International

Mexique : tuer les chefs des cartels ne suffira pas pour éliminer le crime organisé

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2662, Publiée le 04/03/2026 - Illustration : Drapeaux américain et mexicain mêlés  Crédits : Shutterstock
La spectaculaire opération du 22 février dernier dans les collines de l'Etat de Jalisco (ouest du Mexique) a atteint son objectif : "El Mencho", le redoutable chef du cartel CJNG, a été tué. Les autorités mexicaines ont cédé aux pressions américaines excédées par la politique laxiste de Mexico depuis 2018. Mais la solution ne peut pas venir de la seule disparition des chefs...

Le gouvernement mexicain a fini par céder aux demandes américaines... Le 22 février dernier, des unités d'élite de la « Guardia Civil » (la « gendarmerie » mexicaine) et de l'armée ont encerclé la maison où se trouvait le chef du plus puissant cartel – le CJNG (« Cartel de Jalisco Nouvelle Génération »). Après un violent combat, « El Mencho » - dont la tête était mise à prix pour 15 millions de dollars – est tombé avec huit gardes du corps. Mortellement blessé, il a eu le temps de donner des ordres par téléphone, ordonnant de déclencher une vague de représailles à travers le pays. Le lundi 23 février, dans ce même État de Jalisco (ouest du Mexique), des embuscades ont tué 25 policiers, un procureur et un civil. 30 hommes de main du cartel ont été tués dans ces échanges de feu. Démontrant sa puissance, le CJNG a organisé la mise en place de barrages routiers en brûlant des voitures sur des grands axes autoroutiers.

La pression de Donald Trump sur le gouvernement mexicain était intense : soit ils intervenaient, soit 25% de taxes douanières allaient s'appliquer. 80% des exportations mexicaines sont à destination des États-Unis.  Cet épisode signe la faillite de la stratégie d'apaisement voulue par la coalition de gauche « Morena » au pouvoir depuis 2018. L'ambition affichée par le gouvernement était de réduire le crime organisé en combattant la pauvreté par des mesures sociales. Dans les faits, les cartels – et le CJNG en premier lieu – ont prospéré dans les régions où les autorités les laissaient faire. Depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, le gouvernement fédéral a été obligé d'agir : des centaines de tonnes de drogue ont été saisies à la frontière avec des milliers d'arrestations à la clé. L'action la plus décisive pour un pays fier d'afficher son indépendance par rapport à son puissant voisin : 55 chefs et cadres de cartels ont été extradés aux États-Unis. Les Américains font face à une épidémie terrible à cause du fentanyl (drogue de synthèse 40 fois plus puissante que l'héroïne) : près de 76 000 morts en 2023. Preuve que les mesures de contrôle strict aux frontières ont porté des fruits : ce chiffre astronomique est tombé à 48 422 en 2024.

Il reste que l'élimination des chefs, l'intervention de forces spéciales ou même une offensive militaire de grande ampleur contre les cartels ne résoudront pas le problème. On peut l'affirmer car une telle politique a déjà été appliquée entre 2006 et 2018 sous les présidences de Vicente Fox puis Felipe Calderón. Avec l'appui des Américains, les forces de police et militaires mexicaines ont mené une guerre contre les trafiquants – en ciblant leurs refuges et en cherchant à en éliminer le plus grand nombre. Le résultat a été désastreux... Les organisations criminelles se sont adaptées en s'armant jusqu'aux dents et en adoptant une stratégie de guérilla. Ils faisaient des embuscades avant de se fondre dans la population locale : les forces de l'ordre se sont transformées en puissances occupantes dans leur propre pays – allant jusqu'à se venger sur les habitants soupçonnés d'aider les criminels. Finalement, le taux de violence a atteint des sommets jamais égalés auparavant et la quantité de drogues passant la frontière américaine n'a pas baissé de manière significative... Le Président Calderón avait publié en 2009 une liste de 37 chefs de bandes. En 2015, 33 d'entre eux étaient soit morts soit emprisonnés. Cela n'a ni résolu la violence ni l'intensité du trafic car les groupes se reforment, se scindent pour éventuellement se disputer un territoire dès la disparition d'un chef. On compte même des anciens militaires chez les hommes de main des cartels.

Car les racines du mal sont profondes... L'État fédéral mexicain est structurellement faible alors que les profits gigantesques du trafic de drogue attirent les plus jeunes issus de milieux pauvres et permettent d'alimenter une corruption systémique au niveau local. La création d'une « Guardia Civil » (sorte de gendarmerie) dépendant des autorités civiles et non plus de l'armée est une mesure donnant de l'autorité au gouvernement face aux militaires. Et cibler en priorité les voies d'approvisionnement doit permettre de faire baisser le volume donc le trafic. Les Américains portent une lourde responsabilité. Ils ont laissé prospérer sur leur sol une demande exponentielle pour les produits stupéfiants. Et ils ont eu des relations troubles avec les cartels mexicains – utilisés comme relais contre les guérillas communistes en Amérique Centrale. Une relation qui rappelle leur alliance avec la mafia italienne face à l'Italie fasciste pendant la Deuxième guerre mondiale. Historiquement, ils n'ont pas hésité à armer des bandes de rebelles – par exemple contre les Français dans les années 1860. Le Mexique est devenu un fournisseur stratégique pour Washington. Pas question de laisser le CJNG devenir trop puissant allant jusqu'à nouer des accords avec les Chinois pour importer les produits chimiques nécessaires à la fabrication du fentanyl. « Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des États-Unis » disent les Mexicains...

À retenir
  • Le 22 février, des unités d'élite de la police et de l'armée mexicaines ont abattu "El Mencho" - le chef du plus puissant cartel mexicain
  • Les autorités de Mexico ont cédé aux exigences américaines qui les menaçaient de fortes taxes douanières
  • Les représailles et les troubles à travers le pays qui ont suivi cette opération démontrent la puissance du cartel CJNG
  • L'élimination des chefs ne suffira pas : la puissance des cartels vient de la faiblesse des institutions politiques fédérales, du jeu trouble mené par les Américains depuis des décennies et le nouveau rôle des mafieux chinois
La sélection
Killing cartel bosses won't solve Mexico's organized crime problems
The American Conservative
S'abonner gratuitement
Ajoutez votre commentaire
Pourquoi s'abonner à LSDJ ?

Vous êtes submergé d'informations ? Pas forcément utiles ? Pas le temps de tout suivre ?

Nous vous proposons une sélection pour aller plus loin, pour gagner du temps, pour ne rien rater.

Sélectionner et synthétiser sont les seules réponses adaptées ! Stabilo
Je m'abonne gratuitement
Mexique : tuer les chefs des cartels ne ...
0 commentaire 0
LES DERNIÈRES SÉLECTIONS
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne