Le règne de la démagogie plombe la démocratie et nous conduit dans le mur
Les boulets de la France sont toujours ceux que nous signalions il y a trois ans (LSDJ n°1784), et les raisons pour lesquelles le système tient encore semblent exactement les mêmes qu'à l'époque. Après avoir emprunté 600 milliards d'euros sous Nicolas Sarkozy, 350 milliards sous François Hollande et 1100 milliards sous Emmanuel Macron, l'argent facile continue pour l'instant de couler à flots. Mais jusqu'à quand ?
La dette publique s'accroît sans cesse (115 % du PIB, aujourd'hui contre 66 % en 2007). Le budget de l'État est chaque année en déficit depuis plus de 50 ans. Le dernier à l'équilibre était celui de 1974, juste avant l'impact du 1e choc pétrolier, et l'on peine aujourd'hui à descendre sous les 5 % du PIB, après un déficit 2024 de 5,8 % du PIB, le 3e plus élevé de la zone euro (Insee). Sans compter l'explosion parallèle de dépenses sociales records.
Les agences de notation décotent la France (cf. note de S&P), avec le risque d'une perte de confiance des marchés et d'une hausse des taux d'emprunt qui peut conduire à un coût annuel des intérêts dépassant 70 milliards d'euros en 2027 (Commission des Finances p.3), ce qui serait en pratique intenable. La France semble « en marche » vers la faillite ou une taxation insupportable.
Ce dysfonctionnement budgétaire fondamental n'est pourtant pas une fatalité : des pays ont décidé de prendre le sujet à bras-le-corps et ils ont vite obtenu de vrais résultats, comme le Portugal, la Grèce, l'Irlande ou Chypre, aujourd'hui en excédents ou même l'Italie ou l'Espagne, réputés mauvais gestionnaires, qui font bien mieux que nous. Il faut seulement une volonté politique.
La recette est en fait assez simple pour la France : il suffirait de réduire drastiquement les dépenses publiques qui se situent au deuxième rang le plus élevé de l'OCDE. Agnès Verdier-Molinié de l'IFRAP et Sarah Knafo, ancienne de la Cour des comptes, ne cessent de montrer des exemples de coupes possibles dans des tas de dépenses injustifiées, inutiles, voire scandaleuses. Charles Gave dénonce des tas de comités complètement oiseux également, sans compter que nous battons aussi les records de croissance du nombre de fonctionnaires. Jean-Louis Borloo constate qu'« aucun pays au monde ne fonctionne comme la France... Tout le monde s'occupe de tout !... Les travailleurs sociaux qui s'occupent des gamins : vous avez l'équipe de l'agglo, l'équipe de la ville, l'équipe de la caisse d'allocations familiales, l'équipe du département, l'équipe de l'État... on est dingue ! Les mamans isolées, pareil. Si je vous demande qui s'occupe de l'allocation adultes handicapés, ... vous ne pourrez pas me répondre. On est dans un système fou, complètement émietté. » Sans parler de toutes les fraudes et scandales que permet notre système d'assurance maladie, qui compte 75 millions de bénéficiaires d'après la Cour des comptes (Rapport 2020, p. 108) !
Le gâchis et le laxisme sont partout, mais nos élus ne semblent avoir en tête que les hausses d'impôts, en estimant peut-être qu'avec environ 20 000 milliards d'actifs nets estimés, en hausse de 50 % en dix ans à cause de la flambée des prix de l'immobilier, la France est assise sur un tas d'or.
Tout se passe comme si nous nous appliquions à être en France les mauvais élèves de la classe. On connaît l'histoire de ce filou perdu dans la jungle qui, voyant arriver des lions, se met à changer ses chaussures de marche pour des baskets. Son compagnon ne comprend pas : « Tu espères avec ça pouvoir courir plus vite que les lions ? » Et lui de répondre : « Non, mais il me suffira de courir plus vite que toi ». Les marchés sanctionnent d'abord les canards boiteux et, en l'occurrence, nous sommes maintenant partout en queue de peloton.
Les deux dernières excentricités de nos élus, alors que nous n'avons jamais été aussi près du gouffre, semblent s'appliquer à précipiter les choses :
1. Le report de la timide réforme des retraites qui vient d'être voté est une aberration économique. Même François Mitterrand, loin d'être un expert en ce domaine, l'avait prévu en 1982 quand il a abaissé l'âge de la retraite à 60 ans : « À partir de l'an 2005 on sera en difficulté à cause de la pyramide des âges » (2'00). « Dans la première moitié du XXIe siècle, mes successeurs auront à s'en occuper » (4'00). Mais en plus du fait que les générations du baby-boom (1945-1960) sont arrivées à l'âge de la retraite, détériorant le ratio cotisants-retraités, le fait que l'espérance de vie soit montée de dix ans dans les 40 dernières années aggrave encore la chose en conduisant à la multiplication des vieillesses difficiles. Dans ces conditions – à moins de généraliser l'euthanasie comme certains semblent le souhaiter – il est mathématiquement impossible de maintenir en France l'âge du départ à la retraite le plus bas d'Europe (en dessous de 63 ans, alors que c'est entre 65 et 67 ans partout ailleurs avec 70 ans en ligne de mire pour certains).
2. L'augmentation des impôts et le refus de coupes massives dans les dépenses, alors que nous sommes quasiment recordman du monde dans les deux domaines, est une autre folie. Comme le constate l'IFRAP, « les politiques font tout pour faire venir le FMI en France » : 82 % des Français ont compris qu'il fallait baisser les dépenses et non augmenter les impôts, mais les élus semblent vouloir faire exactement l'inverse, encourageant la fuite des cerveaux, des foyers aisés qui ne veulent pas être surtaxés et de tous ceux qui « ne se reconnaissent plus dans ce pays ».
Comment analyser ces comportements déconnectés de la réalité, qui conduisaient toutes les organisations patronales (unies !) à faire part il y a quelques jours de leur « immense inquiétude » ?
Il n'y a que 3 hypothèses : l'incompétence, le complot ou la démagogie.
- La première hypothèse est que nos dirigeants ne comprennent rien à ces questions. Le prix Nobel d'économie Philippe Aghion se dit « atterré par le niveau intellectuel et économique de certains » après avoir rencontré plusieurs députés. Le LR Julien Dive leur a dit en face : « 95 % des femmes et des hommes dans cet hémicycle n'ont jamais créé la moindre entreprise et ils se permettent des leçons d'économie matin, midi et soir à toute l'économie française. » L'inculture économique de certains journalistes a aussi un effet démultiplicateur désastreux. Mais difficile à généraliser quand même, parce que l'évidence que la France est partout en dehors des clous ne peut pas échapper à un QI moyen.
- La deuxième est qu'il s'agit d'un complot et que certains font exprès de précipiter le pays dans le mur, en rêvant d'un « grand soir » ou d'une révolution. Pas impossible non plus, même si, comme le notait Michel Rocard, il faut « toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare », donc difficile à croire.
- La troisième est que la démocratie meurt de la démagogie de ceux qui sacrifient le pays et l'avenir pour garder leur poste et flatter le peuple à court terme. Rien de nouveau, certes, car Platon parlait déjà de cette faiblesse de la démocratie (République VIII) et Aristote y voyait sa dégénérescence naturelle (La Politique IV). Il y a un vrai problème de la démocratie avec toutes les questions de long terme (cf. LSDJ n°1731). Mais pourquoi ici, maintenant et de manière si déraisonnable ?
Il faut chercher la raison pour laquelle il n'y a qu'en France qu'une telle démagogie peut s'en donner à cœur joie, d'un bout de l'échiquier politique à l'autre, et dans tous les partis. Certes, une petite minorité se dit « en colère », « effarée », criant à « l'irresponsabilité » et à la « folie fiscale », mais il semble qu'un état d'esprit particulier, « l'exception française », conduit nos élites à prendre des décisions opposées à ce que font tous les autres pays du monde. On a du mal à comprendre la raison de ce particularisme, mais il est certain qu'on risque de le payer très cher.
- Le 12 novembre dernier, l'Assemblée nationale a voté la suspension de la réforme des retraites et prétend la compenser par de nouveaux impôts. Une décision absurde et intenable, alors que nous avons gagné 10 ans d'espérance de vie depuis 1980.
- Tout ceci intervient dans un contexte budgétaire où la dette publique s'accroît sans cesse : plus de 115 % du PIB aujourd'hui, contre 66 % il y a une vingtaine d'années seulement.
- En résumé, la France est quasiment recordman du monde des impôts, des dépenses publiques et de l'âge de départ à la retraite, et au lieu de corriger ces particularismes qui nous plombent, nos élus les accentuent.
- Difficile à expliquer autrement que par une démagogie incroyable et très dangereuse bien sûr.