La revanche de Nokia
Quand on pense à Nokia, quatre chiffres reviennent : 3310. Un téléphone presque indestructible, à l'autonomie interminable, avec ce jeu devenu mythique, le Snake, qui a occupé des heures entières d'une génération. Nokia évoque ainsi pour beaucoup une époque révolue, celle des débuts de la téléphonie mobile grand public. Une marque que l'on croyait rangée au rayon des souvenirs technologiques. Et pourtant, l'histoire ne s'est pas arrêtée là.
En réalité, la domination de Nokia a été brève. Mais son impact, lui, fut immense. Le téléphone portable change radicalement la vie : on devient joignable partout, tout le temps. Une révolution avec, en filigrane, cette connexion permanente dont on mesure aujourd'hui autant les bénéfices que les contraintes. La période durant laquelle Nokia écrase la concurrence s'étend grosso modo de 1998 à 2007. Le mythique 3310, lancé en 2000 et produit jusqu'en 2005, correspond à l'apogée de la marque finlandaise, née dans la petite ville de… Nokia. Devenu en 1998 le premier vendeur mondial de téléphones mobiles, le groupe enchaîne les succès au début des années 2000. Le 3310 dépasse les 120 millions d'unités, tandis que le 1100 franchit les 250 millions, un record absolu pour un appareil mobile. Le point de bascule survient en janvier 2007, lorsque Steve Jobs présente l'iPhone et impose le smartphone comme nouveau standard. Le téléphone devient alors un objet sans cesse renouvelé, rythmé par mises à jour et nouveaux modèles, symbole d'un nouveau rapport à la technologie (avec, en arrière-plan, la question de l'obsolescence programmée) reflet aussi d'une mondialisation des marchés et d'une concurrence accrue, où l'usage s'inscrit de plus en plus dans une logique d'abonnements, de services et de changements permanents. À l'inverse, les mobiles de l'ère Nokia incarnaient la robustesse et la durabilité. Dans l'imaginaire collectif, le leader devient alors l'exemple même du géant dépassé par la révolution suivante.
Entre 2007 et 2014, Nokia traverse une période charnière, partagée entre la défense de son empire mobile et la construction de son avenir. En 2007, le groupe lance encore des modèles à succès comme le N95. Il tente de répondre à l'app store d'Apple avec l'ouverture de l'Ovi Store en 2009, leur premier téléphone tactile grand public avec le 5800 XpressMusic, la multiplication des modèles pour préserver ses volumes. Les ventes restent massives (plus de 460 millions de téléphones en 2008) mais les marges chutent et l'avance technologique recule. Le véritable tournant intervient en 2011, lorsque Nokia abandonne ses systèmes historiques (Symbian et MeeGo), pour s'allier à Microsoft et adopter Windows Phone, donnant naissance à la gamme Lumia. Échec cuisant ! Les pertes s'accumulent, la part de marché smartphones s'effondre, passant d'environ 50 % en 2007 à 3 % en 2013. Le groupe annonce la vente de sa division téléphones à Microsoft pour 5,44 milliards d'euros, cession finalisée en 2014.
Mais une autre histoire se joue. Dès 2007, Nokia crée avec Siemens la coentreprise Nokia Siemens Networks, spécialisée dans les infrastructures télécoms, dont le groupe prend le contrôle total en 2010. Cette activité deviendra le socle du futur ensemble, renforcé par des milliers de brevets hérités de l'âge d'or du mobile, qui assurent des revenus réguliers et constituent un atout clé pour les réseaux de nouvelle génération.
Ainsi, tandis que l'entreprise tente de sauver son empire mobile, elle pose les bases de son avenir. Après la vente à Microsoft, la page grand public se tourne et le groupe revient à ce qu'il maîtrise depuis longtemps, les infrastructures de télécommunications. La transformation s'opère progressivement. Acquisitions (notamment Alcatel-Lucent), restructurations et recentrage stratégique repositionnent l'entreprise sur tout ce qui fait fonctionner les réseaux (antennes, équipements, logiciels, maintenance, liaisons optiques reliant antennes et data centers).
Désormais l'activité repose sur deux piliers complémentaires, d'un côté l'infrastructure mobile, au cœur du déploiement mondial de la 5G et de l'autre l'infrastructure réseau, qui absorbe l'explosion des flux de données portés par le cloud, les data centers et l'intelligence artificielle. Sur ce marché stratégique des équipements télécoms, Nokia s'impose comme le 3eme acteur mondial, derrière le leader chinois Huawei, au coude-à-coude avec le suédois Ericsson. Solidement implanté en Europe, en Amérique du Nord et en Inde, le groupe accélère désormais son développement en Asie, en Amérique latine et surtout en Afrique, où des partenariats récents avec Vodafone accompagnent l'expansion des réseaux sur des marchés encore largement en construction. Et tandis que la 5G poursuit son déploiement, la bataille de la 6G, attendue autour de 2030, se prépare déjà. Là encore, Nokia figure parmi ceux qui participent à la définition des futurs standards et investissent massivement dans la recherche pour préparer cette nouvelle génération de réseaux. En novembre 2026, le géant américain des puces Nvidia a investi 1 milliard de dollars au capital de Nokia.
Cette capacité à rebondir n'est pas anodine en Finlande. Elle renvoie au concept national de «sisu». Comme l'explique Joanna Nylund, autrice de «Sisu: The Finnish Art of Courage», le terme, vieux de plusieurs siècles, évoque à la fois détermination inflexible, résistance à l'épreuve et volonté d'agir. Un état d'esprit qui pousse à avancer sans se vanter, en laissant parler les actes. L'histoire de Nokia est souvent citée comme un exemple moderne de ce principe.
- Nokia incarne l'âge d'or du téléphone mobile, avec des appareils robustes, durables et universels, qui ont démocratisé la téléphonie et marqué toute une génération.
- L'arrivée du smartphone tactile bouleverse l'industrie. Nokia rate ce tournant, s'efface progressivement des poches des consommateurs et finit par quitter le marché grand public.
- Loin des vitrines, l'entreprise se recentre sur les réseaux, les équipements télécoms et les logiciels, renforcée par des acquisitions majeures et un vaste portefeuille de brevets.
- Nokia s'impose aujourd'hui parmi les leaders des infrastructures 5G, prépare activement la 6G et illustre une capacité rare à transformer un effondrement apparent en avantage stratégique durable.