Politique

Jack Lang : l'ombre au sommet

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2654, Publiée le 20/02/2026 - Photo : L'encombrant Jack Lang semble lâché par le système... Crédits : Guillaume Paumier, CC BY-SA 2.5 via Wikimedia Commons
Après plus d'un demi-siècle au cœur de la vie culturelle et politique française, Jack Lang voit resurgir des polémiques qui n'ont jamais cessé de l'accompagner. De l'effervescence post-68 aux cercles de pouvoir, des affaires anciennes aux révélations récentes, retour sur un parcours traversé par des accusations et des scandales liés aux dérives sexuelles, restés en suspens au fil des décennies.

Jack Lang naît au sein d'une famille aisée, enracinée dans les milieux intellectuels et républicains. Son environnement familial est fortement marqué par un héritage maçonnique constituant un fil rouge transgénérationnel : de nombreux membres de sa famille sont francs-maçons déclarés, dont ses parents et ascendants. Sa grand-mère, Berthe Bouchet (née Boulanger), a présidé la loge « Paix et Humanité » à Nancy. Arrêtée en 1943 pour faits de résistance, elle est déportée et gazée, recevant la mention « mort en déportation », épisode souvent invoqué par Jack Lang pour expliquer son engagement politique. Il connaît ensuite une ascension académique rapide en droit public et international, qui le conduit à l'enseignement supérieur.

Il se fait connaître dans le monde culturel avec le Festival de Nancy avant de prendre, en 1972, la direction du Théâtre de Chaillot. Son éviction en 1974 est présentée comme politique, il aurait été jugée trop « subversif » (qualificatif dont la nature interroge au regard des controverses qui suivront). Il se rapproche ensuite de François Mitterrand dont il deviendra indissociable. C'est dans le climat intellectuel post mai 68 qu'intervient, en 1977, la fameuse tribune pro-pédophilie appelant à une évolution de la législation concernant les relations sexuelles impliquant des mineurs (en gros pour légaliser la pédophilie) auquel il apportera signature et soutien. Ce qu'il qualifiera plus tard de « bêtise » liée au contexte de l'époque. On peut toutefois douter de la portée de ce regret, car il a par la suite soutenu plusieurs figures impliquées dans des affaires de pédophilie ou d'agressions sexuelles, parmi lesquelles Frédéric Mitterrand, Roman Polanski, Woody Allen et bien d'autres. 

C'est une période où la pédophilie s'affichait sans complexe, publiquement, notamment dans Libération (2 des 4 fondateurs ont signés la tribune), journal pro-pédophile pendant des années, ce qui n'a pas eu d'impact sur ses agréments ou subventions (récemment, d'autres, comme la Furia de Laura Magné et Laurent Obertone, n'ont pas eu cette chance). Le « progressisme » post-68 repose sur la remise en cause des normes et le credo « il est interdit d'interdire », dans un contexte intellectuel marqué par des courants sexologiques et libertaires évoquant la sexualité infantile et la question du consentement, s'inscrivant notamment, dans l'héritage des abominables travaux d'Alfred Kinsey (LSDJ dédiée). La pédophilie était encore défendu recemment, comme ici en 2011 par le celebre avocat engagé à gauche, Thierry Levy.

Fraîchement nommé ministre de la Culture en 1981 sous F.Mitterrand, J.Lang est confronté à une première affaire lorsque son frère commet un homicide (qualifié de volontaire avec préméditation). Il propose alors sa démission, qui sera refusée. Le 2 juin 1981, Charles-Claude Lang a une altercation dans un bar avec un individu, un autre s'interpose pour y mettre fin, quelques minutes plus tard, CC Lang, très alcoolisé, revient et poignarde à mort, dans le dos, l'individu qui s'était interposé. Il est condamné à 12 ans de réclusion, en dépit, selon certains, de circonstances atténuantes liées à des séquelles de la guerre d'Algérie. En novembre 1985, François Mitterrand fait usage de son droit de grâce présidentielle et réduit la peine de 2 ans. Suite à cette décision, Libération évoque une « histoire meurtrière et banale » et estime que « la grâce pouvait être justifiée au regard de la sévérité du verdict ».

Vient l'affaire du Coral, un des cas les plus abjectes et sordides ayant touché des structures d'accueil de mineurs en France (avec l'affaire P.A Cottineau ?). C'est l'histoire d'un réseau pédocriminel qui a opéré sous couvert de « pédagogie alternative » post-Mai 68. Des enfants handicapés (polytraumatisés, trisomiques, psychotiques …) étaient « mis à disposition » d'individus. En juillet 1977, Marc, un enfant handicapé de 10 ans, est retrouvé mort, la tête plongée dans un seau de Javel. L'autopsie a révélé qu'il avait été sodomisé et que ses vertèbres cervicales étaient brisées, écartant la thèse de l'accident… Entre cet événement inqualifiable et l'explosion médiatique en 1982, l'enquête progresse lentement jusqu'au moment où, cette même année, un ancien stagiaire du centre (lui-même mis en cause) transmet à la justice une liste de personnalités qu'il accuse, parmi lesquelles Jack Lang (Selon l'association "generation desenchantée", il serait mis en cause dans un rapport pour avoir violé des enfants porteurs de trisomie 21). Peu après, son frère est retrouvé mort, l'enquête concluant à un suicide. Le principal accusateur revient ensuite sur ses déclarations. Faute de preuves jugées suffisantes, seules des personnes issues de l'encadrement seront condamnées. Jack Lang est publiquement accusé par Roger Holeindre lors de son célèbre discours anti-pédophilie, l'ancien résistant y invoque la morale et y dénonce nommément l'ex-ministre avant de lancer : « que l'on m'arrête à la sortie si ce que je dis n'est pas vrai » et d'appeler à ce que « tous les Jack Lang de France et d'ailleurs soit pendu haut et court ». Il ne sera pas poursuivi.

À la fin des années 1980, l'affaire de l'école de danse Rosella Hightower éclate après le suicide d'un élève mineur et des accusations d'abus sexuels au sein de l'établissement, évoquant pressions et « mise à disposition » de jeunes à des adultes extérieurs. Si certains responsables sont poursuivis, aucune procédure ne vise Jack Lang, pourtant cité par un ancien patron des Renseignements généraux affirmant qu'un professeur « mettait des adolescents à disposition d'adultes pédophiles », parmi lesquels figureraient Lang et son épouse.

En 2011, la polémique éclate lorsque Luc Ferry évoque sur Canal+ un « ancien ministre » qui se serait fait « poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », tout en reconnaissant n'avoir « aucune preuve » mais en s'appuyant, selon lui, sur des informations venues « des autorités de l'État au plus haut niveau ». Les soupçons se portent sur Jack Lang, connu pour ses liens avec le Maroc (qui rejaillissent dans l'affaire Epstein). Les faits évoqués renvoient à des rumeurs déjà connues dans certains cercles politico-policiers depuis le début des années 2000, évoquant une arrestation suivie, selon ces mêmes bruits, d'une exfiltration discrète sur fond d'arrangement diplomatique. Une enquête est ouverte, le patron des Renseignements généraux confirmant avoir alerté dès 2001 les plus hautes autorités sur ces bruits. Jack Lang dément : « C'est irréel ! Ça n'a ni queue ni tête ». Faute de preuves, l'affaire est classée sans suite.

Aujourd'hui, on ne peint plus le « démocratisateur » de la culture, mais son double, très éloigné de l'homme de gauche humaniste et populaire : un individu dévoré par son hubris, attaché à un train de vie princier, laissant derrière lui de lourdes ardoises (les accusations d'abus de bien sociaux ont aussi jalonnées sa vie). Alors que la parole semble soudain plus libre, il semblerait qu'après avoir été épargné (voire protégé), il soit lâché. Du jour au lendemain, le sujet devient fréquentable : « On savait ». La veille pourtant, on ne savait pas vraiment ou on préférait éviter. Un coup de tampon et un timing qui pose toujours question.

Les procédures aujourd'hui évoquées paraissent dérisoires au regard des controverses accumulées. Cela donne l'impression d'un fusible qui saute en temps de crise, pendant que l'essentiel demeure hors d'atteinte. Ses liens profonds et anciens avec Jeffrey Epstein (impliquant aussi sa femme et sa fille) auront peut-être été la goutte d'eau. Sans doute pas celle qui fera déborder le vase, il pourrait bien terminer sa vie loin des regards, fort des avantages que confèrent 50 années de pouvoir. S'il est réellement « blanc comme neige », alors il n'aura été qu'un homme poursuivi par des rumeurs infondées, victime d'un acharnement et d'une malchance peu commune. Nous ne reviendrons pas ici sur le rôle souvent décrit comme central joué par son épouse, ni sur sa fille, semblant presque donner raison à l'adage : « les chiens ne font pas des chats ». Un autre semble lui coller à la peau : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

À retenir
  • Universitaire devenu figure centrale de la politique culturelle sous François Mitterrand, Jack Lang incarne pendant près d'un demi-siècle une gauche culturelle triomphante, imposant festivals, grands événements et démocratisation de l'accès aux arts, jusqu'à devenir l'un des ministres les plus identifiables de la Ve République.
  • Affaire du Coral au début des années 1980, controverses autour de l'école de danse Rosella Hightower, rumeurs d'affaires de mœurs au Maroc au début des années 2000 remises sur le devant de la scène en 2011 : ces dossiers et accusations successives jalonnent son parcours. Si aucune mise en cause judiciaire personnelle n'aboutit, ces polémiques persistent durablement dans le débat public et ressurgissent régulièrement au fil des décennies.
  • Longtemps épargnée, sa figure se retrouve soudain exposée, comme si un signal avait été donné et que la parole devenait enfin recevable. Témoignages et récits dressent alors le portrait d'un homme jugé par ses détracteurs en total décalage avec le personnage public qu'il incarnait, posant une question récurrente : qui décide du moment où certaines affaires deviennent soudain audibles et débattables ?
  • Pour nombre de ses critiques, les procédures aujourd'hui évoquées paraissent dérisoires au regard des accusations et controverses ayant accompagné sa carrière. Beaucoup estiment que l'ancien ministre quittera la scène publique sans véritable sanction, bénéficiant des avantages attachés à un demi-siècle passé au sommet de l'État, laissant derrière lui un mélange durable de colère et de résignation dans une partie de l'opinion.
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Pourquoi ils ont protégé Jack Lang ?
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