Société

Utilisation d'animaux à des fins scientifiques : le CNRS au cœur de la controverse

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2676, Publiée le 06/04/2026 - Photo : Macaque cynomolgus, principal primate de la recherche espèce majoritaire prévue pour le futur centre. Crédits : Basile Morin, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
« Produire 1 800 primates pour la recherche en France » : présenté comme une nécessité, le projet du CNRS s'inscrit dans un cadre strict en apparence. Mais l'avis du comité d'éthique dépasse largement le seul projet et met en lumière les limites du système : opacité persistante, diffusion incomplète des résultats, alternatives encore insuffisantes, contradictions structurelles. Entre science et organisation durable de l'expérimentation, le débat se tient largement à huis clos.

Le document en sélection est un avis du Comité d'éthique du CNRS (COMETS), saisi par la direction de l'organisme afin de se prononcer sur l'utilisation des animaux à des fins scientifiques. Cette saisine intervient dans un contexte de tensions autour de ces pratiques et porte sur deux niveaux : un cadre général et un cas précis, le projet de centre de primatologie à Rousset (Bouches-du-Rhône), visant à élever environ 1 800 primates pour la recherche d'ici 2032. Ce site, créé en 1978, était initialement dédié à l'élevage de chats pour la recherche. La France compte plusieurs structures de ce type, notamment à Strasbourg (Silabe) et à Brunoy (CREMm), spécialisées dans l'élevage de primates pour la recherche académique (non commerciale, même si des partenariats existent et que les résultats bénéficient à l'ensemble de la recherche).

L'avis analysé a été élaboré par un groupe de travail réunissant plusieurs membres, dont Virginie Courtier-Orgogozo. Fait notable, le document mentionne explicitement sa position divergente (p. 41-42 du doc). Tout en adhérant aux recommandations générales, elle s'oppose au projet de centre, estimant que la France recourt déjà de manière excessive aux primates. Ce désaccord révèle les tensions internes autour du sujet. Il est d'autant plus significatif qu'il émane d'une figure reconnue : directrice de recherche au CNRS, responsable de l'équipe « Évolution et génétique » à l'Institut Jacques Monod et professeure associée à l'École polytechnique, elle a été promue officier dans l'Ordre national du Mérite en 2025. 

Sur le fond, le COMETS inscrit son analyse dans le cadre européen qu'il dit accepter « dans son principe ». Ce cadre n'interdit pas l'expérimentation animale, mais l'autorise sous conditions dites strictes : justification scientifique, nécessité démontrée, évaluation du rapport entre bénéfices attendus et dommages causés, et respect de la règle des « 3R ». Remplacer, Réduire, Raffiner, c'est-à-dire limiter autant que possible la douleur et le stress infligés aux animaux. Le "raffinage" sonne comme un euphémisme bureaucratique pour décrire l'atténuation de la souffrance dans des protocoles qui, par nature, l'infligent. Surtout que dans une écrasante majorité, ils se concluent par l'euthanasie pour abréger les souffrances.

Sur le papier, le cadre est rigoureux. En pratique, la démonstration de la « nécessité » ou l'évaluation des bénéfices reposent largement sur les acteurs eux-mêmes. D'où son ambivalence : un objectif affiché de réduction coexiste avec une validation du principe même de l'expérimentation. C'est dans cette tension que s'inscrit l'avis du COMETS. En tant qu'instance scientifique, sa mission n'est pas de remettre en cause le cadre qu'il éclaire, mais d'en pointer les limites pour l'améliorer de l'intérieur. Un rôle qui, par nature, reste inscrit dans ce cadre et n'ouvre qu'imparfaitement le débat au-delà du cercle scientifique. D'autant que ces pratiques restent largement opaques et peu débattues. Le sujet est sensible, car qui se prononcerait pour infliger de la souffrance animale ? Faut-il pour autant considérer l'opinion inapte à saisir les enjeux et lui en fermer l'accès ? Entre opacité totale et débat public, un équilibre reste à trouver. Encore faut-il, pour cela, un peu de nuance et de recul, deux choses qui manquent cruellement.

Ces limites sont nombreuses et les recommandations dépassent le seul CNRS : « Elles concernent toute utilisation d'animaux en recherche académique. Certaines dépassent les prérogatives du CNRS ; le COMETS invite l'organisme à les porter au niveau national voire européen ». La première porte sur la justification des projets, que le COMETS appelle à renforcer, ce qui suggère que ce pilier de la légitimité scientifique n'est pas toujours assuré. Mais c'est surtout la question des résultats qui met en lumière une faille majeure : le comité exige que l'ensemble des résultats, y compris négatifs, soient publiés. Une telle exigence n'a de sens que si des échecs sont sciemment tus. Le COMETS appelle également à un effort « fortement accru » en matière d'alternatives, pointant un décalage entre les objectifs affichés et les moyens réellement engagés. Enfin, il insiste sur la nécessité de préserver un débat ouvert et contradictoire. 

Le projet de Centre national de primatologie constitue le point de cristallisation de ces tensions. Officiellement, il répond à un problème logistique : l'approvisionnement en primates. Depuis plusieurs années, les importations se sont fortement dégradées. La Chine, principal fournisseur mondial de macaques, a suspendu ses exportations en 2020, tandis que de nombreuses compagnies aériennes refusent désormais de transporter ces animaux. À cela s'ajoute une flambée des coûts : jusqu'à 15 000 à 20 000 euros par primate. Dans ce contexte, la France fait le choix de la production locale. Le CNRS défend une logique de “sécurisation” : maîtriser l'approvisionnement, garantir la traçabilité, stabiliser les coûts et, selon ses promoteurs, mieux encadrer les conditions de détention. Relocaliser permettrait de court-circuiter des circuits d'importation, parfois opaques et décriés pour leurs conditions de capture et de transport, souvent issus de pays où les normes en matière d'éthique et de bien-être animal sont, moins strictes dira-t-on. Mais créer une infrastructure capable d'élever jusqu'à 1 800 primates, n'est-ce pas inscrire durablement ces pratiques dans le temps ?

C'est précisément ce que conteste Virginie Courtier-Orgogozo. Dans sa position divergente, elle défend une logique inverse : les capacités actuelles suffiraient, et les besoins supplémentaires pourraient être couverts ponctuellement par l'importation. Plutôt que d'augmenter l'offre, il faudrait réduire la demande. Elle pointe un constat : la France est aujourd'hui l'un des principaux utilisateurs de primates en Europe. En 2022, 563 primates y ont été utilisés, contre 144 en Allemagne et 174 au Royaume-Uni. La même année, la France a importé 1 137 macaques (en provenance de l'île Maurice et du Vietnam), quand l'Allemagne n'en importait que 5. Pourtant, elle relève que cet usage accru ne se traduit pas par une supériorité scientifique évidente.

Cette comparaison internationale est-elle pertinente ? Dans un système de recherche globalisé, les connaissances circulent. Les résultats produits dans un pays sont utilisés par d'autres, y compris par ceux qui recourent moins à ces pratiques. Donc certains peuvent réduire l'expérimentation sur leur sol tout en bénéficiant des données générées ailleurs. La France est-elle en retard, ou simplement en première ligne, assumant des pratiques que d'autres préfèrent ne pas avoir chez eux ? Faut-il y voir une dérive, ou le prix d'une autonomie scientifique que d'autres délèguent ?

L'essentiel reste la question de la nécessité. Car concrètement, à quoi servent ces recherches ? Des exemples interrogent : des macaques implantés d'électrodes, conditionnés à exécuter des tâches pour une récompense, des animaux rendus malades pour reproduire des pathologies humaines ou encore, comme le rappelle Virginie Courtier-Orgogozo, des expériences consistant à administrer cocaïne ou MDMA pour en observer les effets (pourtant très documentés chez l'humain). D'autres protocoles posent les mêmes questions : isolement prolongé, privation, interventions invasives dont la finalité reste parfois difficile à saisir. D'où une exigence simple : transparence totale.

Mme Courtier-Orgogozo rappelle que les primates occupent une place à part : ce sont les animaux les plus proches de l'humain, dotés de capacités cognitives, sociales et émotionnelles élevées. Élevés en captivité, ils n'en restent pas moins non domestiqués et particulièrement sensibles à l'enfermement. Si des associations comme 30 Millions d'Amis ou One Voice s'en sont emparées, le sujet reste cantonné à un registre perçu comme militant. Or, comme souvent, il le dépasse et touche à des choix qui nous concernent tous.

À retenir
  • Le PDG du CNRS saisit le COMETS sur l'expérimentation animale, dans un climat de controverses internes et sociétales, avec en toile de fond un projet structurant : la création d'un centre de primatologie à Rousset capable d'élever jusqu'à 1 800 primates.
  • Le COMETS s'inscrit dans le cadre européen qui autorise l'expérimentation animale sous conditions. Mais en creux, il révèle ses limites : justification variable des projets, dépendance aux acteurs, et application inégale des principes censés encadrer ces pratiques.
  • Les quatre recommandations du COMETS mettent en évidence des limites concrètes du système actuel. Elles appellent à renforcer la justification des projets, à publier systématiquement les résultats (y compris négatifs), à développer les alternatives et à accroître la transparence. Autant de points qui suggèrent des manquements et dépassent le seul CNRS pour viser l'ensemble du système d'expérimentation animale.
  • Le centre de Rousset agit comme un révélateur des tensions internes et d'un débat largement confiné. Le projet cristallise des logiques opposées : produire sur le territoire pour sécuriser l'approvisionnement, ou réduire le recours à ces modèles expérimentaux. Cette orientation est contestée en interne par une figure scientifique majeure. Au-delà du cas de Rousset, c'est une question de trajectoire qui se pose (maintenir, structurer ou diminuer l'expérimentation) dans un débat encore largement tenu à huis clos.
La sélection
Utilisation d'animaux à des fins scientifiques : questions éthiques et recommandations
A lire sur le site du Comité d'éthique du CNRS
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