Découvrez la famille qui se cache derrière les numéros qui vous harcèlent.
Le titre de l'enquête en sélection vous parlera sûrement : « J'ai infiltré le réseau d'escrocs qui vous harcèlent au téléphone ». Avec, en description, une promesse aussi simple qu'efficace : « Voici la famille qui se cache derrière ces appels insupportables ». Selon leurs propres mots, Micode et son équipe sont parvenus à « cartographier une véritable industrie du mensonge » : centres d'appels offshore (mais pas uniquement, une partie du système opère depuis la France), montages juridiques, faux consentements, manipulation psychologique et dilution des responsabilités. Le tout à l'échelle internationale, entre la France, la Belgique, le Maroc, et surtout, Israël. Derrière cette mécanique apparaît une famille : les Sitbon. Plongez au cœur de ce que l'humanité produit parfois de plus cynique, à savoir des individus capables de transformer la confusion administrative, la vulnérabilité et la détresse humaine en modèle économique.
Avant toute chose, il faut saluer le travail réalisé. Tant sur la forme que sur le fond, l'enquête est remarquablement menée : fluide, rythmée, pédagogique et parfaitement montée. Une véritable production télévisée… sur YouTube. Et cela fonctionne. En une semaine, la vidéo dépassait déjà les 2 millions de vues. Une nouvelle génération d'enquêteurs émerge, plus agile, parfois plus indépendante et souvent plus audacieuse que les médias traditionnels. Ces derniers exposent des réalités que d'autres ne voient plus, ne peuvent plus voir ou ne veulent plus voir. Le phénomène n'est évidemment pas exempt de défauts. Mais il occupe aussi un espace laissé vacant par des institutions souvent débordées et contribue, à sa manière, au bien commun.
L'enquête commence de la manière la plus banale qui soit. Un appel de plus. Un numéro en 01-62, ces plages réservées au démarchage. À l'autre bout du fil, un téléconseiller basé au Maroc. Tout débute par une précision : il ne s'agit surtout pas d'un appel commercial. L'interlocuteur serait là pour vérifier une éligibilité, ouvrir des droits. Puis vient la bonne nouvelle : un remboursement de 170 euros lié à l'inflation. Dans un pays où se succèdent chèques énergie et aides diverses, l'histoire paraît crédible. C'est d'ailleurs un enseignement clé de l'enquête, à force d'empiler les dispositifs, l'État a fini par créer un brouillard administratif où plus personne ne comprend ses droits ni ce qui existe. Un environnement idéal pour des individus dont le modèle économique repose sur la confusion et l'usurpation de légitimité.
La conversation s'engage. Le ton est posé. D'abord un email. Puis une question qui revient souvent : « Vous préférez recevoir le versement le 5 ou le 10 ? ». En réalité, les premiers engrenages psychologiques se mettent en marche. Les minutes passent. L'IBAN est demandé. Puis arrive un PDF à signer rapidement. « Descendez tout en bas », « cliquez ici ». Le vocabulaire est crucial : il n'est jamais question d'abonnement ou de prélèvement, mais de validation, de sécurisation, d'ouverture de droits (ils inventent même du jargon). Le véritable sésame, c'est le mandat de prélèvement, que les victimes signent sans comprendre. Derrière se cache l'autorisation de prélever chaque mois 10 à 20 euros pour des pseudo-services jamais évoqués. Multiplié par des centaines de milliers de victimes, le préjudice devient colossal.
En remontant les contrats, un nom apparaît : Yoni Sitbon. Une de ses entreprises, La Compagnie des Assurances, est domiciliée boulevard Flandrin dans le 16e arrondissement. Puis d'autres sociétés surgissent : Assistancia, Karsyl... En creusant, un second nom émerge : Moïse Sitbon (lié à 41 entreprises à ce jour). L'équipe établit les liens familiaux grâce à un acte de donation dans une SCI mentionnant Yoni Jonathan Alexander et Moïse Michael Sitbon. Pour Micode, c'est une organisation familiale, une nébuleuse incluant Kenny Sitbon, un ancien banquier de Goldman Sachs.
L'architecture est rodée. En bas, les sociétés qui encaissent les plaintes. En haut, des holdings qui accumulent les bénéfices. Une holding belge liée à Moïse Sitbon aurait accumulé près de 28 millions d'euros en une décennie.
Micode remonte jusqu'à des centres d'appels marocains connus et reconnus. D'anciens employés décrivent un système reposant sur des scripts et, selon eux, sur le découpage systématique des appels. Des conversations de 40 minutes où des personnes âgées refusent de signer seraient réduites à quelques minutes pour donner l'illusion d'un consentement. Ces enregistrements leur seraient ensuite opposés lorsqu'elles contestent les prélèvements. Plusieurs témoins affirment également que ces pratiques étaient connues au sein de la hiérarchie. L'un d'eux assure même que Yoni Sitbon aurait personnellement assisté à certaines de ces opérations. Une source a découvert par accident un serveur interne contenant des milliers de documents compromettants, qui n'ont pu être exploités par l'administration (en raison de leur mode d'obtention) mais que Micode a pu consulter.
Puis Micode se concentre sur Anavi, la version 2.0 de l'arnaque par Moïse Sitbon. Les prélèvements de 15 euros laissent place à des pertes de plusieurs milliers. Cette fois, l'entreprise opère depuis Boulogne-Billancourt. Les recruteurs prospectent sur LinkedIn et TikTok avec des promesses de réussite rapide et de commissions élevées (pas de qualification nécèssaire, la belle affaire). À un moment, les enquêteurs découvrent par exemple des campagnes visant spécifiquement des infirmières. Les "commerciaux" se présentent alors comme un prétendu « service conformité Madelin », chargé de vérifier des dossiers ou d'ouvrir des droits. Une fois encore, tout repose sur l'usurpation de légitimité et le brouillage volontaire du langage.
Les séquences filmées chez Anavi en caméra cachée sont sidérantes. On y voit des "commerciaux" comparer leurs statistiques de signalements comme des trophées, se targuant de leur niveau de malveillance. Le harcèlement devient un indicateur de performance. Certains se montrent particulièrement sûrs d'eux, parfois même hautains avec leurs interlocuteurs. Ces passages méritent vraiment d'être vus. On remarque des tics de langages et un comportement qu'on peut rapprocher d'une culture dite "de la rue". Ils deviennent presque des soldats qui exécutent les basses besognes, tout en se percevant en businessmen en quête de “liberté financière”. Une rhétorique qui rappellent beaucoup de discours qu'on peut entendre d'individus exilés à Dubaï par exemple, très populaires chez ces jeunes.
Le cœur du business est la vente de Plans d'Epargne Retraite. Comme le montre l'enquête, une garantie décès associée au contrat absorberait une part considérable des versements : jusqu'à 70 % la première année et 30 % la seconde. Selon les témoignages recueillis, cette garantie est rarement mise en avant lors des échanges commerciaux. Si une victime réalise l'arnaque et tente de résilier, un plan B est immédiatement activé. L'enquête met en lumière des « gestionnaires » chargés de rappeler les clients mécontents. Leur rôle n'est plus de vendre, mais d'intimider. Ils déconseillent de bloquer les prélèvements, agitent la menace de poursuites judiciaires et expliquent que seule leur intervention permettrait d'éviter un hypothétique « contentieux ». La pression est maximale.
Dans certains cas présentés par l'enquête, les victimes disposent d'à peine une heure pour signer un contrat d'assistance juridique facturé près de 1 000 euros. Une mécanique particulièrement cynique car après avoir perdu de l'argent, elles sont poussées à payer une seconde fois pour résoudre un problème créé par ceux-là mêmes qui les ont piégées.
L'impression d'impunité est peut-être l'aspect le plus sidérant. Car Micode, comme il le dit lui même, n'est pas le premier à remonter la piste des frères Sitbon. Bien avant lui, des victimes, des journalistes et des plateformes spécialisées, (comme sur warning-trading en 2024) avaient déjà publié alertes et enquêtes. Les signalements existent depuis des années. Les plaintes existent. Les sociétés existent. Les adresses existent. Les noms existent. Pourtant, le système continue. L'enquête évoque également le recours à des procédures-bâillons visant journalistes et lanceurs d'alerte. Il faut peut-être mettre la lumière sur leurs activités. Car comme le rappelle l'avocat qui intervient tout au long de l'enquête, « faut pas se contenter de couper les pattes. Faut couper la tête de l'hydre sinon ça repousse ». A noter que Warning-Trading nous apprend que la famille Sitbon a lancé un nouveau centre d'appels en 2026, avec encore et toujours les même accusations et ... Toujours dans le 16eme.
Les frères Sitbon, eux, se défendent. Les dérives ne seraient que le fait de sous-traitants indélicats ou de quelques « brebis galeuses » agissant à titre individuel (voir le détail dans le droit de réponse ici par exemple).
- L'enquête de Micode commence par un appel banal où un téléconseiller promet 170 €. La victime est amenée à signer un PDF dissimulant un mandat de prélèvement, transformant une simple conversation en autorisation de débits mensuels de 10 à 20 €
- Micode remonte les contrats jusqu'à Yoni Sitbon, puis établit les liens avec son frère Moïse via un acte de donation. Il révèle une nébuleuse de sociétés "fusibles" et des holdings qui auraient accumulé plusieurs dizaines de millions d'euros en une décennie.
- Après les prélèvements de quelques dizaines d'euros, l'enquête découvre un second niveau beaucoup plus lucratif. À travers la vente de PER et d'autres produits financiers, certaines victimes perdent plusieurs milliers d'euros. Les enquêteurs révèlent notamment des campagnes ciblant des infirmières sous couvert d'un prétendu « service conformité Madelin », illustrant jusqu'où peut aller l'usurpation de légitimité.
- Les séquences tournées en caméra cachée figurent parmi les plus glaçantes du documentaire. Des commerciaux y comparent leurs signalements antispam, plaisantent sur leurs performances et considèrent parfois le harcèlement comme un simple indicateur de rendement. La victime disparaît derrière la commission.