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L'eau : l'or bleu au cœur des conflits futurs

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2652, Publiée le 16/02/2026 - Photo : Des enfants palestiniens le 22 juillet 2025 au sud de la bande de Gaza  Crédits : Shutterstock (Anas-Mohammed)
L'accès à l'eau a toujours été un enjeu critique entre les peuples et la raréfaction de cette ressource vitale la remet au centre des rivalités. Dans les pays riches en eaux, le manque d'investissement dans les réseaux de distribution cause des pertes massives. Les pays pauvres en or bleu souffrent de la volatilité de cette ressource et sont prêts à se battre pour la contrôler.

« L'Égypte est un cadeau du Nil » écrivait Hérodote il y a 2500 ans. Du Nil à la Tamise en passant par la Seine et la Loire jusqu'au Yangtsé, les grandes cités se sont construites au bord des fleuves et rivières. La survie et le fleurissement des civilisations ont dépendu de l'accès et de la maitrise des voies fluviales. Le manque d'eau a signifié invariablement le déclin voire la disparition brutale de cultures pourtant dominantes pendant des siècles : les empires maya et khmer sont des exemples saisissants. En ce début du XXIème siècle, l'accès à l'eau est un problème qui ne se limite plus aux sociétés humaines les plus isolées. Alors que 70% de la surface de la Terre est couverte d'eau, la part accessible pour la consommation humaine est minuscule : après l'exclusion des mers et océans (plus de 97% du total), l'eau douce accessible représente 0,3% et seul 0,01% est réellement disponible. C'est-à-dire qu'en moyenne seule 1 goutte d'eau sur 10000 est aujourd'hui à notre portée. Un rapport de l'ONU datant de 2023 a évalué que 3,5 milliards d'êtres humains étaient confrontés au manque d'eau au moins un mois par an – soit plus de 4 personnes sur 10. Et près de 2,2 milliards de personnes n'ont pas accès à une eau potable de qualité...

La moitié des 100 plus grandes métropoles sont aujourd'hui situées dans des zones à risque. Alors qu'on parle de la lutte pour le contrôle des métaux rares entre grandes puissances (voir LSDJ 2481), en plus des tensions continuelles autour des hydrocarbures, la dégradation de l'accès à l'eau est un phénomène qui pèsera sans doute encore plus lourd sur les tensions géopolitiques. Les signaux se sont multipliés : en 2017 la ville du Cap (Afrique du Sud) a failli fermer le réseau d'eau potable pour demander aux habitants de se fournir à des points de distribution. Dans la métropole de Chennai (Inde) en juin 2019, les 4 réservoirs principaux se sont asséchés forçant les 11 millions d'habitants à patienter dans des files interminables pour recevoir leurs rations depuis des camions. En décembre dernier, les réserves d'eau iraniennes étaient quasiment épuisées poussant à d'importantes migrations entre les régions. Les autorités ont même évoqué la nécessité d'évacuer la capitale Téhéran... Les pays européens bénéficiant d'un climat tempéré et de nombreux cours d'eau pourraient se retrouver en situation de crise à cause du manque d'entretien des infrastructures. Au Royaume-Uni, on estime que 3 milliards de litres d'eau par jour sont perdus à cause de fuites dans une infrastructure vieillissante.

La course à l'intelligence artificielle (IA) implique la construction de centres de traitement de données qui sont très gourmands en eau. La consommation quotidienne d'un « data centre » est équivalente à celle de dizaines de milliers de foyers annuellement. D'où les projets voulant déplacer ces centres sous les climats les plus froids voire sur une autre planète... L'industrialisation à marche forcée d'un pays comme la Chine a des implications régionales. Le pays a aujourd'hui plus de barrages hydrauliques que le reste du monde. La transformation des paysages entraîne des déséquilibres pour les villes et pays en aval : de l'eau pauvre en sédiments et moins abondante. Le pompage massif de l'eau dans les plaines indo-gangétiques (au nord du sous-continent indien) a même un effet sur l'axe de rotation de notre planète à cause de la redistribution de masse consécutive.

Le contrôle de l'eau a été au cœur du premier conflit – il y a 2500 ans - dont on a trouvé la trace entre deux cités-États mésopotamiennes. Des tablettes parlent de la destruction de digues ou le bouchage de canaux comme des actes de guerre. Avec le pétrole depuis le siècle dernier, et les minerais rares en plus aujourd'hui, on avait presqu'oublié l'importance de l'eau... Or, depuis 2022, les incidents autour de l'accès à l'or bleu ont quasi doublé à travers le monde. Les massacres au Nigéria commis par des groupes islamistes nomades contre des fermiers chrétiens ont aussi pour raison la dégradation des cours d'eau et des pâtures. En Ukraine, la destruction du barrage de Kakhova au mois de juin 2023 a entraîné des inondations catastrophiques et des coupures d'eau potable dans le sud du pays. Le bassin de l'Indus est une zone à haut risque partagée entre l'Inde et la Pakistan depuis le traité de 1960. La fonte des glaciers dans l'Himalaya, l'urbanisation sauvage sur les côteaux et les discours hostiles de chaque côté de la frontière fragilisent le compromis vieux de 66 ans. Les rapports se tendent aussi entre l'Éthiopie et l'Égypte depuis qu'Addis-Abeba a annoncé un projet de barrage pharaonique sur le Nil... Le Caire dépend du fleuve pour 90% de son eau douce. Les accords de 1944 entre Américains et Mexicains concernant le Rio Grande et le Colorado sont aussi sous tension à cause de sécheresses répétées. La volatilité climatique observée dans plusieurs régions sensibles entraine une instabilité de l'hydrométrie et donc rend la gestion de l'eau plus compliquée.

À retenir
  • L'eau est une ressource vitale qui devient rare
  • La surface terrestre est couverte par 70% d'eau - dont seulement 2,5% est douce et 0,3% accessible
  • L'urbanisation des pays les plus exposés aux sécheresses aggrave le problème
  • L'accès à l'eau et son contrôle redeviennent des enjeux capitaux entre pays rivaux
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The water wars are coming
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1 commentaire
Le 16/02/2026 à 22:39
Les chiffres que vous annoncez sont déjà catastrophiques en eux-mêmes , une goutte d’eau sur 10 000, mais que nous restera-t-il si l’on retranche la part sans cesse grandissante de la pollution sous toutes ses formes qui s’infiltre même là où nul n’habite.
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