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Yémen / Arabie Saoudite : comprendre une guerre qui déchire l'islam

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2757, Publiée le 04/11/2026 - Photo : Le drapeau saoudien, une alliance religion-pouvoir qui se transforme en talon d'Achille. Crédits : Image par Kaufdex de Pixabay
Riyad bombarde le Yémen depuis dix ans. Aujourd'hui, c'est son propre aéroport qui est frappé. Derrière les Houthis, l'Iran mène une guerre d'usure sans conquête, et révèle les failles d'un royaume bâti sur une alliance religieuse contestée, un pouvoir centralisé à l'extrême et une compromission avec l'Occident. Ses artères énergétiques sont verrouillées et ses infrastructures vitales frappées. Mais ce conflit est aussi le miroir d'un monde musulman qui s'entre-déchire. Et si le géant tombait ?

La guerre au Yémen n'est pas une opération contre des rebelles isolés dont le silence médiatique prouverait l'insignifiance. Pour comprendre ce conflit, il faut d'abord savoir que le Yémen est lui-même divisé avec d'un côté, le gouvernement officiel reconnu internationalement et allié de Riyad et de l'autre les Houthis, qui contrôlent la capitale Sanaa et le nord du pays. Mais il faut se méfier des lectures hâtives, car le rapport de force est très loin d'être aussi déséquilibré qu'il n'y paraît. 

Le Yémen compte environ 43 millions d'habitants, contre 35 à 37 millions pour l'Arabie saoudite. Mais environ 40 % de la population saoudienne est composée de travailleurs migrants, soit près de 16 millions d'étrangers. La population mobilisable est donc bien moindre. Le Yémen a un âge médian d'environ 19 ans, contre 30 ans en Arabie saoudite. Cette jeunesse n'a connu qu'un pays en guerre, secoué par des conflits internes depuis 2004, puis par les frappes saoudiennes et un blocus total depuis 2015. Formée par la violence et le ressentiment envers Riyad, elle n'a rien à perdre. Il reste d'ailleurs frappant que les Saoudiens échappent à toute accusation de génocide, alors que son blocus vise à affamer une population prise en étau, avec des bombardements incessants. 

En face, on peut dire que la jeunesse saoudienne a grandi dans un autre monde. La dépendance à une main-d'œuvre étrangère massive, l'économie de rente et le confort matériel ont produit une population qu'il est difficile de convertir en armée d'infanterie. 

En 1934, l'imam Yahya, souverain du Yémen, revendique les provinces d'Asir et de Najran, situées au sud-ouest de l'Arabie saoudite. Ces terres sont historiquement yéménites, mais elles sont alors contrôlées par Ibn Saoud, le fondateur du royaume saoudien moderne, qui répond par les armes. Le traité de Taëf, signé le 20 mai 1934, entérine l'annexion saoudienne. Le Yémen reconnaît la souveraineté saoudienne sur ces provinces, mais le traité n'est conclu que pour vingt ans, renouvelable (article 22) et le pays n'a jamais formellement renoncé à ces territoires. Pendant des décennies, Riyad gère la faiblesse yéménite par l'argent et le clientélisme, achetant les élites, les tribus et les partis, au point d'en faire une province saoudienne informelle. Une stratégie qui a volé en éclats quand une rébellion a refusé d'être achetée. 

Le conflit est souvent présenté comme une guerre entre sunnites et chiites. Pour comprendre d'où vient cette division, il faut remonter à la mort de Mahomet, au 7e siècle. La question qui se pose alors est simple : qui doit diriger les musulmans après lui ? Les sunnites ont choisi Abu Bakr, son beau-père et compagnon de toujours. Les chiites estimaient que la légitimité revenait à Ali, son cousin et gendre, et à ses descendants. Cette division a donné naissance à deux grandes traditions, mais chacune contient elle-même une multitude d'écoles et de courants. Environ 90 % des musulmans sont sunnites aujourd'hui, et le seul grand acteur chiite de poids est l'Iran, principal soutien aux populations chiites minoritaires un peu partout, dont les Houthis yéménites. 

On évoque toujours ces deux branches, mais il en existait une troisième, aujourd'hui quasiment éteinte, le kharidjisme. Elle est née en 657, quand un groupe de musulmans a refusé de choisir et a décidé que seul le mérite personnel devait désigner le chef de la communauté. Beaucoup de ses factions ont ensuite été écrasées par les pouvoirs en place. Seule une branche a survécu, l'ibadisme, présent notamment à Oman. Cette branche est réputée pour sa tolérance religieuse, sa conception moderne du pouvoir, fondée sur l'élection, la consultation et la collégialité plutôt que sur l'hérédité, et son insistance sur l'humilité et la responsabilité personnelle. Une tradition de modération et de coexistence, particulièrement visible dans le petit sultanat justement. 

L'opposition entre sunnites et chiites, aussi structurante soit-elle, n'est que le sommet de la pyramide. C'est la grille de lecture classique du monde musulman, mais toujours incomplète, car sunnites et chiites savent s'unir face à des non-musulmans. S'il n'y a pas d'ennemi commun, un sunnite fera la guerre à un chiite. Mais une fois qu'il n'y a plus de chiite à combattre, il fera la guerre à un autre sunnite. Et une fois qu'il n'y a plus d'autre sunnite, il fera la guerre à un sunnite de sa propre école, de sa propre tribu, de son propre clan. Le mécanisme est descendant. Chaque niveau de division en cache un autre, plus local et plus ancien, et se mêle presque toujours à des luttes de pouvoir et à des conflits personnels dont la religion sert souvent d'alibi. 

Pour comprendre l'Arabie saoudite, il faut imaginer quatre poupées russes emboîtées. La plus grande, c'est le sunnisme. Dedans, le hanbalisme, une école juridique connue pour son littéralisme strict et son rejet du raisonnement personnel. Nichée à l'intérieur, la troisième poupée est le wahhabisme, né dans les années 1740 quand un prédicateur, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, s'est allié à la famille Saoud. Son idée était de Purifier l'islam en rejetant toute invocation des saints ou des intermédiaires entre Dieu et les hommes, pratiques qu'il assimile à du polythéisme. Cette alliance a fusionné pour toujours le pouvoir politique et la doctrine religieuse, une fusion que beaucoup de musulmans, y compris en Arabie saoudite, ne reconnaissent pas. Le régime porte donc dès l'origine un problème de légitimité religieuse, que Mohammed ben Salmane a tenté de masquer en 2022 en déplaçant la date de fondation du royaume de 1744 à 1727, pour mettre en avant la construction de l'État plutôt que l'alliance avec le prédicateur.

La quatrième poupée, c'est le salafisme, qui vise à imiter les premières générations de musulmans, les salaf, considérées comme les seules détentrices de l'islam authentique. L'Arabie saoudite est donc communément décrite comme sunnite, hanbalite, wahhabite et salafiste. Mais c'est une combinaison parmi d'autres car tous les salafistes ne sont pas wahhabites, et tous les sunnites ne sont pas hanbalites par exemple. Le royaume abrite par ailleurs une minorité chiite, estimée entre 10 et 20 % de la population selon les sources, concentrée dans l'Est pétrolier.

Au-delà de ce problème de légitimité religieuse, Mohammed ben Salmane a bâti son autorité en humiliant et en spoliant des milliers de princes, se coupant ainsi de sa propre famille. La purge de 2017, officiellement menée contre la corruption, a placé princes, ministres et hommes d'affaires en détention, avec d'immenses transferts de patrimoine et, selon plusieurs témoignages, des violences physiques. Résultat, ils sont nombreux dans l'entourage royal à attendre sa chute. Il s'est également mis à dos les wahhabites les plus durs, pour qui négocier avec Israël, frayer avec les mécréants et transformer La Mecque en décor touristique relève de l'apostasie. Dans une large partie du monde musulman, beaucoup rêvent de voir tomber cette monarchie, incarnation à leurs yeux de l'alliance entre l'argent, la répression et la compromission avec l'Occident.

C'est lui qui a déclenché la guerre au Yémen, en décidant d'intervenir dans la guerre civile yéménite. Nommé ministre de la Défense en janvier 2015, Mohammed ben Salmane lance dès le 26 mars l'opération « Tempête décisive » contre les Houthis, avec une coalition de dix pays. Officiellement pour restaurer le gouvernement yéménite, en réalité pour s'imposer comme l'homme fort du royaume et verrouiller son accession au trône. Depuis, il concentre tous les pouvoirs et fait de ce conflit une affaire personnelle, dont il porte aujourd'hui l'entière responsabilité politique.

Le Yémen abrite une majorité de sunnites, mais les estimations varient. Une répartition souvent citée donne environ 60 à 65 % de sunnites et 35 à 40 % de zaydites, principalement dans les montagnes du Nord. Cette majorité sunnite ne suit pas l'école hanbalite, comme en Arabie saoudite, mais suit l'école chaféite, qui se veut une voie intermédiaire entre la tradition et le raisonnement. Les Houthis sont, eux, zaydites. Il s'agit d'un chiisme si proche du sunnisme sur le plan juridique que certains juristes le considèrent comme une cinquième école sunnite. Apparemment pas assez, puisque le wahhabisme saoudien les traite comme hérétiques. Dès les années 1980, Riyad a financé la construction de centres religieux salafistes dans le nord du Yémen pour lutter contre le zaydisme. La rébellion houthie, née dans les années 1990, est en grande partie une réaction directe à cette « wahhabisation » forcée. 

Cette histoire explique pourquoi la majorité sunnite yéménite ne fait pas bloc avec Riyad. Dans plusieurs provinces du nord, des tribus sunnites se sont dressées contre l'Arabie saoudite, certaines s'alliant aux Houthis par rejet d'un occupant qui bombarde leur territoire depuis 2015. Un sunnite préférera combattre aux côtés d'un Houthi pour défendre sa terre plutôt que de se soumettre à Riyad. La loyauté tribale et nationale prime souvent sur l'appartenance confessionnelle, sans pour autant effacer les divisions, les alliances changeant au gré des intérêts locaux. 

Dans ce conflit, l'Arabie saoudite ne manque pas de soutiens. Les monarchies du Golfe se rangent derrière Riyad, et l'Occident, y compris l'UE, apporte un appui diplomatique et matériel strictement défensif, pour des raisons énergétiques et politiques. Le Parlement européen a exprimé sa « solidarité » avec Riyad et condamné les frappes houthies, appelant même à inscrire le mouvement sur la liste terroriste de l'UE. Mais personne n'est prêt à s'engager militairement au sol. Affronter les Houthis dans leur montagnes offre peu de garanties de résultat durable (jurisprudence Afghanistan), et risque une escalade avec l'Iran. Washington fournit du renseignement, pas de troupes. Malgré l'activation du pacte de défense signé en août 2026 avec la Turquie et le Pakistan, leur déploiement reste purement défensif, faute d'intérêt vital pour Ankara comme pour Islamabad.

L'escalade d'octobre illustre ce rapport de force. Le 4 octobre, le gouvernement yéménite lance l'opération « Aube du Yémen » avec un fort soutien aérien saoudien, mais les avancées restent limitées. Six jours plus tard, les Houthis frappent l'aéroport de Riyad, faisant une douzaine de morts et plus de 300 blessés selon les autorités saoudiennes, probablement beaucoup plus, le royaume cachant l'impact réel pour ne pas perdre la face. 

En septembre, ils avaient déjà renforcé leur présence autour de Bab el-Mandeb, le verrou sud de la mer Rouge, passage obligé entre l'Asie et l'Europe via le canal de Suez. Ormuz est le verrou du Golfe, par où sort le pétrole des monarchies. Pour le contourner, Riyad a construit un oléoduc jusqu'à la mer Rouge, à Yanbu, mais les navires pétroliers qui chargent là doivent ensuite franchir Bab el-Mandeb. En renforçant leur présence autour de ce détroit, les Houthis ont donc fermé la seule porte de secours que Riyad s'était construite pour échapper à Ormuz.

Les Houthis n'ont pas conquis de territoires saoudiens, et une telle conquête n'est pas réaliste. Ils sont forts chez eux, dans les montagnes, où ils maîtrisent le terrain. Dès qu'ils en sortent pour avancer dans le désert saoudien, ils perdent ces avantages, faute d'aviation, de blindés en nombre et de logistique. 

Alors, que risque concrètement Riyad ? Téhéran et les Houthis n'ont pas besoin de prendre la capitale. Leur stratégie consiste à démontrer que le modèle de sécurité saoudien, fondé sur le pétrole, l'aviation et le parapluie américain, ne tient plus. La menace réelle n'est pas une armée houthie qui avancerait vers Riyad, mais l'érosion progressive de sa sécurité, de ses finances et de la confiance de ses alliés.

Cette érosion s'appuie sur une fragilité structurelle que l'on sous-estime, l'eau. L'Arabie saoudite dépend à environ 50 % du dessalement pour son eau distribuée, et le Koweït, voisin et allié, à 90 %. Or les usines de dessalement sont des cibles côtières, difficiles à protéger, et leur destruction plongerait des millions de personnes dans une crise immédiate. Les Houthis l'ont compris, qui ont déjà frappé une station de traitement d'eau dans le sud du royaume.

L'Iran tient désormais les deux verrous énergétiques mondiaux, Ormuz et Bab el-Mandeb. Chaque frappe sur une infrastructure critique rappelle aux monarchies du Golfe que leur protection dépend davantage de Téhéran que de Washington. L'Iran ne conquiert pas, il persuade. Les États-Unis ayant montré leurs limites en refusant toute intervention directe, personne, dans ce monde multipolaire, ne mourra pour Riyad. 

Plusieurs scénarios se dessinent. Un enlisement prolongé, avec une crise humanitaire aggravée, semble le plus probable, aucune victoire nette n'étant envisageable. Un compromis négocié supposerait des concessions que les deux camps refusent. Et tout dépend aussi de la guerre entre l'Iran et les États-Unis. Si Téhéran est durablement affaibli, tout le monde chiite vacille et les Houthis perdent leur principal fournisseur. Mais une étude de Foreign Policy souligne aussi que des proxies décapités peuvent devenir plus dangereux encore, libérés de toute retenue. Les Houthis ne sont pas des marionnettes, et si leur parrain tombe, ils frapperont peut-être plus fort.

Reste le scénario de la chute de Mohammed ben Salmane. Comme on l'a vu, tous les motifs sont déjà là, et il suffirait d'une secousse sérieuse pour que l'édifice fissuré cède. Si MBS tombe, c'est tout un modèle de pouvoir qui s'effondre avec lui. La question du wahhabisme se poserait immédiatement, et la chute ouvrirait une recomposition totale des rapports de force dans la péninsule et bien au-delà. Princes spoliés, wahhabites exclus, chiites marginalisés, séparatistes du sud… Tous verraient s'ouvrir une fenêtre. Et l'Iran n'aurait plus qu'à attendre que le royaume se déchire lui-même pour en récupérer les morceaux, étendre son influence sur les lieux saints et s'imposer comme la puissance dominante de la région, sans avoir tiré un seul missile sur Riyad.

Riyad reste le phare du monde musulman, siège d'une Banque islamique de développement qui finance des projets conformes à la charia dans 57 pays et ambitionne d'étendre ce modèle bien au-delà (La charia comme horizon mondial : le projet assumé de la Banque islamique de développement). Mais comme on l'a vu, rassembler le monde musulman sous sa bannière est une tâche complexe... Si ce phare s'éteint, ce n'est pas seulement une capitale qui bascule mais tout un référentiel qui vacille.

À retenir
  • Contrairement aux apparences, le rapport de force ne favorise pas Riyad. Le Yémen dispose d'une jeunesse mobilisable forgée par la guerre, tandis que l'Arabie saoudite repose sur une population non combattante et un contentieux territorial (Asir/Najran) jamais résolu depuis 1934.
  • Le conflit dépasse la grille sunnite-chiite. Il révèle une « pyramide » de divisions où les loyautés tribales yéménites priment sur la religion, et où le wahhabisme saoudien est contesté aussi bien par les zaydites que par d'autres courants sunnites qui perçoivent Riyad comme illégitime.
  • Téhéran et les Houthis ne cherchent pas la conquête territoriale mais l'érosion du modèle de sécurité saoudien. En verrouillant Bab el-Mandeb et en ciblant les infrastructures vitales (eau, énergie), ils démontrent que le parapluie américain est un leurre et que personne ne mourra pour défendre le royaume.
  • La guerre au Yémen agit comme un révélateur des failles de M.Ben Salmane (purges familiales, compromission avec l'Occident, dépendance économique). Si le prince héritier tombe sous la pression, c'est tout le modèle de pouvoir saoudien et l'équilibre régional qui basculeront, permettant à l'Iran de s'imposer sans avoir tiré de missile sur Riyad.
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De Tchernobyl à Riyad : quand un État cache ses dégâts
A regarder sur la chaine Youtube d'Idriss J. Aberkane
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