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Afrique de l'Ouest : au cœur des routes de la drogue

Par Martin Dousse. Synthèse n°2534, Publiée le 30/08/2025 - Carte : Le Sahel, carrefour stratégique, joue un rôle central dans le circuit du trafic de stupéfiants. Crédits : Shutterstock.
Terre aride et anarchique, le Sahel peine toujours à intégrer le circuit de l'économie mondialisée. Pourtant, le trafic de drogue l'y plonge de façon alternative. Il relie désormais les narcos vénézuéliens et les djihadistes de l'Azawad (Mali), les producteurs chinois et la jeunesse désœuvrée du Sénégal, les trafiquants du Niger et l'insouciant fêtard des métropoles européennes. Ce commerce fleurit d'autant plus que, dans les territoires les plus enclavés, il n'existe pas d'alternative en matière de revenus.

Lieu historique de transit et de trafics, le Sahel renferme aujourd'hui quelques-unes des principales artères de la route mondiale des drogues. 35 % de la cocaïne parvenant en Europe aurait traversé la bande sahélo-saharienne. La poudre blanche, en provenance d'Amérique du Sud (Colombie, Venezuela, Brésil, Pérou, Bolivie), débarque dans les ports du golfe de Guinée et ceux du Sénégal, ou atterrit sur des pistes de fortune via des jets privés. Des îles peu accessibles de l'archipel des Bijagós (Guinée-Bissau) sont encore une destination privilégiée par les « narcos » pour déposer et stocker la marchandise, à l'écart des contrôles. Autre moyen de transport : les semi-submersibles. Le contrôle croissant des autorités américaines dans les Caraïbes a poussé les trafiquants sud-américains vers l'Afrique de l'Ouest, qu'ils rallient en empruntant « l'autoroute 10 » (ils suivent le 10e parallèle nord). Les narcos vénézuéliens et colombiens n'hésitent pas à se rendre sur place pour y soudoyer des autorités locales, ou s'y installer afin de relayer leurs partenaires outre-Atlantique.

La drogue circule ensuite vers le Maghreb et l'Europe par des bateaux de pêche ou des routes terrestres de l'intérieur, dissimulée, parfois dans des boules d'attiéké ou dans l'estomac de « mules » : ces individus qui avalent des balles cellophane avant de passer les frontières. Un pays est privilégié pour le transit : la Mauritanie. Plusieurs tronçons de la piste de l'ancien Paris-Dakar ont été goudronnés, jusqu'à la Méditerranée. La N1 relie désormais Nouakchott, la capitale, à Atar, au nord, puis rejoint le Maroc par Aïd Ben Tili ou l'Algérie par Tindouf. Les stupéfiants sont ensuite acheminés vers les ports algériens et marocains. Le Sénégal et la Guinée alimentent des routes qui traversent les principales villes du Mali : Kayes, Bamako, Tombouctou et Gao. Elles franchissent ensuite la frontière algérienne par Bordj Badji Mokhtar, pour atteindre finalement Oran, Alger ou Tunis.
La cocaïne en provenance du Ghana, Togo, Bénin et Nigéria se dirige vers la ville d'Agadez au Niger. Puis elle est acheminée vers la Libye, pays également approvisionné par une longue piste qui traverse le Tchad, depuis le nord du lac en passant par le massif du Tibesti.
La route du haschich (résine de cannabis), produit au nord du Maroc, fait le mouvement inverse. Elle traverse l'extrême nord de la Mauritanie, puis l'Azawad (région du nord du Mali) ou longe le littoral marocain et mauritanien vers le Sud, pour emprunter les routes goudronnées entre Nouakchott (Mauritanie), Bamako (Mali) et Niamey (Niger). À partir d'Agadez, les cargaisons rejoignent le Proche-Orient en passant par le Tchad, puis l'Égypte, ou remontent par la Libye, avant d'entrer en Europe via les Balkans (cliquer pour voir les cartes).

Les routes mentionnées servent aussi à convoyer des armes, de l'or, de l'essence, des migrants, voire des esclaves. Mais désormais la drogue inonde le Sahel. Et pour cause, les marges sont énormes. Vendu près de 2 $ en Colombie, le gramme de cocaïne coûte 20 000 francs CFA au Sénégal, soit près de 35 $ (et près de 75 $, en moyenne, en Europe). La poudre blanche est aussi de plus en plus troquée avec du haschich marocain. Et elle implique de nombreux acteurs. Trois degrés de participation sont recensés : le prélèvement d'une dîme sur la contrebande (rendu conforme au djihad par l'Égyptien al-Tartusi dès 2001), lors de la traversée d'un territoire, la protection ou le guidage d'un convoi, et l'organisation directe du convoyage. L'embrasement de la région a poussé les trafiquants à se militariser, et la sécurisation des routes a attiré les groupes armés sahéliens. L'intervention française en 2013 a renforcé les liens entre djihadistes et trafiquants. Perdant les revenus de la prise d'otages et les impôts collectés sur les territoires contrôlés, les djihadistes se sont davantage investis dans le trafic.

Mis à part les groupes armés terroristes (GAT), des communautés autonomes se sont multipliées (par exemple parmi les Arabes bérabiches), cherchant à imposer leur contrôle territorial pour générer un bénéfice. Les États deviennent alors de simples arbitres des trafics, bénéficiant aussi des entrées de liquidités. De hauts fonctionnaires sont impliqués avec leurs familles. Au Mali, les pontes des trafics transcendent les camps (gouvernement et GAT). Ils n'ont jamais rompu avec Bamako, y disposant de biens financiers, immobiliers et de connexions familiales. Au vu des priorités sécuritaires de plusieurs pays sahéliens, la régulation des trafics est aujourd'hui reléguée au dernier plan. Le mieux que parviennent à faire les États est d'avoir recours à des stratégies de détournement volontaire, pour favoriser des groupes communautaires loyalistes.

La lutte contre les stupéfiants a, devant elle, un chantier immense : le kush, une nouvelle drogue de synthèse dévastatrice, se répand en Afrique de l'Ouest. Cette substance contient des nitazènes : des opioïdes de synthèse jusqu'à vingt-cinq fois plus forts que le fentanyl, soit du MDMB-4en-PINACA, un cannabinoïde synthétique neuf fois plus puissant que le THC. L'approvisionnement par voie postale est devenu courant, la Chine étant devenue le principal fournisseur des composants du kush via le site Alibaba. Les Pays-Bas et le Royaume-Uni en exportent également. Le kush est mixé en Sierra Leone avec d'autres psychoactifs, d'où il se répand vers les pays voisins, notamment le Sénégal. Sans surprise, sa toxicité ravage des vies. En 2024, le président sierra-léonais, Julius Maada Bio, a déclaré l'état d'urgence sanitaire face à un fléau qui localement fait « des centaines, voire des milliers de morts », selon Ansu Koneh, directeur de l'unique centre de désintoxication du pays.

À retenir
  • 35 % de la cocaïne parvenant en Europe aurait traversé la bande sahélo-saharienne.
  • Les marges sont énormes. Vendu près de 2 $ en Colombie, le gramme de cocaïne coûte près de 35 $ au Sénégal et environ 75 $, en moyenne, en Europe.
  • Trois degrés de participation sont recensés : le prélèvement d'une dîme sur la contrebande, lors de la traversée d'un territoire, la protection ou le guidage d'un convoi, et l'organisation directe du convoyage.
  • Le kush, une nouvelle drogue de synthèse dévastatrice, se répand en Afrique de l'Ouest.
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