Économie

De la soie aux minerais précieux : 2 000 ans de déficit commercial avec la Chine

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2533, Publiée le 29/08/2025 - Illustration : Le port de Shanghai (vieille illustration parue sur le "Tour du Monde" publié à Paris en 1860). Crédits : Shutterstock.
Washington entend maintenir son rang de première puissance mondiale face à la Chine. La priorité de Donald Trump : recourir aux taxes douanières pour maîtriser un déficit commercial abyssal avec la Chine. Les minerais précieux aujourd'hui, le thé, la porcelaine et la soie hier : ce déséquilibre existe depuis 2 000 ans. Et il pèse sur la géopolitique mondiale...

Les États-Unis de Donald Trump remettent à l'honneur les taxes douanières. Derrière l'objectif affiché de retrouver un équilibre budgétaire, c'est le rival chinois qui est visé. Les Occidentaux se sont rendu compte de leur dépendance vis-à-vis de la Chine, l'immense usine mondiale qu'ils ont nourrie pendant des décennies. Or, si la globalisation des échanges internationaux a amplifié ce déséquilibre commercial, cette situation n'est pas nouvelle. Cela fait 2 000 ans que les Occidentaux accusent des déficits dans leur commerce avec la Chine, avec des conséquences géopolitiques majeures.

La soie : une folie romaine ! Le tissu standard était fait de laine et parfois de lin selon la région. Le coton en provenance d'Inde était un signe de richesse quand la soie chinoise, très onéreuse, était la preuve ultime qu'on appartenait à l'élite. Les Romains vendaient des verreries, de l'ambre, du vin, mais ces exportations étaient loin d'équilibrer les échanges. Et d'ailleurs, les marchands chinois préféraient les métaux précieux, l'argent, aux produits venant d'Occident. Le chroniqueur Solinus – au 3e siècle – parlait des Chinois comme étant pacifiques mais évitant les contacts autres que purement commerciaux. Et il soulignait qu'ils étaient peu friands d'acheter, seulement occupés à vendre. Pline l'Ancien (23–79 apr. J.-C.) s'en indignait déjà dans son encyclopédie « Histoire naturelle » : « Notre empire dépense au moins 100 millions de sesterces par an dans ce commerce : voilà combien le goût du luxe et nos femmes nous coûtent ! » Les Chinois gardaient jalousement leur savoir-faire : un décret impérial condamnait à mort toute personne prise en train d'exporter des vers à soie. Il fallut attendre l'an 550 pour casser ce monopole, quand 2 moines chrétiens revinrent à Byzance avec des vers cachés dans leurs bâtons... Sous l'empereur Justinien (527-565), l'Empire romain d'Orient a connu une période de reconquête et d'opulence.

La porcelaine chinoise a poussé les Européens à coloniser l'Amérique et les rivages africains ! La porcelaine (« china » pour les Anglais) est une autre spécialité que les Chinois maîtrisaient à la perfection. Très fragile, il était risqué de la faire venir par la terre, voie fermée par la prise de Constantinople en 1453... Les armateurs européens ont ouvert des comptoirs pour jalonner les routes maritimes vers la Chine. Les mines espagnoles au Mexique et en Bolivie produisaient 80 % de l'argent mondial, dont 30 % disparaissait dans le commerce avec la Chine ! Là encore, les Occidentaux ont mis du temps avant de copier la méthode chinoise. Un jésuite français, le père d'Entrecolles, a fait sensation en 1712 avec la publication des secrets de la porcelaine. Et les importations en provenance de Chine de décliner rapidement...

La passion anglaise pour le thé et la révolution américaine... Une autre production chinoise qui devait envahir l'Europe : d'abord onéreuses, les feuilles de thé sont arrivées en masse pour répondre à la demande. Jusqu'à ce que le « tea time » devienne indissociable de la vie en société britannique. Or, les Hollandais débarquaient sur les côtes américaines des feuilles de thé en contrebande, échappant donc aux taxes britanniques. Jusqu'à devenir une affaire politique majeure. Le « Tea Act » de 1773 exemptait la British East India Company de taxes à l'importation, sauf à l'entrée des colonies américaines, dont les territoires constituaient un monopole pour la multinationale de l'époque. Les colons et marchands des ports américains ont vu dans cette loi une tentative de les taxer injustement. Les cargaisons de thé ont été refusées, jetées par-dessus bord, et la sévérité de la réponse royale (obliger les révoltés à rembourser les marchandises) a enclenché la guerre d'indépendance. En plus de la perte de leurs colonies, les Britanniques devaient faire face à un déficit commercial abyssal à cause des feuilles de thé. Le roi Georges III (1738–1820) envoya même un ambassadeur auprès de l'empereur de Chine, pour demander une ouverture du marché chinois aux produits britanniques. La réponse fut polie, mais ferme : « Le Céleste Empire se réjouit de fournir aux Occidentaux ses magnifiques produits, mais n'a besoin de rien en retour ». Conséquence : les Britanniques achetèrent des plants chinois pour couvrir les coteaux de leurs colonies indiennes à partir de 1850.

L'opium : le poison produit par les Anglais pour rétablir la balance commerciale. Dès la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques ont incité les fermiers indiens à planter du pavot pour produire l'opium vendu en Chine, comme un médicament à fumer antidouleur. Un vrai raz-de-marée, qui amena l'empereur Jiaqing à interdire son usage en 1810. Mais le pouvoir chinois faiblissant, ce n'est qu'en 1839 que la force fut employée pour empêcher l'importation. Le Royaume-Uni, première puissance de l'époque, dénonça une atteinte au libre commerce, donc à ses intérêts vitaux. Jusqu'à provoquer deux guerres, avec l'appui des autres pays européens et la mise sous tutelle de la Chine pour le « siècle d'humiliation », tutelle qu'entend clore Pékin.

La sélection
Silk, porcelain, tea, opium : 2000 years of trade deficit with China
Lire l'essai sur : Unchartered territories
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