International

Le conflit dans le golfe Persique risque de refaire basculer l'Irak dans la guerre civile

Par Ludovic Lavaucelle. Synthèse n°2686, Publiée le 29/04/2026 - Photo : Mossoul, 30 avril 2024 : une affiche à la gloire des miliciens chiites alliés de Téhéran Crédits : Shutterstock (photo d'Obaida Hitto)
L'Iran a constitué un réseau d'alliés au Moyen-Orient. Le Hezbollah libanais est aujourd'hui très affaibli sous les coups de boutoir israéliens. Les Houthis yéménites - au bord de la mer Rouge - sont restés plutôt discrets depuis l'offensive aérienne sur l'Iran commencée en février dernier. Mais l'Irak reste un champ de bataille majeur où les Iraniens gardent le contrôle sur le gouvernement.

Le régime iranien a développé de puissantes ramifications (les « proxies ») au Moyen-Orient. Le Hezbollah libanais a subi des pertes très lourdes. S'il résiste férocement à l'offensive israélienne, sa capacité de nuisance n'est plus comparable à la menace qu'il représentait ces dernières décennies. Les Houthis yéménites restent plutôt discrets malgré les menaces proférées en soutien à Téhéran. On parle moins de l'Irak, encore très fragile après des années d'une guerre sanglante et le fossé est béant entre les communautés. Là, les Iraniens ont conservé une influence importante dans un pays peuplé majoritairement de chiites. C'est sur le sol irakien que se trouvent les sites les plus sacrés de l'islam chiite. La puissance iranienne se mesure par les souffrances des Kurdes particulièrement visés par les tirs de drones venant de l'autre côté de la frontière au nord du pays. Plusieurs camps abritent des réfugiés et des combattants kurdes iraniens. Le cas dramatique de Ghazal Molan, une jeune Kurde de 19 ans d'origine iranienne, témoigne de la pression exercée par Téhéran. Blessée par un tir de missile, elle a succombé à ses blessures après avoir été rejetée par plusieurs hôpitaux de la région. La raison ? Les médecins craignaient des représailles par les soutiens locaux de l'Iran. Les Kurdes, présentés par les Américains comme des alliés sur le point d'intervenir sur le sol iranien, se retrouvent exposés aux tirs iraniens.

L'Irak est le maillon faible de la stratégie américaine et le principal atout restant aux Iraniens. Les relations entre Bagdad et Washington sont au plus bas depuis l'intervention de 2003 et le renversement de Saddam Hussein. Preuve tangible de cette tension : les Américains viennent d'interrompre les versements de dollars au gouvernement irakien – exigeant que les liens avec Téhéran soient rompus et que les miliciens chiites ayant visé des bases américaines soient arrêtés. Il s'agit de 200 millions de dollars en moyenne par jour depuis 2023 ! La région semi-autonome du Kurdistan irakien (établie après la guerre du Golfe de 2003), le refuge montagneux de 6 millions de Kurdes, a été un partenaire loyal pour les Occidentaux. Le Kurdistan iranien, de l'autre côté de la frontière où près de 10 millions de Kurdes vivent, est apparu comme une aubaine pour les stratèges américains. De fait, la République islamique des mollahs a été aussi féroce avec ses propres Kurdes que Saddam Hussein en Irak. Des dizaines de milliers de morts... Pourtant, malgré les tirs soutenus visant les camps du côté irakien, les systèmes de défense anti-aériens n'ont pas été livrés par les Occidentaux. Alors que les Kurdes, y compris les rebelles venant d'Iran, sont restés l'arme au pied. Bagdad interdit en effet toute aide directe à ces combattants : Irakiens et Iraniens cherchent à empêcher les velléités d'indépendance de leurs populations kurdes...

En plus d'être les cibles privilégiées des tirs iraniens, ils sont aussi visés par les milices chiites irakiennes et toujours détestés par les groupes islamistes sunnites par ailleurs. Les boucs émissaires parfaits alors que leurs soutiens occidentaux les utilisent comme des pions sur un échiquier. Or, l'Irak est une « vache à lait » pour Téhéran : les partis politiques chiites irakiens travaillent ensemble pour contrôler l'économie – de la construction à l'agriculture en passant par l'immobilier et les infrastructures publiques. Par le biais de sociétés écrans, ce sont des milliards de dollars qui abondent le trésor iranien en provenance d'Irak. Rien que le marché noir des échanges de devises a rapporté 1,5 milliard de dollars à Téhéran. Et la situation politique irakienne reste précaire : toujours pas de Premier ministre nommé après 5 mois de tergiversations. Un candidat élu avec le soutien des chiites – et la main de Téhéran- a déjà été rejeté par l'administration Trump qui utilise l'arrêt des versements à la Banque centrale irakienne comme un levier. L'Irak est un champ de bataille où les Iraniens savent qu'ils peuvent rivaliser avec Washington.

L'arrêt des transferts de fonds américains au bénéfice de la Banque centrale irakienne est le signe que la tension atteint son paroxysme en Irak. Les Américains y conservent des alliés. Mais – à l'image du Hezbollah libanais – la galaxie de milices chiites est plus puissante en nombre et en équipements que l'armée nationale. La crainte des Américains est de voir l'Irak sombrer dans une guerre civile entre Sunnites et Chiites – entraînant la réapparition de groupes extrémistes et terroristes des deux côtés. Les Américains viennent d'ailleurs de transférer depuis la Syrie près de 6000 prisonniers de l'État islamique placés sous la responsabilité des Irakiens... Même chez les Kurdes, la ligne de fracture apparait : entre le KDP pro occidental et le PUK cherchant la conciliation avec Bagdad et Téhéran. Pour revenir à la jeune Ghazal Molan, c'est justement dans une zone où domine le PUK que les hôpitaux ont refusé de la soigner...

À retenir
  • Les relations entre Bagdad et Washington sont au plus bas depuis l'invasion de 2003
  • Les Américains viennent d'interrompre le versement de 200 millions de dollars par jour à la Banque centrale irakienne - accusant les autorités irakiennes de connivence avec Téhéran
  • La régionalisation du conflit pourrait provoquer une guerre civile dévastatrice en Irak entre les Chiites et les Sunnites, sans parler des Kurdes.
  • Aujourd'hui, l'économie irakienne est largement contrôlée par des milices et des structures opaques dirigées par des Chiites
La sélection
A new Iraq war is coming
UnHerd
S'abonner gratuitement
Ajoutez votre commentaire
Pourquoi s'abonner à LSDJ ?

Vous êtes submergé d'informations ? Pas forcément utiles ? Pas le temps de tout suivre ?

Nous vous proposons une sélection pour aller plus loin, pour gagner du temps, pour ne rien rater.

Sélectionner et synthétiser sont les seules réponses adaptées ! Stabilo
Je m'abonne gratuitement
Le conflit dans le golfe Persique risque...
0 commentaire 0
LES DERNIÈRES SÉLECTIONS
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne