Sport

Record du monde du marathon pulvérisé : une prouesse et des soupçons

Par Martin Dousse. Synthèse n°2687, Publiée le 01/05/2026 - Photo : Sabastian Sawe, au marathon de Berlin, en 2025. Crédits : Wikimedia Commons.
L'exploit est majuscule, retentissant. Dimanche dernier, le Kényan Sabastian Sawe a réduit en miettes le record du monde du marathon, brisant au passage la barre symbolique des deux heures. Les 42 km ont été avalés en 1 h 59 min 30 s, battant de plus d'une minute la marque établie en 2023 à Chicago. Cette performance historique est expliquée, en partie, par la nouvelle génération de chaussures en carbone conçue par Adidas. Pourtant, l'ombre persistante du dopage dans l'athlétisme n'est que très peu évoquée.

Depuis deux ans, Sabastian Sawe s'efforce d'écarter tout soupçon en affichant des contrôles antidopage systématiquement négatifs. Son équipementier met en avant le développement de chaussures « carbone-mousse à ressorts », un modèle ayant entraîné une baisse spectaculaire des chronos ces dernières années. Certes, mais de là à passer de façon aussi fracassante sous la barre des deux heures ? « Sa trajectoire intrigue », commente L'Équipe. « 31 ans, sans référence avant ses 27, si ce n'est de rares chronos sur 1 500 m et 5 000 m qui en faisaient un Kényan (très) lambda à 24 ans. »

En apparence, rien ne permet d'accuser Sawe, qui a subi pas moins de 25 contrôles au cours des deux mois précédant le marathon. Le coureur avait même versé 50 000 dollars, via son sponsor, à l'Unité d'intégrité de l'athlétisme (AIU) pour bénéficier de tests complémentaires. Une transparence exemplaire, pourrait-on penser, qui devrait pousser à applaudir la prouesse sans réserve. Sauf à considérer que lancer un filet à grandes mailles à la mer sans récupérer de poissons ne prouve en rien leur absence...

L'efficacité des contrôles est, pour le moins, discutable. Une enquête universitaire financée par l'Agence mondiale antidopage (AMA) a interrogé plus de 2 000 athlètes de haut niveau sous couvert d'anonymat. Elle a révélé que plus de 43 % des sportifs ayant participé aux Championnats du monde d'athlétisme en 2018 s'étaient dopés l'année précédente. Le problème est que les contrôles positifs ne concernent qu'entre 1 et 2 % d'entre eux (notons toutefois que 400 Kényans ont été suspendus ces dix dernières années).

En 2015, un journaliste de la BBC, triathlète amateur, a testé un protocole consistant à consommer pendant sept semaines des microdoses d'EPO (une substance augmentant le taux de globules rouges pour transporter plus d'oxygène vers les muscles). Le passeport biologique, l'outil prétendu infaillible mis en place par l'AMA pour surveiller le dopage sanguin, n'y a vu que du feu. Même constat dans une étude menée en 2011 par le Dr Michael Ashenden sur des athlètes de haut niveau : « Nous avons manipulé le volume sanguin via des injections d'EPO et des transfusions, puis envoyé les résultats aux laboratoires accrédités par l'AMA, qui n'ont détecté aucun abus. » L'AMA, peu encline à voir ces failles publiées, avait alors menacé les chercheurs de poursuites. Plus récemment, en 2019, le Dr Pierre Sallet soulignait qu'il n'existait aucune méthode directe pour prouver la consommation d'hormones de croissance. Combinées à de faibles doses d'EPO, celles-ci produisent des effets majeurs tout en restant sous les radars.

Le cyclisme, qui partage les mêmes produits que l'athlétisme, offre un exemple frappant de la surmédicalisation du sport. Depuis les années 1950, les leaders du peloton ont eu recours à la cortisone permettant au corps de produire davantage de glucose, et donc, plus d'énergie (Bernard Thévenet l'avouera lui-même). Pourtant, le test de détection n'est arrivé qu'en 1982, et l'UCI ne l'a intégré à ses contrôles qu'en 1999. En bref, la lutte antidopage accuse toujours un, voire plusieurs trains de retard. Plusieurs anabolisants récents sont quasi indétectables, sans compter la possibilité de synthétiser des molécules « mimes ». Leur structure chimique est suffisamment modifiée pour ne pas correspondre aux substances répertoriées. On se souvient de l'affaire Balco en 2003, où Victor Conte et le chimiste Patrick Arnold fournissaient de la THG (un stéroïde « invisible » à l'époque) à des stars de l'athlétisme et du football américain. L'affaire n'a éclaté que grâce à la dénonciation d'un entraîneur ayant envoyé un échantillon anonyme aux autorités.

Le rôle des Autorisations d'usage à des fins thérapeutiques (AUT) est tout aussi controversé. Un athlète allergique bénéficiant d'une AUT pourra, par exemple, consommer de la cortisone et en profiter pour effectuer un rééquilibrage hormonal : il sera alors autorisé à prendre certains anabolisants pour favoriser le développement musculaire et contrer les effets secondaires du traitement initial. L'exploitation de cette zone grise ouvre une véritable boîte de Pandore. Si le cyclisme professionnel fait aujourd'hui en sorte de mieux encadrer les AUT, l'athlétisme montre plus de largesses. D'autres produits, dont les effets dopants font peu de doute, restent autorisés : les cétones (qui préservent les réserves de glucose), l'ITPP (qui mime les effets d'un échauffement musculaire) ou les hormones thyroïdiennes (qui facilitent la perte de masse grasse tout en agissant comme psychostimulants).

Autre écueil : la question des seuils. La prévalence de l'asthme, dûe à la multiplication des efforts respiratoires, est plus élevée que la moyenne chez les athlètes d'endurance . L'utilisation de Ventoline (salbutamol) permet de dilater les bronches, mais les doses tolérées (1 600 ng/ml sur 24 h, soit 15 à 20 bouffées) dépassent largement les besoins thérapeutiques standards. De plus, l'ingestion sous forme de cachets procure un effet anabolisant. Quand le quadruple vainqueur du Tour, Chris Froome, fut contrôlé avec le double de la dose permise, il fut blanchi après avoir dépensé environ 7 millions d'euros en frais d'avocats. À titre de comparaison, le budget annuel de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) oscillait à l'époque entre 8 et 10 millions d'euros.

La marge de manœuvre accordée par le passeport biologique est également vertigineuse. Dans les années 1980, avant l'arrivée de l'EPO sur le marché, le taux moyen d'hématocrite (volume de globules rouges) dans le peloton était de 43 %. Or aujourd'hui, l'UCI autorise un taux allant jusqu'à 50 %. Un athlète peut donc « monter » son taux artificiellement jusqu'à 49 % pour optimiser ses performances tout en restant dans les clous, prétextant si besoin un stage en altitude.

Enfin, l'indépendance des instances interroge. L'ITA (Agence de contrôles internationale), mandatée par l'AMA, facture ses services aux organisateurs d'événements. C'est un peu comme si un candidat à un concours payait lui-même ses examinateurs... Depuis que l'AFLD (mandatée et financée par l'État) n'est plus aux commandes des tests sur le Tour de France (après 2008), les contrôles positifs y sont devenus quasi inexistants.

Il y a, dès lors, de quoi douter de l'intégrité du sport de haut niveau. Il reste pourtant, à n'en pas douter, des athlètes propres : ceux qui prennent en compte les mots inspirants de l'entraîneur de bobsleigh dans le film Rasta Rockett : « Si tu ne vaux rien sans ta médaille, tu ne vaudras pas plus avec. »

À retenir
  • Le Kenyan Sabastian Sawe a établit dimanche dernier un nouveau record du monde lors du marathon de Londres, qu'il a parcouru en 1 h 59 min 30 s, explosant la barre symbolique des 2 h.
  • 2 mois avant la compétition, le Kenyan s'est soumis volontairement à 25 contrôles antidopage, financés par son sponsor Adidas.
  • Hélas, la lutte contre le dopage est toujours très en retard sur les nouveaux produits.
  • Une étude de 2017 a révélé que plus de 43 % des sportifs ayant participé aux Championnats du monde d'athlétisme en 2018 s'étaient dopés l'année précédente. Entre 1 et 2 % seulement ont été contrôlés positifs.
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