Islam

La charia comme horizon mondial : le projet assumé de la Banque islamique de développement

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2645, Publiée le 02/02/2026 - Photo : Via la finance, la Banque Islamique de Développement souhaite imposer un modèle de société basé sur la charia. Crédits : Logo de la Banque Islamique de Développement Via Icon Logo Vector
La Banque islamique de développement a publié sa stratégie pour les 10 prochaines années. Présenté comme un cadre d'action pour le développement et la finance, ce document va bien au-delà. Il expose une feuille de route visant à structurer l'économie, les institutions et les normes sociales selon les principes de la charia, dans une perspective explicite d'extension au-delà du monde musulman.

Le document en sélection est le “cadre stratégique sur 10 ans (2026-2035)” du Groupe de la Banque islamique de développement (BID). Il s'agit d'une institution financière, basée en Arabie Saoudite, considérée comme la banque mondiale des pays musulmans. La BID compte 57 États membres, qui font tous partie de l'Organisation de la coopération islamique (OCI). L'adhésion à l'OCI constitue une condition préalable obligatoire pour intégrer la BID. L'OCI se définit elle-même comme « la deuxième plus grande organisation intergouvernementale après les Nations unies », regroupant 57 États (soit tous les pays à majorité musulmane), elle est aussi basée en Arabie Saoudite. Il n'existe aucune autre organisation entre États sur une base religieuse. 

Pour intégrer la BID, les États doivent donc souscrire à la charte de l'OCI, laquelle place l'islam au cœur de son projet politique, culturel et institutionnel. Derrière un vocabulaire polissé, elle définit notamment comme objectifs : « l'aide aux minorités et communautés musulmanes vivant en dehors des États membres afin de préserver leur dignité et leur identité culturelle et religieuse » ; « la promotion de l'acquisition et de la démocratisation du savoir conformément aux nobles idéaux de l'islam afin d'atteindre l'excellence intellectuelle ». Ces dispositions donnent à la notion de Oummah (la communauté musulmane mondiale, sans distinction de nationalité) un rôle stratégique majeur qui, comme nous le verrons, permet d'agir au-delà du monde musulman. Le texte accorde également une place particulière à Al-Qods al-Charif, expression arabe désignant Jérusalem, considérée dans l'islam comme le 3eme lieu saint après La Mecque et Médine. L'article 21 de la charte de l'OCI stipule ainsi que : « Le siège du Secrétariat général est fixé à Djeddah en attendant la libération d'Al-Qods al-Charif, qui deviendra le siège permanent de l'Organisation ». Le document affirme par ailleurs vouloir « préserver et promouvoir les droits des femmes et favoriser leur participation effective dans tous les domaines de la vie », tout en précisant que cette promotion s'effectue « conformément aux lois et législations des États membres », lesquels sont tous musulmans et une partie applique officiellement la charia. 

Dans la charia le témoignage d'une femme vaut la moitié de celui d'un homme dans de nombreux domaines, la femme est juridiquement placée sous l'autorité d'un tuteur masculin pour le mariage et l'adultère féminin est pénalement sanctionné par des peines extrêmes (de la torture à la mort). Cette réalité place objectivement le statut des femmes très en-deçà des standards occidentaux. La charia autorise aussi le mariage dès la puberté (généralement autour de 9/12 ans) sur décision masculine, ce que le droit occidental qualifie sans ambiguïté de mariage d'enfants et de pédocriminalité en cas de relations sexuelles. Et cela sans même évoquer la peine de mort pour apostasie (quitter l'islam), le sort reservé aux LGBTQIA+ ou encore la hiérarchisation juridique entre musulmans et non-musulmans. Ces derniers relèvent du statut de dhimmi (individus tolérés mais juridiquement inférieurs, soumis à des restrictions et au paiement d'un impôt humiliant, la jizya). En gros, dans un système régi par la charia, 3 possibilités s'offrent aux non musulmans : conversion, soumission ou mort. A noter que la peine de mort, en Arabie Saoudite par exemple, est pratiquée par décapitation au sabre.

Le document présentant la stratégie de la BID pour les dix prochaines années expose d'emblée, sans détour, ses objectifs. « le Groupe de la BID a vocation à favoriser le développement économique et le progrès social des pays membres et des communautés musulmanes à titre individuel et collectif conformément aux principes de la charia ». Le texte ne se limite pas à une approche financière car il évoque explicitement l'instauration d'un « modèle de gouvernance visant à atteindre les finalités de la charia (maqāṣid al-sharīʿa) », lesquelles sont « la préservation de la foi, de la vie, de l'intellect, de la lignée et de la richesse ». La charia est présentée comme un référentiel supérieur, destiné à orienter les politiques publiques, la régulation économique, la finance et les institutions. 

Le document affirme que l'action de la BID est une « manifestation concrète de l'unité et de la solidarité de la Oummah musulmane ». La Oummah n'est pas un concept abstrait, elle désigne l'ensemble des musulmans, partout dans le monde. En s'appuyant sur cette notion, la BID ne limite pas son action aux États membres. Le texte précise qu'elle s'adresse aussi aux « communautés musulmanes », y compris dans les pays non musulmans. Cette approche rompt avec la logique occidentale, où la religion est pensée comme un choix individuel et privé. Ici, l'appartenance religieuse suffit à intégrer l'individu dans un ensemble appelé à être organisé selon les principes de la charia. Concrètement, un musulman vivant en France, au Canada ou en Allemagne n'est pas seulement perçu comme un citoyen faisant des choix personnels, mais comme un membre d'une communauté mondiale à structurer économiquement, socialement et juridiquement. Peu importe son degré de pratique ou ses convictions personnelles, dès lors qu'il se défini comme musulman, selon la notion de Oummah utilisée ici, il fait partie de cet ensemble. Ce mécanisme ne repose ni sur un engagement volontaire ni sur une adhésion consciente. Cette logique peut donc se retourner contre des musulmans occidentaux peu pratiquants, souvent qualifiés de « modérés », qui ne partagent pas nécessairement l'objectif d'une domination de la charia. Le document montre ainsi que, dans cette vision, les individus ne sont pas considérés selon leurs choix personnels, mais comme membres d'un ensemble, qu'ils le veuillent ou non. C'est cette logique structurelle qu'il convient peut-être d'interroger.

Le texte prévoit la mise en place d'un écosystème financier islamique complet, structuré et harmonisé. Il détaille plusieurs instruments précis : les marchés de sukuk (obligations islamiques sans intérêt), les assurances takaful (assurance coopérative conforme à la charia), la finance sociale islamique (zakat et waqf), les technologies financières islamiques (fintech, finance numérique), ainsi que des instruments de crédit islamique pour le commerce international. Mais l'ambition ne se limite pas à la création de produits financiers. Le document insiste sur la nécessité d'une « harmonisation réglementaire » et sur la mise en place de normes financières conformes à la charia, dont la BID souhaite favoriser « l'adoption au niveau mondial ». Dans cette logique, la finance sociale islamique est appelée à devenir un pilier central du système : le zakat (impôt religieux obligatoire) n'est pas présenté comme un don privé, mais comme un outil économique intégré aux banques islamiques et aux politiques publiques, destiné à financer la redistribution, la cohésion sociale et la stabilisation économique des sociétés musulmanes, au bénéfice exclusif des musulmans (à la différence des systèmes occidentaux, où les aides sociales ne reposent pas sur une discrimination religieuse officielle). Le document cite l'exemple d'une banque islamique en Turquie, soutenue par la BID, dont les bénéfices sont redistribués sous forme de waqf, de bourses et d'aides sociales.

On entend souvent des appels à la vigilance contre le fascisme et l'extrême droite en Europe. La moindre référence à une continuité historique liée au catholicisme semble parfois suffire à susciter des accusations de dérive ou de « racisme ». Imaginons un instant qu'un État ou une organisation internationale défende un projet de société fondé sur un impérialisme religieux catholique… Nul doute qu'il serait dénoncé et traité comme une menace majeure (à minima). Or, lorsque ce type de projet est formulé, ici, au nom de l'islam il suscite au contraire le silence. Ce deux poids deux mesures est troublant. D'autant plus que la dimension expansionniste, prosélyte et civilisationnelle du projet est ici assumée. Il s'agit d'un projet religieux totalitaire, sans équivalent dans le monde occidental, où aucun projet politique ne revendique une telle emprise globale sur la société. Le mot « fascisme » aurait-il donc un périmètre géographique ? Une couleur civilisationnelle acceptable ?

Ce document engage les 57 États membres de la BID et constitue de fait une ligne stratégique commune à tous les pays musulmans. Une logique qui semble dépasser, voire instrumentaliser, le « chacun fait ce qu'il veut » promu dans les sociétés occidentales. Une société régie par des lois civiles peut-elle vivre durablement avec un système qui fait passer la loi religieuse avant tout le reste ? Refuser un modèle de société islamique est-ce de « l'islamophobie » ? Jusqu'où une société non musulmane peut-elle aller dans l'acceptation d'un système qui ne prétend pas coexister avec elle, mais s'y substituer ? Évoquer l'islam devient impossible, car l'analyse est systématiquement raménée à une échelle individuelle. Or, dans cette stratégie sur 10 ans, l'islam n'est pas mobilisé comme une religion, mais comme un projet de société global, explicitement appelé à s'étendre.

Remerciements appuyés à Bruno Guillot pour sa relecture. Son livre "Adieu Soulayman - Itinéraire d'un imam salafiste" est disponible partout. Regardez son témoignage sur la chaine Youtube du Figaro.

À retenir
  • Le cadre stratégique de la Banque islamique de développement ne vise pas seulement à financer des projets, mais à structurer économie, gouvernance et normes sociales selon des principes issus de la charia, présentés comme un modèle complet de société.
  • Le document s'appuie explicitement sur la notion de Oummah, considérant les communautés musulmanes du monde entier comme un ensemble mobilisable, y compris dans les pays non musulmans, dépassant la logique occidentale du choix religieux individuel.
  • La stratégie prévoit l'harmonisation et la diffusion internationale de standards financiers et réglementaires conformes à la charia, afin d'insérer ce modèle dans l'architecture économique mondiale existante.
  • Cette feuille de route est adoptée par une institution représentant l'ensemble des États membres de la BID (soit tous les pays musulmans), donnant à ce projet une dimension géopolitique et civilisationnelle assumée, et non une simple initiative financière isolée.
La sélection
Cadre Stratégique Décennal (2026-2035) du Groupe de la BID
A lire sur le site du groupe de Banque Islamique de développement
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