Histoire

Ce qu'est le fascisme et ce qu'il n'est pas

Par Martin Dousse. Synthèse n°2598, Publiée le 13/11/2025 - Photo : Benito Mussolini aux côtés d'Adolf Hitler, à Münich, en 1940. Crédits : Wikimédia Commons.
Vous l'avez souvent entendu sur les plateaux télévisés, à l'université, dans la rue ou ailleurs... « Facho ! » : l'insulte préférée des militants de la France insoumise. Une étiquette d'autant plus facile à coller qu'on ne sait même plus définir le terme. Pourtant, loin des caricatures, celui-ci renvoie à une réalité historique très précise, marquée par la violence physique, une volonté de remplacer la religion par la politique et l'obsession pour la pureté raciale.

C'est devenu le moyen par excellence de décrédibiliser l'adversaire, en l'accablant du stigmate de l'extrémisme le plus abject. Donald Trump serait fasciste, tout comme son porte-parole auprès de la jeunesse, l'influenceur Charlie Kirk, abattu par un militant d'extrême gauche. Javier Milei, Giorgia Meloni, Marine Le Pen, Bruno Retailleau… Dénombrer la litanie des « fascistes » contemporains risque d'être interminable. Même Emmanuel Macron ou François Hollande ont écopé du qualificatif. Mais une fois affranchis des lunettes idéologiques portées par de nombreux médias dominants, qu'en est-il de la réalité ? Comme avec toute notion employée de façon abusive, il convient de revenir à l'étymologie, puis à l'histoire. Le mot renvoie aux « fasci italiani di combatimento », les faisceaux de combat créés par Mussolini en 1919.

C'est sans doute le premier critère à retenir, un fasciste se moque d'élections libres et non violentes : comme Mussolini, il est prêt à prendre le pouvoir par la force (le 29 octobre 1922). Le pouvoir dit fasciste est donc intimement lié à la contrainte armée, à la militarisation des militants. L'universitaire américain Robert Paxton, spécialiste du fascisme européen, connu pour ses travaux portant sur la collaboration du régime de Vichy avec l'Allemagne nazie, est souvent cité comme LA référence sur le sujet. En 2016, il réfutait qu'on puisse qualifier Donald Trump de fasciste. Si l'historien voyait chez le président élu « un homme au tempérament violent et une personne dangereuse », il précisait que « cela reste à une échelle relativement limitée. Mussolini et Hitler se sont battus dans les rues contre les socialistes et les communistes. Et il y a eu des morts. […] Voilà ce qu'est la vraie violence politique. Si Donald Trump habille ses partisans de chemises de couleur et qu'ils se mettent à se battre dans les rues, alors on a affaire au fascisme ». Robert Paxton avait changé d'avis, dans une plus récente interview accordée au NY Times. En incitant ses partisans à marcher vers le Capitole, le 6 janvier 2021, le président américain aurait franchi une ligne rouge. Paxton oublie là de mentionner que Trump leur avait demandé de manifester de façon pacifique. Et que, sur 5 morts, 4 faisaient partie des manifestants.

Un second critère, très intéressant, nous est fourni par George Mosse, historien juif et homosexuel revendiqué. Mosse voit dans le fascisme une religion séculière venant concurrencer la religion chrétienne. Dans une œuvre posthume, The Fascist Revolution : Toward a General Theory of Fascism (1999), il souligne son recours à une véritable liturgie politique. Les fêtes nationales remplacent les solennités religieuses, le culte des héros éclipse celui des saints, quand celui du leader prête à le déifier. Sans compter les chants et défilés, ainsi que l'importance donnée à l'esthétique. George Mosse pointe également les liens entre l'Allemagne nazie ayant réactivé les mythes païens (croix gammée, runes, mythes nordiques) et l'occultisme.
Chez les chrétiens, le Royaume des Cieux prime sur la cité terrestre, mais l'homme nouveau rêvé par les fascistes est le produit d'une société « considérant la politique comme une valeur absolue et sans autre fin qu'elle-même », note l'historien italien Emilio Gentile. Ce culte politique repose sur « les cérémonies patriotiques de la Grande Guerre, les rites et symboles des combattants, le futurisme, l'arditismo (culte de l'aventure et de la guerre) et le fiumanesimo (nationalisme exacerbé) ». On y retrouve aussi un « large recours aux rites et aux symboles de la Rome antique [...] ainsi que la prédominance absolue du culte spécifique voué au Duce (Mussolini) ; ce culte exclusif finit par absorber tout autre objet de culte ou de foi politique fasciste, y compris la Nation ou l'État. » Pour paraphraser George Mosse : « Le fascisme a rompu avec le conservatisme traditionnel (monarchique, aristocratique et catholique) en s'adressant aux masses plutôt qu'aux élites, en glorifiant l'action, la jeunesse et la violence plutôt que la tradition et le statut hérité. »

On notera que les caractéristiques jusqu'ici énoncées ne sont pas exclusives du fascisme. Elles se retrouvent à quelques nuances près dans les dictatures communistes, où le recours habituel à la violence est une évidence historique. Sans compter cette même volonté d'échanger la religion, « opium du peuple », contre autant de cérémonies civiques, héritées de la Révolution Française (comme les baptêmes et les mariages rouges). On comprend ainsi que ces deux idéologies ne constituent pas « deux pôles moraux opposés mais au contraire deux totalitarismes miroirs. Même culte de la masse, même police politique, même culte du parti, mêmes camps, mêmes purges, même écrasement de l'individu sous une Histoire sacralisée », note Emmanuel Ruimy sur X, en référence à la sidérante cérémonie antifasciste animée par Médine à la fête de l'Humanité, le 14 septembre dernier.

Il faut donc ajouter à cela une obsession de la question raciale et un antijudaïsme explicitement gravé dans la loi. Certes, l'alliance avec Adolf Hitler en 1936 a participé à une radicalisation de cette politique, qui, à l'origine, visait surtout l'amélioration de la santé et de la constitution physique des italiens, sans caractère proprement raciste. C'est dans ce contexte que, « le Grand Conseil du Fascisme, à la suite de la conquête de l'Empire, déclare l'actualité urgente des problèmes raciaux et la nécessité d'une conscience raciale [...], visant à l'amélioration quantitative et qualitative de la race italienne, amélioration qui pourrait être gravement compromise [...] par des métissages et des dégénérescences » (Dichiarazzione sulla razza, 6 octobre 1938). S'ensuit logiquement la promulgation de lois raciales :

- Régime d'apartheid en Éthiopie (devenue colonie italienne en 1936).

- Interdiction de mariage entre Italiens et sujets des colonies africaines. Décret-loi n° 880 de janvier 1937.

- Exclusion des enseignants et élèves juifs des écoles du royaume. Décret-loi n° 1390 du 5 septembre 1938.

- Interdiction de mariage entre les « Italiens de race aryenne et les personnes appartenant à d'autres races » ; entre juifs et non-juifs. Exclusion des juifs de toute fonction publique. Décret-loi n° 1728 du 17 novembre 1938.

- Interdiction aux juifs de posséder ou gérer des entreprises comptant plus de 100 salariés ; mise sous tutelle économique des biens juifs. Décret-loi n° 1054, 29 juin 1939.

D'autres critères reconnus par George Mosse ne semblent pas suffire à caractériser l'essence du fascisme. Ils pointent, par exemple, un virilisme exacerbé et une propagande omniprésente, voués à mobiliser les masses derrière une vision monolithique de la société. Il aurait été utile de mentionner que l'émancipation des femmes allemandes s'est accélérée sous le régime nazi (Le Monde). Et puis, comment définirait-on, alors, un pays où le président veut censurer les réseaux sociaux, où les médias subventionnés communient à une même idéologie politique (voir LSDJ n°2215), et où le lobby LGBT impose son agenda ?
« La critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Albert Camus (Sur une philosophie de l'expression, 1944). Repensez un par un aux responsables politiques cités en début d'article. Appliquez-leur le mot « fasciste ». Et faites vous-même vos conclusions.

À retenir
  • La violence physique est inhérente au fascisme.
  • En 2016, l'historien mondialement reconnu, Robert Paxton, refusait qu'on qualifie Donald Trump de fasciste, puisque ses militants n'avaient pas recours à cette violence massive, propre aux soutiens de Benito Mussolini ou d'Adolf Hitler.
  • Le fascisme se distingue également par sa volonté de singer la liturgie chrétienne, afin de la concurrencer et d'établir une liturgie politique. Le culte du chef remplace l'hommage à Dieu.
  • La question de « l'amélioration de la race italienne » était présente dès les débuts, mais l'alliance avec l'Allemagne nazie a mené l'Italie fasciste à se radicaliser.
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Father of Fascism Studies : Donald Trump Shows Alarming Willingness to Use Fascist Terms & Styles
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2 commentaires
Le 16/11/2025 à 13:27
Article peu convaincant. La violence serait l’apanage du fascisme. Non, on la retrouve aussi chez les communistes (bien plus sanguinaires au moins quand on fait le décompte des victimes dans le monde) et, d’une manière générale, aux extrêmes, si tant est que l’extrême-droite telle qu’on la qualifie soit de droite… ce qu’elle n’est pas à mes yeux car interventionniste et dirigiste (un Etat fort, absence de libertés individuelles), une caractéristique de la gauche (vouloir changer les individus, les prendre en charge du berceau jusqu’à leur mort). Mussolini est d’ailleurs un ancien socialiste et, on ne le rappelle jamais assez, nazi est la contraction de national-socialiste (comme le Port-Salut, c’est écrit dessus…). L’un et l’autre sont en réalité des mouvements révolutionnaires contre l’ordre établi (c’était très clair en Allemagne dans le discours des SA avant que leur hiérarchie soit décapitée par Hitler ; la Nuit des longs couteaux visait aussi à mettre fin à leurs exactions pour s’attirer l’adhésion de la bourgeoisie et des industriels au réarmement), soit intrinsèquement de gauche. Le qualificatif d’extrême-droite serait plutôt à réserver à ceux qui rejettent jusqu’aux fonctions régaliennes la nécessité de disposer d’un secteur public, comme au XXème s l’économiste et philosophe américain Murray Rothbard, dont le président argentin Javier Milei est un disciple.
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1 Réponse
Réponse de l'équipe LSDJ - 17/11/2025 à 09:58
Bonjour, merci pour ce commentaire. Nulle part dans l'article il est dit que la violence serait l'apanage du fascisme. Bien sûr, l'histoire du communisme est tout aussi marquée par la violence. Toujours aujourd'hui d'ailleurs, comme le prouvent les régimes autoritaires en Chine, en Corée du Nord, au Nicaragua,... Cela pourrait faire l'objet d'un autre article... Le but de celui-ci était de montrer le recours à la violence physique comme l'une des caractéristiques principales du fascisme, qui a même tendance à vouer un culte à la guerre. On retrouve aussi des mouvements qu'on pourrait qualifier d'extrémistes sans qu'ils soient forcément violents. Par exemple, ces écologistes qui se collent au goudron pour manifester. L'extrémisme est, à mon sens, d'abord lié à un système idéologique qui souvent prépare et justifie la violence comme mode d'action habituel, mais n'engendre pas automatiquement le passage à l'acte. Martin D.
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François
Le 13/11/2025 à 22:39
En écho à la fin de l’article, on (re)verra avec fruit le documentaire devenu classique « America: Freedom to Fascism » (2006).
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