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Comment l'Occident a abandonné les Kurdes

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2648, Publiée le 09/02/2026 - Photo : Le drapeau des FDS git sur une route à Raqqa après la prise de contrôle des forces gouvernementales syriennes le 18 janvier 2026 Crédits : Shutterstock (photo : Mohammad Bash)
Alors que le monde avait les yeux rivés sur l'Iran, les forces gouvernementales syriennes aidées de milices islamistes ont mené une offensive contre les Kurdes pendant deux semaines en janvier. Le but : soumettre les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) qui étaient le bras armé des Kurdes pour construire une Syrie fédérale. Un fragile cessez-le-feu a été conclu le 21 janvier.

Le rêve des Kurdes syriens a pris forme dès 2012, au début de la guerre civile. Marginalisés pendant des décennies, ils ont alors auto-proclamé l'autonomie de leurs territoires longeant la frontière avec la Turquie. Et c'est surtout leur lutte acharnée contre l'État islamique qui leur a gagné l'estime des Occidentaux qui leur ont fourni une aide militaire et financière. Après la défense victorieuse de leurs bastions face aux terroristes, ils sont passés à l'offensive prenant le contrôle d'une région de la taille du Liban : l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie. Les Kurdes ont gouverné pendant une décennie ce territoire allant des frontières avec l'Irak et la Turquie jusqu'à l'Euphrate et sur lequel se situent les puits de pétrole syriens. Ils ont aussi été les gardiens des camps de prisonniers pleins de combattants de l'État islamique ainsi que nombre de leurs femmes et enfants. En 2024, ils ont maintenu leur emprise malgré l'offensive éclair du groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS), des islamistes menés par Ahmed al-Sharaa qui allaient renverser le pouvoir de Bachar el-Assad.

Le nouvel homme fort de Damas est désormais soutenu par les Occidentaux qui espèrent qu'il saura stabiliser la Syrie ensanglantée par une terrible guerre civile de 14 ans. Fort de cet appui, il a entrepris de reprendre le contrôle du pays en visant les Kurdes, abandonnés par leurs anciens alliés. Pendant deux semaines en janvier, une coalition mêlant forces gouvernementales et milices islamistes ont repoussé les forces kurdes jusque dans leurs bastions historiques proches de la frontière turque. Dans le même temps, Ahmed al-Sharaa a mené un jeu trouble en concluant plusieurs cessez-le-feu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes – des pauses qui ont couvert l'avancée des milices et repoussé combattants des FDS et civils kurdes vers leurs refuges. Ce faisant, les camps de détention ont été abandonnés et des évasions massives ont eu lieu – parfois facilitées par les milices envoyées par Damas. Le repli précipité des Kurdes s'explique aussi par les défections parmi les combattants arabes au sein des FDS alors que les Arabes vivant dans l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie rejettent la tutelle kurde maintenant que le pouvoir central est exercé par un des leurs...

Les Kurdes constatent avec amertume que l'Occident les a abandonnés – pris en étau entre la volonté des Arabes sunnites de dominer le pays et celle des Turcs qui ne veulent à aucun prix la mise en place d'une enclave kurde autonome à leur frontière. Ils sont les victimes de la « realpolitik » américaine. Al-Sharaa est un ancien terroriste islamiste mais il se montre ouvert aux investissements venus de l'Ouest et celui dont le nom de guerre (Al-Jolani) rappelait la volonté de reprendre le plateau du Golan à Israël - a même adopté une posture pacifique vis-à-vis de l'État hébreu. Les Kurdes ont vu avec effarement les poignées de main entre Donald Trump et Ahmed al-Sharaa dont la tête était mise à prix pour 10 millions de dollars avant sa conquête du pouvoir en 2024... Car le sort des Kurdes et de leurs alliés au nord-est de la Syrie pèse peu face à la guerre menée contre l'Iran. Le nouveau gouvernement syrien s'affiche comme un allié des Occidentaux face à Téhéran coupant l'accès au Liban... Les Américains ont choisi de croire aux promesses de l'homme fort de Damas quant à la sécurisation des camps de prisonniers sur l'ancien territoire des FDS.

Le dernier cessez-le-feu imposé le 21 janvier réduit l'espace autonome kurde à quelques enclaves et force les FDS à s'intégrer aux forces armées syriennes. Forcés d'accepter, les Kurdes gardent les armes à la main : les exactions subies lors des deux semaines de conflit et les massacres perpétrés contre d'autres minorités comme les Alaouites ou les Druzes les laissent sans illusions. Dans les villes et les villages kurdes, du haut des minarets on entend des chants révolutionnaires kurdes et la population, hommes et femmes confondus, entend défendre ce qu'il leur reste de territoire. C'est un défi majeur pour Damas : laisser des milices arabes attaquer les réduits kurdes serait une preuve de faiblesse voire de complicité. D'un autre côté, les velléités kurdes d'autonomie au sein d'une fédération syrienne sont inacceptables car elles entraineraient l'éclatement du pays en multiples factions hostiles.

Dans ce contexte, une résurgence de l'État islamique n'est pas à exclure et les Américains ont transféré une partie des détenus en Irak – ce qui démontre leur inquiétude. Et la situation humanitaire est grave après des déplacements massifs de populations civiles kurdes fuyant les exactions des milices au service de Damas. Les Kurdes s'affirment prêts à reprendre les armes à tout moment – s'appuyant sur leur cohésion et leurs traditions guerrières dans ce qui s'apparente à la dernière page d'une guerre civile sans fin.

À retenir
  • Les forces gouvernementales de Damas ont mené une offensive éclair pendant deux semaines en janvier contre les FDS
  • L'Administration autonomie du Nord et de l'Est de la Syrie - sous contrôle kurde - n'existe plus et les Kurdes se sont réfugiés dans leurs enclaves d'origine
  • Les Occidentaux ont abandonné leurs anciens alliés qui avaient défait l'Etat islamique
  • Les évasions massives ont eu lieu des camps de prisonniers islamistes auparavant contrôlés par les Kurdes
La sélection
The West has abandoned the Kurds
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