Culture

Affaire Orélien, une histoire écrite d'avance

Par Martin Dousse. Synthèse n°2756, Publiée le 02/11/2026 - Photo : Thélyson Orélien, en 2013. Crédits : Wikimedia Commons.
C'est sans doute une bonne nouvelle, qui arrive au moment même où l'on annonçait la mort programmée de la littérature. L'affaire Orélien montre qu'il existe aujourd'hui des méthodes fiables pour prouver qu'un livre a été écrit avec l'intelligence artificielle générative.

Il était prédestiné. Thérylson Orélien, auteur canado-haïtien à succès, devait gagner le Goncourt, c'était une certitude. En dépit des sérieuses accusations de plagiat qui pesaient sur l'écrivain, C'était ça ou mourir avait suscité l'extase du petit milieu littéraire parisien, secondé par des médias qui ne tarissaient plus d'éloges. Ce récit autobiographique plaisait trop à leur lecture manichéenne : le périple d'un migrant rejeté des États Unis par « Ice », la police que Donald Trump a stationné aux frontières. Mais sic transit gloria mundi ; l'auteur en aura fait l'amère expérience. Reçu en grande pompe à l'émission « La Grande Librairie », Thélyson Orélien ne se doutait sans doute pas que quelques jours plus tard, le compte X « Balance ton Claude », créé Samuel Fitoussi, journaliste au Figaro, passerait son roman au crible d'un logiciel : Pangram.

Son verdict ? Le roman aurait entièrement été écrit à l'aide de l'intelligence artificielle. Tout de suite une polémique s'est enclenchée au niveau national. De fausses rumeurs ont commencé à circuler, prétendant que selon l'application américaine, la Bible elle-même était rédigée par l'IA. « Pangram, va te faire foutre », a lancé en toute élégance Virginie Despentes. Les plus virulents, comme Marc Lévy, s'en sont pris à Samuel Fitoussi, devenu à leurs yeux un infréquentable « raciste » s'étant attaqué au roman d'un auteur noir, quand bien même sa couleur de peau n'ait jamais été un sujet (Fitoussi affirme depuis le début mener le combat pour la sauvegarde de l'écriture humaine).

Les Éditions du Boréal, l'enseigne canadienne qui publie Orélien, a quant à elle pris la polémique au sérieux. Confrontée au refus de l'auteur de fournir ses premiers manuscrits, l'éditeur a commandé une analyse approfondie auprès d'experts indépendants. Celle-ci a confirmé les conclusions de Pangram, l'IA a bien été largement utilisée. La page (ou le prompt…) est tournée, fin de la polémique ? Ce serait ignorer la bonne nouvelle : oui il est possible de détecter l'écriture d'un roman par l'intelligence artificielle. Mais comment ?

Les expertises ont procédé en deux étapes distinctes : si Pangram a fourni les analyses stylistiques de surface, les experts sollicités par les Éditions du Boréal ont apporté une analyse technique décisive sur les coulisses informatiques du texte. Les analyses statistiques de Pangram ont indiqué un taux de probabilité d'écriture par IA allant jusqu'à 100 % sur certains chapitres. L'outil évalue la « perplexité » et la « variabilité » du texte (les IA ont des structures de phrases très prévisibles et régulières par rapport aux humains). Bien que l'auteur ait d'abord nié en bloc et que ces outils en ligne soient parfois jugés insuffisants, cette première étape a forcé l'éditeur à enquêter plus en profondeur.

Au cours de cette deuxième analyse, les experts ne se sont pas seulement penché sur le texte publié, ils ont audité l'ensemble des versions de travail numériques (les fichiers successifs) fournies pendant le processus d'édition. Résultat : l'expertise a révélé la présence indiscutable de balises d'IA enfouies dans les métadonnées de certains documents. Ces « balises » sont des empreintes numériques invisibles à la lecture directe, mais automatiquement générées dans le code ou l'historique d'un fichier lorsqu'on y colle du texte provenant directement d'interfaces d'IA génératives (comme des morceaux de code de formatage ou des tags de formulaires web spécifiques). C'est cette preuve technique matérielle — et non une simple estimation statistique du style — qui a poussé les Éditions du Boréal à annoncer officiellement le 21 octobre 2026 qu'ils mettaient fin à leur collaboration avec l'auteur, entraînant l'arrêt des réimpressions du livre.

Ce fait divers annonce-t-il pour autant la fin de l'écriture, comme le craint Fitoussi ? Cela dépendra désormais des moyens et des convictions des maisons d'édition, de la différence que l'on voudra faire ou non entre un livre écrit de main d'homme et le verbiage d'une machine. Et peut-être de l'émergence d'un métier d'avenir : celui d'expert-détecteur d'IA.

À retenir
  • Pour prouver que le roman de Thérylson Orélien avait été écrit à l'aide de l'IA, les expertises ont suivi deux étapes.
  • Les analyses statistiques de Pangram ont indiqué un taux de probabilité d'écriture par IA allant jusqu'à 100 % sur certains chapitres. L'outil évalue la prévisibilité et la variabilité du texte.
  • Une autre expertise a révélé la présence de balises d'IA enfouies dans les métadonnées de versions de travail numériques fournies à l'éditeur. Ces « balises » sont automatiquement générées dans le code ou l'historique d'un fichier lorsqu'on y colle du texte provenant directement d'interfaces d'IA génératives.
  • Cet épisode montre qu'il reste encore des défenseurs passionnés de la littérature, même si tous les livres à paraître ne seront sans doute pas décortiqués de si près.
La sélection
Affaire Thélyson Orélien : son éditeur canadien annonce que l'IA a été utilisée dans l'écriture du roman "C'était ça ou mourir"
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