Comprendre l'affaire Epstein (1/3)
Si ce n'est pas déjà fait, lisez notre précédente LSDJ sur les origines de Jeffrey Epstein : origines, profil d'agresseur, de pédophile et d'escroc connu dès les années 70, construction de sa fortune et rôle de figures centrales comme Les Wexner ou Robert Maxwell, père de Ghislaine Maxwell, sa collaboratrice et partenaire dans ses activités criminelles, aujourd'hui emprisonnée (qui à récemment déclarée qu'elle était prête à tout dire, si sa peine était réduite). Cette étape est indispensable pour comprendre le personnage. On rappelle néanmoins que 1991 marque un tournant : Les Wexner accorde à Jeffrey Epstein une procuration pour gérer sa fortune comme si c'était la sienne (ce qui marquera le début de son ascension et le propulsera dans les plus hautes sphères). La même année, Wexner cofonde le Mega Group, un cercle philanthropique réunissant de très grandes fortunes américaines juives engagées dans des causes liées à Israël (il a récemment été entendu sous serment pendant près de 5h au sujet de ses liens avec J.Epstein, nous y reviendront).
Le pari de cet article est simple : partir de la métaphore de la pieuvre pour en identifier les tentacules et le corps, afin de vous permettre d'y voir plus clair dans une affaire vraiment hors du commun, tant par ce qu'elle est que par ce qu'elle met en lumière (et ce qu'elle garde dans l'ombre). Nous croulons sous une masse brute de documents, d'emails, de fragments et de feux allumés de toutes parts. Cette saturation produit un effet paradoxal, car au lieu d'éclairer, elle sidère, elle fatigue, elle disperse et finit par provoquer le désintérêt, la minimisation, la résignation, voire le déni.
Le présenter comme un prédateur isolé relève de l'ineptie ou d'une tentative d'empêcher de regarder le système dans son ensemble. Entrer dans ces emails, c'est entrer dans son intimité. Vous pouvez le faire par vous même sur le site dédié du Department Of Justice (DOJ) ou grâce au site Jmail.world, beaucoup plus intuitif, il reprend la forme d'une boîte e-mail classique, vous retrouverez tous les courriels déclassifiés à ce jour ainsi que des milliers de photos et vidéos. Une barre de recherche vous permet de naviguer beaucoup plus facilement que sur le site du DOJ.
Au-delà du réseau, il y a l'homme et trois traits dominent. D'abord, la perversion sexuelle. Les courriels dessinent le portrait d'un individu sans frein ni limite : attirance pour de très jeunes filles, comportements relevant de la pédophilie (déjà signalés dès son premier poste d'enseignant), marchandisation des corps, domination, violence, humiliation, exploitation, bisexualité assumée. Ce n'est pas une sexualité débridée, mais un rapport déshumanisé à l'autre.
Deuxième trait : un sentiment de supériorité assumé, poussé jusqu'à une forme de racialisme et de suprémacisme. Dans plusieurs échanges, Epstein désigne avec dédain les non-juifs comme des “goyim” (1 - 2 - 3 - 4 - 5). Ses convictions le conduisent à nourrir un mépris absolu pour le reste de l'humanité tout en étant obsédé par sa propre perpétuation, lui, l'être élu. D'où son intérêt marqué pour le transhumanisme, l'eugénisme, le clonage et les technologies visant à dépasser les limites humaines. Enfin, troisième trait, ses correspondances confirment qu'il évoluait au sommet des plus grands réseaux de pouvoir mondiaux. Au dessus, il n'y a pas grand monde.
En 2007-2008, Jeffrey Epstein fait l'objet d'une enquête pour un réseau de trafic de mineures à des fins d'exploitation sexuelle. Le FBI et les procureurs fédéraux de Floride préparent un projet d'acte avec 60 chefs d'accusation (60 accusations criminelles distinctes), passibles de lourdes peines de prison, qui accuse Epstein d'avoir monté un système de recrutement de jeunes filles pour son propre usage et celui de son réseau. C'est alors que le procureur Alexander Acosta conclut un accord de non-poursuite. Ce dernier, négocié en secret et sans informer les victimes, enterre l'affaire et accorde une immunité à Epstein et à ses complices (identifiés et non identifiés). En échange, il plaide coupable au niveau de l'État de Floride pour 2 charges mineures « sollicitation de prostitution » et « corruption d'une personne de moins de 18 ans » et écope de 18 mois de prison aménageable. Il n'en effectuera que 13. La clémence de cet accord, surnommé « sweet-heart deal », a suscité une vive polémique pour avoir protégé des puissants et entravé l'enquête du FBI. Selon la journaliste expérimentée Vicky Ward, Acosta aurait justifié sa mansuétude en affirmant qu'on lui avait dit qu'Epstein « appartenait aux services de renseignement » et qu'il était « au-dessus de son grade », une rumeur liée au Mossad israélien. Il a par la suite déclaré ne pas se souvenir d'avoir tenu ces propos. Précisons qu'Acosta a été nommé à ce poste par George Bush (dont les liens avec Epstein sont bien établis), puis maintenu sous Barack Obama (liens très établis avec des très proches de l'ex president) et qu'il est devenu par la suite ministre du Travail de Donald Trump (une promotion en quelque sorte). Il démissionnera en 2019, une fois l'affaire Epstein devenue mondiale et son accord invalidé par la justice.
Point important pour géolocaliser les lieux évoqués, les différentes résidences principales d'Epstein : Manhattan (manoir colossal de 7 étages, parmi les plus vastes domiciles privés de New York), Palm Beach (vaste propriété en bord de mer), Little Saint James (île privée acquise en 1998, domaine ultra-sécurisé), Great Saint James (seconde île achetée en 2016, extension du complexe), Zorro Ranch au Nouveau-Mexique (propriété de plusieurs milliers d'hectares, isolée au milieu du désert), Paris, Avenue Foch (appartement haut de gamme, point d'ancrage européen).
Tentacule n°1 : Le trafic international d'êtres humains
C'est la dimension la plus documentée : un réseau international de traite d'êtres humains et d'exploitation sexuelle de jeunes femmes et hommes, parfois mineurs, au profit de Jeffrey Epstein et de puissants gravitant autour de lui. On rappelle que son avion privé qui acheminait des filles sur son île était surnommé "lolita express." Les circuits de recrutement étaient multiples. Plusieurs enquêtes ont montré des passerelles avec le milieu du mannequinat, notamment via des réseaux opérant à Paris autour de Jean-Luc Brunel (retrouvé suicidé, ce qui avait clos l'enquête, aujourd'hui reprise, sur un “volet Français” pourtant central). D'autres recrutements passaient par des intermédiaires chargés d'approcher de très jeunes femmes (comme Daniel Siad). Seule Ghislaine Maxwell a été condamnée à ce jour, et ses auditions sont accablantes. Des victimes ont décrit un véritable système d'esclavage sexuel moderne, organisé pour le satisfaire lui et ses invités (cet échange interne entre agents du FBI résume par exemple l'audition d'un témoin, dans laquelle Bill Clinton et George Bush sont accusés d'avoir violé un enfant pendant un de ses événements). S'y ajoutaient des prestations de fourniture d'êtres humains (majeurs, mineurs, masculins, féminins), faisant d'Epstein et de son entourage un réseau de proxénétisme à l'échelle internationale. Faites vos recherches sur Jmail.world. Sur ce point des codes semblent avoir été utilisés car on retrouve beaucoup d'échanges contenant “ice cream” (prostitué masculin), “pizza” (fille), “cheese” (petite fille)... Hypothèse débattue et non confirmée, mais la présence répétée de ces termes interroge. On se demande pourquoi des personnalités richissimes passeraient par lui pour commander une simple "glace oreo". Ce type de glossaires circulent.
Sur ce point, l'ONU a été sans ambiguïté. Les experts estiment que les faits pourraient relever de crimes d'une extrême gravité (selon eux : esclavage sexuel, violences reproductives, torture, traitements inhumains, féminicides) inscrits dans un contexte de « suprémacisme, de racisme, de corruption et de misogynie extrême ». Ils décrivent un dispositif mondial, transnational et systémique, susceptible d'atteindre le seuil des crimes contre l'humanité au sens du droit international, et appellent à des poursuites devant toutes les juridictions nationales et internationales. Ils exigent des enquêtes indépendantes et complètes et avertissent : « Toute suggestion selon laquelle il serait temps de tourner la page des “Epstein Files” est inacceptable ». Par contre, cette position entre en conflit avec plusieurs choses. D'abord, avec M. Macron qui a déclaré, contre toute évidence, que c'est « avant tout une affaire américaine » et qu'elle « alimente les théories du complot. » Il paraît important de rappeler que la famille Maxwell a des racines solides en France, elle est en partie française et vit en France (Ghislaine au coeur du réseau a la nationalité Française), qu'Epstein passait plusieurs mois par an en France et à Paris, et que le rôle majeur de personnalités Françaises et de Paris sur le continent européen est bien documenté… Les déclarations présidentielles relèvent donc soit du déni naïf, soit d'une profonde compromission, et dans tous les cas, elles semblent graves.
Les experts de l'ONU s'opposent aussi à certains médias ayant évacué les dimensions suprémacistes et racistes et à la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui s'est dite opposée à toute enquête parlementaire (qu'elle estime entrer en concurrence avec les enquêtes en cours). Pour finir, la réalité vient contredire tous ceux qui, pendant des années, ont affirmé que cette affaire relevait du fantasme, qu'elle n'était qu'un carburant à complotisme, avant de parfois, timidement retourner leurs vestes ou persister et signer (comme Conspiracy Watch par exemple, pour qui le “complotisme” des citoyens serait presque la principale menace).
Tentacule n°2 : Le Kompromat (compromission) et la diplomatie de l'ombre
L'hypothèse la plus probable, liée au premier tentacule, est celle d'une collecte de matériel compromettant sur des personnalités influentes, pour exercer des pressions ou obtenir des faveurs politiques, économiques ou autres. D'abord pour lui-même car cette matière était sa monnaie d'échange et une sorte d'assurance-vie : plus il détenait de secrets sur des personnalités influentes, plus il devenait intouchable. Le scandale de son procès de 2008 semble être une preuve de protection systémique. Puis, au profit ou en étroite collaboration avec d'autres individus et des services secrets, dans une diplomatie de l'ombre. Les liens exacts avec des agences n'ont évidemment jamais été établis, mais il est évident qu'Epstein ne pouvait pas évoluer seul à ce niveau. L'hypothèse qu'il ait servi, au minimum, d'intermédiaire officieux est quasi certaine. Dans ce contexte, plusieurs services occidentaux (Mossad en chef de file, mais aussi CIA, MI6, services français…) sont soupçonnés d'avoir gravité autour. Il occupait une position stratégique, rappelant le rôle de Robert Maxwell (père de Ghislaine, magnat des médias britannique et surnommé le « super agent » israélien), dont il aurait hérité.
Un rapport du FBI d'octobre 2020 consigne les déclarations d'une source selon laquelle Epstein aurait été « entraîné comme un espion » sous la direction d'Ehud Barak (ex-Premier ministre israélien dont il était très proche) et agissait comme « agent coopté du Mossad ». Le document précise qu'il s'agit d'allégations, mais la source affirme être « convaincue » de ce lien. La relation était aussi opérationnelle : des documents montrent qu'à partir de 2016, des responsables israéliens coordonnaient la sécurité de sa résidence new-yorkaise où Ehud Barak séjournait fréquemment (ainsi que d'autres, comme Yoni Koren par exemple, un éminent vétéran du Mossad). Epstein entretenait aussi des contacts étroits avec les renseignements britanniques et américains, manifestement au courant (au vu des multiples documents et surtout du lien avec Maxwell père).
D'autres pistes existent. Christopher Steele, ex-responsable Russie au MI6, a jugé « assez probable » qu'Epstein ait été « recruté par des criminels organisés russes », selon lui dès les années 70. Information à prendre avec des pincettes, car Steele, très impliqué dans le Russia Gate, est le seul a évoquer cette piste Russe et a une fiabilité compromise. Par contre la piste du KGB semble très peu probable au regard d'autres hypothèses. Certains y voient une résurgence des théories du complot pro-russes, une manœuvre de diversion qu'ils qualifient de « blame Russia for Epstein conspiracy », autrement dit une « tentative de faire porter le chapeau à la Russie dans l'affaire Epstein ». Epstein était un individu sans morale ni fidélité, le présenter sous un seul angle est clairement fallacieux. Son activité de kompromat était quasi industrielle, le fait qu'il ait pu en fournir aux services Russes est plausible (ils auraient pu se servir de lui, mais le voir comme un agent Russe est improbable et très peu étayé). Nous reviendrons sur les liens avec la Russie et leur nature, car il a souvent tenté d'entrer en contact avec Poutine et son entourage, mais ces échanges paraissent infructueux ou cantonnés à un réseautage d'affaires. Nous reviendrons aussi brièvement sur les accusations d'ingérence Russes visant Emmanuel Macron.
De nombreuses victimes, dont Virginia Giuffre, ont évoqué des lieux truffés de caméras en vue d'exercer plus tard un chantage (document en selection). C'est une des rares fois où l'on écoute aussi peu les victimes, pourtant les témoignages sont nombreux. Concernant la France, l'ampleur du réseau et le niveau des personnalités impliquées rendent l'ignorance des services français fortement improbable (à moins de reconnaître une faute professionnelle historique). L'appartement de l'avenue Foch était un hub européen majeur, non seulement pour le recrutement sous l'égide, entre autre, de Ghislaine Maxwell et Jean-Luc Brunel (connu de longue date dans cette activité, il fut aussi un pourvoyeur pour Claude François), mais aussi comme un lieu de rencontres pour une élite internationale et donc la production de kompromat.
Les démentis officiels des services secrets ont peu d'intérêt, leur règle étant l'opacité et le déni. Le rôle de ces acteurs de l'ombre est en l'espèce évident. Ces services existent, et ils vivent dans un monde opaque où la démocratie n'est qu'une façade. Ils n'ont ni morale ni éthique, agissant pour des intérêts supérieurs (on retrouve cette idée dans toutes les confessions d'anciens du renseignement). Il apparaît donc fort probable qu'un individu aussi abject qu'Epstein ait pu être utilisé dès lors que son importance stratégique primait. On peut même formuler l'hypothèse que ses traits les plus inquiétants, déjà bien connus (absence de morale, d'empathie ou de remords, capacité à manipuler, véritable caméléon social, prêt à franchir toutes les lignes y compris le crime) ont joué en sa faveur dans cet univers-là.
- Dès les années 1980, Jeffrey Epstein (pourtant déjà bien identifié comme criminel potentiel et escroc) évolue dans les cercles de la haute finance new-yorkaise, sans parcours académique ni professionnel traçable expliquant son ascension fulgurante. Sa proximité avec des milliardaires, son accès à des fortunes colossales et l'opacité de ses activités interrogent déjà sur l'origine réelle de son pouvoir et sur les protections dont il bénéficie.
- En 2008, Epstein échappe à des poursuites fédérales lourdes grâce à un accord exceptionnel conclu avec le procureur Acosta. Il plaide coupable de chefs d'accusation mineurs et purge une peine extrêmement clémente. Acosta déclarera plus tard qu'on lui avait indiqué qu'Epstein « appartenait au renseignement » et qu'il fallait le laisser tranquille, une affirmation qui alimente depuis les soupçons de protection institutionnelle.
- Les enquêtes ont démontré l'existence d'un système organisé de recrutement, de transport et d'exploitation de mineurs et de jeunes femmes et hommes, impliquant plusieurs propriétés d'Epstein et des intermédiaires chargés du recrutement. Ce réseau fonctionnait à l'échelle internationale (avec un fort ancrage à Paris), avec une logistique, des financements et des relais dédiés.
- Plusieurs témoignages et éléments saisis par les autorités indiquent qu'Epstein disposait de systèmes de surveillance dans ses résidences et conservait des enregistrements. Dans des cercles de pouvoir, la collecte de matériel compromettant constitue un levier potentiel d'influence, de protection ou de pression, un mécanisme connu sous le terme de kompromat. Il était un maitre chanteur, pour lui même et pour d'autres.