Nucléaire : les raisons d’un désastre
Économie

Nucléaire : les raisons d’un désastre

Par Pierre-Louis Brière - Publié le 08/11/2022 - Centrale nucléaire près de Dampierre-en-Burly (Shutterstock)
« Électricité : enquête sur une débâcle », c’est le titre de l’excellent article du Point (27/10/22) sur le saccage du parc nucléaire français. Il détaille la succession de choix politiques désastreux qui ont mené à la crise énergétique actuelle.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La France était championne du nucléaire civil avec un vrai temps d’avance sur les autres pays. C’était une filière d’excellence qui attirait nos meilleurs ingénieurs, un savoir-faire français, une compétence technique et technologique rare. Aujourd’hui 30 des 56 réacteurs d’EDF fonctionnent. Cela résulte d’un long processus de déconstruction du parc nucléaire français depuis plus de 20 ans. Qui sont les responsables ?

En 1997, sous la pression des Verts, Lionel Jospin enterra Superphénix. C’était un réacteur de quatrième génération capable d’utiliser l’uranium naturel de manière cent fois plus efficace et de brûler les déchets nucléaires les plus dangereux. C’est cette « promesse d’un nucléaire durable » qui fit enrager les anti-nucléaires (en les dépossédant de l’argument écologique) cherchant alors à justifier cette décision d’arrêt par de multiples raisons qui furent toutes démenties par la suite. Lionel Jospin renonça après au projet d’un nouveau réacteur pour remplacer la centrale à charbon de Cordemais. Elle fonctionnera à plein régime cet hiver.

Ce fut ensuite une bataille pour conquérir l’opinion publique. Les anti-nucléaires remportèrent une victoire morale conséquente en faisant passer leur cause comme la lutte contre le réchauffement climatique. Le paradigme était ainsi inversé et leur combat légitimé par la question environnementale. Une vraie bascule.

Ainsi en 2007, toutes les associations de l’écologie politique furent présentes au Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy. La question énergétique quitta après la tutelle de Bercy pour celle du ministère de la transition écologique. On ne parla désormais plus de l’énergie sous l’angle de l’économie ou de l’industrie, mais uniquement sous le spectre climatique. Exit toutes les autres variables ! Ce fut la fin des réunions stratégiques sur l’avenir du parc nucléaire et sur les investissements à réaliser.

En 2012, François Hollande reprit le pacte vert négocié par Martine Aubry et Cécile Duflot. Il prévoyait un désengagement massif du nucléaire dans le mix énergétique (de 75% à 50% d’ici 2025, soit la fermeture de 17 à 20 réacteurs). Des décisions très graves furent prises comme le plafonnement de la production d’électricité d’origine nucléaire.

En 2018, Emmanuel Macron mit fin au programme Astrid. Décision prise sans débat et sans concertation. D’un revers de main, « 60 années de recherches scientifiques furent jetées aux oubliettes » (Le Point). Pourtant ce prototype reprenait l’ambition du Superphénix : réduire considérablement les déchets nucléaires par la réutilisation du plutonium. Il aurait « offert à la France une indépendance électrique de plusieurs siècles en utilisant le stock d’uranium appauvri ». Bercy commanda alors un rapport qui recommandait de construire au plus vite trois paires de réacteurs. Rapport aussitôt classé secret défense.

La fermeture de Fessenheim fut entérinée par Emmanuel Macron qui invoqua des raisons de sécurité, malgré le fait qu’elle soit considérée comme l’une des centrales les plus sûres de France (selon l’Autorité Indépendante de Sureté Nucléaire). En réalité, le gouvernement céda à la pression des écologistes et des exécutifs allemand et suisse qui jugeaient cette centrale trop proche de leur frontière. Ingérence ?

Les rapports s'accumulèrent sur le bureau de l’Elysée pour alerter sur la situation et les risques futurs. Qu’ils viennent de l’Autorité Indépendante de Sureté Nucléaire, de l’Académie des Sciences ou de parlementaires, ces rapports restèrent bien trop longtemps lettre morte.

Ce n’est qu’en 2022, lors de la campagne présidentielle, qu’Emmanuel Macron annonça la construction de 14 réacteurs nucléaires. Cependant, aucune commande n’a encore été passée. Le gouvernement et EDF se renvoient sans cesse l’ascenseur. En réalité, comme l’a dit publiquement son directeur général d’alors, en août 2022 lors de la rentrée du Medef, EDF n’est pas en capacité d’ouvrir de nouvelles centrales. Suite aux demandes des gouvernements successifs, EDF a adapté sa stratégie pour fermer 12 centrales et non pour en créer de nouvelles. Il y a ainsi un manque très important de main d’œuvre (ingénieurs, soudeurs, robinetiers) mais aussi de compétences ! Emmanuel Macron supporta très mal cette sortie publique.

Les politiques français ne sont pas les seuls responsables. L’Union Européenne, en liant les prix du gaz et de l’électricité, a une grande part de responsabilité dans l’explosion des prix suite au conflit ukrainien. C’est ce que fit remarquer Olivier Marleix (président du groupe LR à l’Assemblée nationale) le 4 octobre : « Poutine a créé une crise du gaz en Europe, l’Europe s’est inventée une crise de l’électricité ».

Sans 20 années de mauvais choix, la France serait à l’évidence dans une situation tout autre. Cette crise énergétique est aussi celle de la responsabilité des dirigeants politiques mais aussi des discours moralisateurs et lancinants des idéologues de l’écologie politique. La situation montre l’inefficacité des politiques de court terme, cédant aux modes du moment. À l’heure de la responsabilité politique, le gouvernement semble se cacher derrière son col roulé et a pour seule réponse les chèques, boucliers tarifaires ou artifices de communication.
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