UE, Roumanie : quand le peuple devient un problème.
Une brève recontextualisation s'impose. En novembre 2024, la Roumanie est le théâtre d'un épisode électoral inédit dans l'histoire de l'UE. À l'issue du 1er tour de l'élection présidentielle, le candidat souverainiste Călin Georgescu, critique de l'UE et de l'OTAN, arrive en tête. Quelques jours plus tard, la Cour constitutionnelle roumaine (que nous avions analysée dans une précédente LSDJ et dont la composition reste très marquée par l'ancien appareil d'État communiste, aujourd'hui largement reconverti dans une gauche pro-UE) annule purement et simplement le scrutin et disqualifie Georgescu. Dans la même séquence, plusieurs autres candidats sont également écartés, tous partageant un point commun : une ligne souverainiste et critique à l'égard de Bruxelles.
Pour se justifier, les autorités parlent d'une opération massive d'ingérence russe qui aurait manipulé TikTok afin de favoriser Georgescu. La Commission européenne et une grande partie des médias s'emparent immédiatement du sujet. L'affaire serait très grave : l'extrême droite manipulerait l'opinion. Au cœur de cette thèse se trouverait un réseau d'environ 25 000 comptes qui aurait artificiellement propulsé le candidat souverainiste. C'est donc sur cette base qu'un scrutin national a été annulé et que le processus électoral a été relancé de zéro. Après de multiples péripéties, c'est finalement George Simion qui avait repris le flambeau souverainiste. Donné en tête, il semblait en mesure de gagner. Pourtant, c'est finalement un président aligné sur l'UE qui avait été élu.
Le problème majeur c'est qu'aucune preuve publique et vérifiable n'a jamais été produite pour étayer l'accusation. Ni Bucarest, ni Bruxelles n'ont présenté le moindre élément solide. Et une autre chose intrigue. Comment expliquer qu'au terme de cette séquence chaotique, ce soit finalement un candidat aligné avec la ligne politique de Bruxelles qui l'emporte ? Nous disposons désormais d'éléments nouveaux, particulièrement dérangeants …
Un rapport publié le 3 février 2026 par la commission de la Justice de la Chambre des représentants des États-Unis apporte des éléments qui viennent pulvériser le récit officiel (pages 116 à 123). TikTok y affirme de manière catégorique n'avoir jamais trouvé, ni ne s'être vu présenter, le moindre début de preuve de l'existence du fameux réseau de 25 000 comptes. L'équipe interne dédiée affirme même avoir répété à plusieurs reprises aux autorités roumaines et à la Commission européenne qu'elle ne disposait d'aucun élément confirmant leurs allégations. Durant toute la période électorale, TikTok dit avoir identifié trois opérations d'influence coordonnée, mais aucune ne provenait de Russie et une seule visait à promouvoir le candidat Georgescu. Elle provenait de Roumanie et son audience était confidentielle (moins de 2 000 abonnés).
Le document n'est pas un mémo administratif, mais un rapport dense et étayé de plusieurs centaines de pages. Sur la base de preuves factuelles, il documente ce qu'il assimile à une dérive progressive des institutions européennes vers un modèle de régulation de l'information autoritaire, aligné sur une matrice idéologique gauche-progressiste. À ceux qui seraient tentés de disqualifier ce rapport d'emblé, parce qu'il est américain, il faut peut-être répondre que le travail a été fait dans les esprits. Tout semble conçu pour pousser à ne croire que les sources autorisées. USA = propagande, Chine = désinformation, Russie = complotisme. Ca ressemble à la construction d'un entonnoir idéologique qui mène à une vérité unique, détenue par un acteur unique, ce qui nous ramène à la LSDJ, « l'UE a lancé son ministère de la vérité ». On se demande souvent, parfois avec un air condescendant, comment les peuples peuvent tomber dans la dictature. Il semblerait que nous ayons un début de réponse. L'annulation d'un scrutin sur la base d'accusations non prouvées, suivie de pressions pour censurer le débat, n'est plus un scénario hypothétique. C'est un précédent historique qui établit les fondations d'un contrôle sans précédent sur l'information et, par extension, sur les processus démocratiques.
Le rapport révèle un système de pressions politiques sur TikTok. Les demandes de suppression ne visaient pas des contenus illégaux, mais par exemple des critiques politiques, comme celle visant le parti de gauche au pouvoir PSD (p.117). Ces injonctions, formulées par de simples courriels, contournaient le cadre juridique européen en omettant toute base légale ou recours. TikTok a même alerté la Commission sur ce manque de base légale et de mécanisme de recours. Le réseau social dit avoir subi des pressions pour étendre la censure au-delà du territoire roumain. Après un blocage géolocalisé, les autorités ont exigé un retrait global, une mesure que le rapport qualifie de violation de la souveraineté des autres États.
Bruxelles a joué un rôle actif. Dès les premières accusations d'ingérence russe (jamais prouvé, il faut le marteler) la Commission a exigé de TikTok un renforcement de sa modération politique. Le rapport indique que cette pression s'est poursuivie et même intensifiée même après que les accusations ont commencé à s'effondrer, culminant par l'ouverture d'une enquête formelle contre la plateforme en décembre 2024 pour une censure jugée insuffisamment agressive. Cette dynamique a été amplifiée par un réseau d'organisations financées par l'UE (généralement des ONG), qui ont inondé TikTok de milliers de signalements de contenus politiques critiques, notamment ceux remettant en cause l'annulation du scrutin.
Le rapport replace ces événements dans un cadre plus large. Il révèle comment un outil créé pour lutter contre le terrorisme en ligne, le EU Internet Forum, a été progressivement détourné pour réguler le débat politique. Sa mission actuelle : conseiller les plateformes sur la gestion des « contenus limites », pas illégaux, mais “problématiques”. La liste est éloquente. Elle vise la rhétorique populiste, les discours anti-UE, la satire politique ou les critiques de l'immigration (p.92). Mais le rapport va plus loin, listant des opinions pourtant banales dans une démocratie, désormais classées comme problématiques (p.103) : « Il n'existe que deux genres », « Les enfants ne peuvent pas être trans », « Nous devons cesser la sexualisation des jeunes », ou encore « L'idéologie du genre est une menace pour notre pays ». En clair, des opinions qui dévient de la dogmatique progressiste. Ironiquement, ceux qui s'érigent en défenseurs de cette idéologie, se croyant en rébellion contre l'ordre établi, sont les premiers à en assurer la police. C'est la même matrice idéologique que nous avions révélée dans l'affaire Epstein : une ligne gauche progressiste servant de caution morale à un ultra-capitalisme mondialisé. Pour s'assurer de la bonne application, l'UE a fourni aux plateformes un manuel de 72 pages expliquant comment identifier et supprimer ces « contenus limites ».
Le rapport étend cette classification à d'autres catégories tout aussi vagues (p.93) : les discours « anti-migrants », « anti-gouvernement », « anti-élites », et même les « memes », pilier de la culture internet. La « désinformation » sur le climat est également ciblée. Le document indique aussi que certains discours conservateurs classiques y sont assimilés à de « l'extrémisme violent de droite » (p.124). Dans un rapport interne de l'UE, les Républicains américains sont qualifiés de « plus grande menace sur terre » (p.92) aux côtés, notamment, de la menace terroriste islamiste. L'ambition est résumée par une haute responsable de la Commission, citée dans le rapport : grâce au DSA (Digital Service Act, règlement adopté en 2022), l'UE dispose d'un « contrôle des systèmes de recommandation » des plateformes. Mais cela « ne suffit pas », ajoutait-elle, l'Union doit « aller plus loin ». Ces mots prennent un autre sens lorsqu'on mesure que les mêmes instances seront à la manœuvre des prochains outils de contrôle, historiques et inédits, que sont l'identité numérique et l'euro numérique.
Pour finir, on en viendrait presque à repenser à une scène des Bronzés font du ski. Celle où Popeye tente laborieusement de se justifier, avant que le personnage incarné par Gérard Jugnot ne coupe court d'un simple : « Te casse pas, on a compris ». C'est un peu l'impression que donne désormais cette mécanique. À force de contorsions rhétoriques, de justifications successives et de grands principes invoqués à chaque étape, on en viendrait presque à souhaiter que les choses soient dites plus simplement et directement. La souveraineté, la démocratie, le peuple… autant de notions qui semblent surannées. Qu'on expose enfin, sans détour, la direction suivie ainsi que la destination finale, que beaucoup situeront quelque part entre les discours de Jacques Attali, les lettres de Larry Fink, les orientations du Forum économique mondial, une certaine diplomatie de l'ombre et d'autres cercles d'influence évoluant largement en dehors des cadres démocratiques, l'affaire Epstein illustrant le pouvoir de ces cercles et jusqu'où la démocratie et ses instances (surtout dans l'UE) peuvent parfois n'apparaître que comme une façade. Ce n'est pas le cas roumain qui viendra contredire ce triste constat.
- En novembre 2024, l'élection présidentielle roumaine est annulée après le premier tour, remporté par le candidat souverainiste Călin Georgescu. Les autorités évoquent une opération massive d'ingérence russe via TikTok, censée avoir artificiellement amplifié sa campagne grâce à un réseau d'environ 25 000 comptes. Malgré l'ampleur de la décision aucune preuve publique et vérifiable n'est présentée par Bucarest ou Bruxelles. Plus troublant encore, TikTok affirme n'avoir trouvé aucune trace de l'opération invoquée.
- Publié en février 2026, un rapport de la Commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis examine cette séquence en détail. Il évoque notamment des pressions politiques exercées sur TikTok et des demandes de suppression de contenus politiques formulées par les autorités roumaines en dehors des procédures prévues par la réglementation européenne.
- Le rapport décrit également l'implication rapide de la Commission européenne, qui exige des modifications dans la modération de la plateforme et ouvre une enquête contre TikTok. Dans le même temps, un réseau d'ONG financées par l'UE multiplie les signalements de contenus politiques critiques.
- Pris dans leur ensemble, ces éléments dessinent une mécanique troublante : accusation d'ingérence non démontrée, annulation d'une élection, éviction de candidats et pressions sur le débat public. Pour de nombreux observateurs, la séquence roumaine apparaît ainsi comme un précédent majeur qui pose la question du pouvoir exercé sur l'information et sur les processus démocratiques au sein de l'Union européenne.