International

La diplomatie entre États est remplacée par les relations entre suzerains et vassaux

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2682, Publiée le 20/04/2026 - Photo : 72ème Assemblée générale des Nations Unies au siège de l'ONU le 19 septembre 2017 Crédits : Shutterstock
La crise entre les Etats-Unis et l'Iran dévoile un changement majeur dans la manière de conduire les rapports diplomatiques. Ce ne sont plus les règles internationales ni les diplomates qui prévalent - mais la communication directe des dirigeants via les réseaux sociaux et l'envoi d'émissaires spéciaux. Un retour aux relations féodales sans la garantie de la parole donnée qui faisait loi jadis.

La crise actuelle dans le golfe Persique dépasse la simple confrontation entre Washington et Téhéran. C'est le symptôme d'une transformation profonde des relations entre États – un monde qualifié régulièrement de plus « chaotique » et de plus « brutal ». En fait, c'est la fin d'une ère où la diplomatie imposait des canaux institutionnels pour communiquer, des procédures comme autant de balises pour passer d'un état de guerre à un état de paix et vice et versa... Le style de Donald Trump, à la tête de la première puissance mondiale, est évidemment central : il communique abondamment via les réseaux sociaux s'adressant à la fois à ses adversaires iraniens qu'au grand public. Le style provocateur voire outrancier du locataire de la Maison Blanche ne doivent pas masquer des mouvements plus profonds en Occident. Même en France, grand pays de la diplomatie longtemps fier de son réseau étoffé d'ambassades, le Quai d'Orsay n'a plus l'aura qu'il avait eu auparavant : le Président Emmanuel Macron n'a pas caché son mépris pour le métier de diplomate. Le personnel diplomatique est de moins en moins constitué de professionnels, de plus en plus d'amis du pouvoir en place et de personnalités venant de la société civile.

L'ordre mondial qui est aujourd'hui bouleversé ne date pas de la création de l'ONU ni même de la SDN – il a trouvé sa source dans le traité de Westphalie (1648) qui mit fin à la guerre de Trente Ans. Ancêtre des guerres mondiales du XXème siècle, elle avait ensanglanté l'Europe centrale et le « monde westphalien » avait institué la primauté des relations entre les États et leurs institutions diplomatiques. Le Traité de Vienne (1815) - qui mit fin aux guerres napoléoniennes – perpétuait l'héritage westphalien. À l'âge des réseaux sociaux, les relations internationales ne sont plus réglées par des procédures émanant de traditions diplomatiques ni d'organisations supranationales. Place aux relations personnelles entre chefs d'États et aux impulsions dictées par les rapports de force – un retour à une forme de féodalisme par lequel les plus puissants cherchent à entraîner leurs vassaux contre leurs rivaux... Or le rôle de la diplomatie est précisément de contraindre l'exercice arbitraire du pouvoir : « Un art exigeant et difficile » disait Sir Harold Nicolson - le célèbre diplomate britannique (1886 – 1968). La primauté des relations entre les États – entretenues généralement par des canaux discrets – est un principe piétiné par l'usage effréné de messages sur les réseaux sociaux qui sont accessibles à tous. Un tweet n'est pas une nouvelle forme de communication : il altère profondément l'acte de communication car il est immédiat, public. Il annihile la distance entre la délibération et la déclaration – c'est-à-dire l'espace dont toute politique étrangère dépend. Un espace pourtant nuancé entre la protection des intérêts nationaux et la duplicité d'une part, et la recherche de la confiance chez des interlocuteurs d'autre part en disant le vrai. La « face sombre » du métier fut décrite en 1604 par Sir Henry Wotton en route pour Venise au nom de son roi James 1er : « Un ambassadeur est un honnête homme envoyé mentir à l'étranger pour le bien de son pays ». François de Callières (1645 – 1717), conseiller du roi Louis XIV un siècle plus tard (« De la manière de négocier avec les souverains »), a décrit l'autre face de cet art en insistant sur l'honnêteté nécessaire à l'obtention de la confiance chez un interlocuteur.

C'est le métier de diplomate qui est battu en brèche par l'usage « d'envoyés spéciaux » qui opèrent souvent de manière opaque. L'envoi par Donald Trump de conseillers tels que Steve Witkoff et son gendre Jared Kushner pour tenter de résoudre la crise iranienne sont des exemples frappants de l'évolution actuelle. On revient à des pratiques antiques quand les rois dépêchaient des émissaires porteurs de messages de paix ou de guerre. Les Grecs ont développé des règles encadrant les traités et les conflits. Les Romains ont considéré les accords comme des instruments légaux justifiant la guerre en cas de non-respect (tout en les manipulant à leur avantage). Les Byzantins ont professionnalisé le métier des émissaires en leur apportant une formation. Mais les relations internationales restaient limitées aux rapports entre les dirigeants souvent par le biais de mariages comme autant d'alliances.

L'assassinat d'adversaires politiques est contraire au droit international : Américains et Israéliens y ont pourtant recouru en Iran comme au Liban. On constate d'ailleurs les limites de cette pratique face à un pays où l'exercice du pouvoir est décentralisé. Ce changement dans les relations internationales a des implications profondes : les vassaux de Washington ne croient plus en la parole de leur suzerain. L'Arabie Saoudite, par exemple, cherche à se doter de l'arme atomique grâce à ses liens avec le Pakistan. La première puissance mondiale est en train de fragiliser les institutions internationales qui lui avaient permis d'assoir sa domination au siècle dernier. Les tweets ont remplacé les joutes d'antan et ce n'est pas une bonne nouvelle ...

À retenir
  • La crise entre Washington et Téhéran révèle un changement profond dans la manière de gérer les relations entre les Etats
  • Les déclarations de Donald Trump via les réseaux sociaux prennent le pas sur les règles du droit international
  • Les émissaires spéciaux remplacent les diplomates professionnels. Les assassinats d'adversaires reviennent dans les pratiques de résolution de conflits
  • Cette pratique accélère le chaos géopolitique : les alliés de Washington cherchent à retrouver leur autonomie en nouant des liens avec de nouveaux partenaires
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The return of feudal diplomacy
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