinton. L'épouse de Bill. La question est pourtant simple : peut-on imaginer qu'une administration Clinton aurait exposé un système dans lequel son propre mari apparaît de manière aussi récurrente et compromettante ? Cette situation met en lumière un mécanisme de passe-droit moral : certaines figures, parce qu'elles appartiennent au « bon camp » dans l'imaginaire collectif, semblent bénéficier d'une forme d'immunité symbolique (donnée par le peuple lui-même, pas besoin d'évoquer un quelconque complot). On retient ce qui conforte le récit, on minimise ce qui le contredit. Les faits sont atténués ou amplifiés selon l'archétype que l'on projette sur un individu. C'est un renversement troublant du rapport au réel, très présent dans cette affaire car les figures (comme Bill Clinton ou Bill Gates par exemple), mises en cause, sont ancrées dans notre quotidien, presque dans notre histoire.
Le fait que Hillary Clinton reste perçue comme une opposante légitime, malgré les accusations extrêmement graves visant son mari et sa proximité documentée avec Epstein, ne semble pas avoir altéré ce rôle. Comme si la fonction survivait aux faits. Comme si le récit primait sur la réalité. Comme si rien ne devait troubler les certitudes partisanes déjà installées. La question inverse mérite alors d'être posée : une telle indulgence aurait-elle existé si Melania Trump avait été mariée à un homme accusé des mêmes faits ? Ou bien cela aurait-il suffi à disqualifier définitivement toute légitimité politique ? Le traitement réservé à la femme de Charlie Kirk permet peut-être un début de réponse.
Pourtant, ce que cette affaire révèle surtout, c'est que ces individus, qui appartiennent en écrasante majorité à ce qu'on appelle le « camp du bien », servent objectivement les intérêts d'une oligarchie mondiale. Il y a comme un renversement : une posture morale affichée, progressiste et vertueuse, qui devient précisément ce qui permet et légitime son inverse (concentration du pouvoir, domination financière et influence exercée au-dessus des peuples). Une façade morale qui rend acceptable ce qui, sans elle, ne le serait pas. En militant pour un « monde ouvert », pour des flux sans frontières, ils ont œuvré et œuvrent, consciemment ou non, à créer les conditions de circulation de ce pouvoir transnational (voire tentacule n°3). Leurs militants semblent être devenus les relais, les porte-voix, d'un système qui les dépasse et semble les utiliser. Ils militent pour des causes qui, sur le papier, sont justes, tout en alimentant la machine qui broie les souverainetés et les cadres démocratiques. Les documents révèlent un entre-soi où des puissants échangent et arbitrent à un niveau rarement visible, donnant le sentiment d'un pouvoir qui ne remplace pas les démocraties, mais qui les traverse, les influence et s'appuie sur elles pour fonctionner.
Observons-nous, à travers cette affaire, la faillite des démocraties et des institutions, ou simplement la révélation de leurs limites réelles ? Où se situent les véritables centres de pouvoir ? Il est compréhensible que beaucoup hésitent à envisager cette possibilité, car remettre en cause le postulat d'institutions pleinement autonomes et transparentes revient à fragiliser la représentation même du monde politique moderne. Pourtant, l'accumulation de documents, de correspondances et de réseaux croisés impose désormais une question fondamentale : sommes-nous face à des relations d'influence classiques entre élites, ou à l'expression d'un pouvoir transnational informel, capable d'orienter durablement les décisions au-delà du cadre démocratique visible ?
Le système est-il réformable, contrôlable et comment en être certain, alors que nous n'en percevons probablement qu'une fraction ? Ces interrogations ne relèvent ni de la démagogie ni du populisme : elles émergent mécaniquement face à une déflagration documentaire inédite dans l'histoire. Toute tentative de relativisation ou de réduction à un scandale isolé peut aussi apparaître comme la volonté, consciente ou non, de préserver son monde et ses croyances. Chaque tentacule que nous avons exposé est interdépendante et reliée à un corps. Ce que ces révélations mettent en lumière, ce n'est pas seulement une série de crimes ou de dérives individuelles, mais une architecture. Le proxénétisme, le kompromat, les flux financiers ou les réseaux d'influence ne sont pas des fins en soi : ils apparaissent comme des composantes d'un ensemble plus vaste, où services rendus, cooptation, financement et diplomatie informelle s'entrecroisent. Isoler un seul aspect revient à masquer la logique d'ensemble. Epstein apparaît comme un point d'accès à un entre-soi globalisé.
Le miroir européen devient alors immédiat. Que signifie la centralisation croissante autour de la Commission européenne, du PPE ou des projets d'Europe fédérale (qui avance masqué, sans trop se déclarer) ? Que représentent des outils de contrôle inédit comme l'identité numérique ou l'euro numérique (là encore, loin du débat public) dans ce contexte de concentration des infrastructures politiques, financières et technologiques ? Au-delà des discours officiels, la question essentielle demeure : qui impulse réellement ces trajectoires, et dans quel intérêt ? Les raisons vertueuses invoquées sont-elles les vraies motivations ?
En France, le silence est assourdissant. Le cas Jack Lang, fusible évident, absorbe le choc sans que la structure ne vacille trop. Le pays est pourtant l'un des cœurs de cette pieuvre, par ses banques, ses réseaux. Et une pieuvre possède plusieurs cœurs, chacun capable d'alimenter l'ensemble. Que dire d'Emmanuel Macron, l'inconnu du réseau Rothschild (éminemment exposé dans cette affaire), devenu maître du jeu ? Peut-on questionner ces réseaux ou doit-on se cantonner à la représentation confortable que l'on nous impose ?
Beaucoup pensent qu'une partie a été sacrifiée pour sauver le tout. On observe peu de condamnations, juste une vague de démissions (l'ONU a d'ailleurs rappelé que « la démission des personnes impliquées ne saurait se substituer à une responsabilité pénale effective »)… Pourtant, les accusés seraient nombreux et les accusations parmi les plus graves : traite d'êtres humains, exploitation sexuelle, proxénétisme, corruption de mineurs, agressions sexuelles, viols, abus de pouvoir, corruption, blanchiment d'argent, association de malfaiteurs, délits financiers majeurs, entrave à la justice, subornation de témoins, jusqu'au crime contre l'humanité et à la haute trahison.
Dans cette affaire, le terme « complotisme » est devenu l'outil de disqualification préalable. Il permet de déplacer le débat des faits vers ceux qui les évoquent, traçant un périmètre du pensable qui protège directement et indirectement les structures qu'il empêche d'examiner. Il participe aussi à justifier l'émergence de nouveaux dispositifs de contrôle de l'information, présentés comme nécessaires à la stabilité démocratique mais qui apparaissent en réalité comme des outils de préservation du système. On cherche à imposer l'idée que le plus grand danger est l'individu isolé qui émet des hypothèses. C'est un glissement préoccupant vers la censure, la restriction des sources et une forme de contrôle de la pensée. Alors même qu'on est face à une affaire sidérante, historique, sans commune mesure, le coupable désigné reste, souvent, le citoyen.
Tout cela montre aussi à quel point nos sociétés sont peu habituées à l'information brute. Habituellement, la réalité nous est servie filtrée, édulcorée par des « experts », des médias et des institutions. Ici, les échanges apparaissent sans filtre, exposant un monde que beaucoup préfèrent ramener dans un cadre rassurant et connu.
- La focalisation permanente sur Donald Trump agit comme un écran narratif, alors même que les liens les plus documentés, récurrents et contemporains concernent majoritairement des figures du camp démocrate et libéral-progressiste. Malgré sa proximité sociale passée avec Epstein, Trump est aussi celui sous lequel l'affaire explose mondialement, tandis que l'attention médiatique se concentre souvent sur des accusations non corroborées le visant, reléguant au second plan des connexions établies impliquant d'autres dirigeants. Le récit semple primer sur le réel.
L'âge d'or d'Epstein correspond précisément aux administrations Clinton, Bush et Obama, durant lesquelles il bénéficie d'un accord judiciaire exceptionnel (2008) et continue d'évoluer librement dans les cercles politiques, financiers et académiques les plus influents. Aucune de ces administrations n'a démantelé le système, malgré la gravité des accusations et la connaissance institutionnelle de ses activités, posant la question d'une inertie ou d'une protection structurelle.
- La candidature d'Hillary Clinton en 2016 cristallise un renversement troublant : épouse d'un homme accusé de faits extrêmement graves et documenté dans les réseaux d'Epstein, elle reste soutenue par la majorité des élites politiques et médiatiques, sans que cette proximité ne semble disqualifier sa légitimité. La question inverse s'impose : une telle indulgence aurait-elle existé si Melania Trump avait été mariée à un homme visé par les mêmes accusations ? Cette asymétrie révèle un mécanisme de passe-droit moral, où certaines figures bénéficient d'une immunité symbolique parce qu'elles incarnent le « bon camp », alors même que ce camp apparaît, dans les faits, étroitement imbriqué avec les réseaux financiers et transnationaux que l'affaire Epstein met en lumière.
- Au-delà du scandale sexuel, l'affaire Epstein expose l'existence d'un réseau de pouvoir transnational opérant au-dessus des structures démocratiques visibles, reliant fondations, grandes fortunes, responsables politiques, institutions financières et projets supranationaux. Epstein apparaît comme un intermédiaire, un point d'accès à cet entre-soi globalisé, révélant non seulement des crimes, mais l'architecture informelle d'un système capable d'influencer durablement les trajectoires politiques, économiques et sociétales.