International

Les Malouines entre souveraineté, décolonisation et pétrole.

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2737, Publiée le 14/09/2026 - Photo : Timbre de 1933 célébrant un siècle de présence britannique à Port Louis. Une souveraineté figée que l'or noir et la géopolitique font aujourd'hui basculer.

Crédits : 4ing, Public domain, via Wikimedia Commons
La question des Malouines ressurgit. Milei durcit le ton, Trump se montre évasif sur une éventuelle révision de la position américaine et Londres serre les rangs. Mais réduire cette tension à la seule personnalité du président argentin est une erreur. L'enjeu réel est l'or noir : forages en 2027, production en 2028. Le temps est le véritable acteur du conflit. Plutôt que d'expliquer les Malouines par Milei, replaçons-le dans l'histoire de cet archipel disputé depuis deux siècles.

Fin août 2026, Donald Trump laisse entendre qu'il pourrait revoir la position de neutralité des États-Unis sur l'archipel. Saisissant la perche, Javier Milei durcit début septembre les sanctions contre les compagnies pétrolières opérant sans l'aval de Buenos Aires et rejette l'autodétermination des insulaires. Londres répond sans délai : la souveraineté britannique n'est pas négociable.

L'actualité est brûlante. Mais la réduire à un calcul politique (diversion nationaliste, opportunisme électoral, alignement sur Washington…) serait une erreur. Car derrière cette escalade se joue une échéance concrète : l'archipel entre dans l'ère du pétrole. Premiers forages en 2027, production annoncée pour mars 2028. Plus les infrastructures seront bâties, plus les capitaux engagés, plus il deviendra difficile de solder les comptes. Trouver une issue à ce conflit sempiternel n'a jamais été aussi pressant.

Pourtant, face à cette urgence, le débat public se focalise sur les postures plutôt que sur le fond. C'est peut-être le piège des archétypes. Une fois un homme politique figé dans une image (populiste, fasciste d'extrême droite, marionnette de Trump pour les uns ; visionnaire, sauveur, héros pour les autres) chaque événement nouveau confirme le portrait ancien. L'interprétation précède l'observation. Ce que fait un fou est fou, ce que fait un héros est héroïque. Alors faisons l'inverse. Plutôt que d'expliquer les Malouines par Milei, replaçons Milei dans l'épaisseur de ce conflit historique.

À l'origine, les Malouines ne sont pas grand-chose. Un archipel perdu dans l'Atlantique Sud, à quelques centaines de kilomètres des côtes argentines. Mais avec le temps, il va prendre une valeur considérable. Situées au sud-est de l'Argentine, ces îles ont probablement connu une présence humaine avant l'arrivée des Européens car des indices archéologiques suggèrent que des Yagans, peuple navigateur de Terre de Feu (région à cheval entre le Chili et l'Argentine), auraient pu y parvenir en canoë.

Au XVIe siècle commencent les explorations européennes. En 1690, le capitaine britannique John Strong nomme le détroit central « Falkland Sound » en l'honneur du vicomte Falkland, un nom qui sera conservé par les Britanniques. Mais les premiers à s'y installer sont les Français. En 1764, Louis-Antoine de Bougainville fonde Port-Louis et baptise l'archipel « îles Malouines », en référence aux marins de Saint-Malo ayant financé l'expédition. Les Espagnols l'adapteront ensuite en « Malvinas ». 

Les Britanniques arrivent presque simultanément. L'Espagne, qui considère les Malouines comme relevant de ses possessions sud-américaines, obtient de la France la remise de Port-Louis, moyennant compensation financière. En 1770, les Espagnols chassent par la force les Britanniques, provoquant une crise majeure. Un compromis permet leur retour. Mais trois ans plus tard, Londres abandonne volontairement sa base pour des raisons économiques, tout en laissant une plaque affirmant que ce départ ne vaut pas renoncement à sa souveraineté.

Quand l'Empire espagnol s'effondre en Amérique du Sud, une question devient centrale : qui hérite de ses territoires ? Pour l'Argentine naissante, la réponse est claire : elle est l'héritière des possessions espagnoles, y compris les Malouines. Buenos Aires prend possession de l'archipel en 1820.

Mais cette autorité argentine heurte les intérêts d'une troisième puissance : les États-Unis. Quand le gouverneur argentin fait saisir des navires américains pêchant illégalement, Washington réagit fermement. Fin 1831, un navire de guerre américain détruit les installations argentines. La colonie est exsangue. C'est ce vide créé par les Américains qui permet aux Britanniques d'intervenir.

Le 3 janvier 1833, un navire de guerre britannique arrive à Puerto Soledad. Face à une force supérieure, le commandant argentin doit baisser le drapeau et quitter les îles. Ce jour-là naissent deux versions de l'histoire qui s'affrontent encore aujourd'hui. Pour l'Argentine, c'est une expulsion illégitime d'une administration légitime par la force. Pour le Royaume-Uni, c'est un rétablissement de souveraineté, jamais abandonnée malgré leur départ volontaire. Près de deux siècles plus tard, tout le contentieux tient dans ces deux lectures contradictoires de 1833.

Après 1833, les Britanniques n'expulsent pas tout le monde (on parle d'une trentaine de personnes) et installent durablement leur administration. Londres transforme les Malouines en colonie de la Couronne en 1840, Stanley devient la capitale en 1845. Buenos Aires proteste dès 1833 et maintient sa revendication pendant tout le 19e siècle. Le conflit se fige pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce que la vague de décolonisation d'après-guerre remette le dossier sur la table.

En 1965, l'ONU (résolution 2065) reconnaît l'existence d'un différend et invite les deux pays à négocier. Elle ne tranche pas la souveraineté, mais ne considère pas non plus le dossier comme clos. Fait capital : Londres lui-même envisage alors sérieusement un transfert. Dans les années 1960 et 1970, plusieurs formules sont étudiées, dont le « leaseback », c'est-à -dire transférer la souveraineté à l'Argentine, puis louer les îles au Royaume-Uni (un peu comme Hong-Kong avec la Chine). 

Le 2 avril 1982, la dictature militaire argentine envahit les îles. Le Royaume-Uni riposte en envoyant une flotte à des milliers de kilomètres (un déplacement pharaonique pour l'époque, une démonstration de force considérable). Après 74 jours de combats, l'Argentine capitule. Bilan : 649 morts argentins, 255 britanniques. La guerre change tout. Pour Londres, elle confirme que les habitants doivent être protégés d'une puissance capable de recourir à la force. Pour Buenos Aires, elle transforme les Malouines en lieu de mémoire nationale.

En Argentine, la souveraineté sur les Malouines est une cause transpartisane. Inscrite dans la Constitution en 1994, elle y est qualifiée de « légitime et imprescriptible », faisant de leur récupération un « objectif permanent et irrévocable du peuple argentin ».

En Argentine, comme dans une grande partie de l'Amérique du Sud (et plus largement dans le monde, comme nous l'avions récemment documenté avec l'Islande par exemple), les notions de souveraineté, de patriotisme et d'identité nationale ne font pas débat. Appliquer notre prisme hexagonal à cette réalité est une erreur de méthode. En France, ces sujets divisent profondément. Transposé chez nous, ce consensus équivaudrait à une France unanime sur ses racines chrétiennes et son histoire.

Les Malouines fonctionnent précisément comme ce consensus national. Le slogan « Las Malvinas son argentinas » apparaît partout : écoles, monuments, culture populaire. Lors de la demi-finale de la Coupe du monde 2026 face à l'Angleterre, les joueurs argentins ont déployé une banderole portant cette mention, tandis que l'hymne des supporters évoquait aussi l'archipel.

Le Royaume-Uni place l'autodétermination au centre de sa doctrine. Le référendum de 2013 en est l'argument phare : 99,8 % des habitants votent pour le maintien du statut britannique (92 % de participation). Buenos Aires rejette cette portée. Son raisonnement soutient qu'on ne résout pas un conflit de souveraineté né d'une occupation ancienne en demandant à la population installée de décider à qui appartient le territoire. Milei reprend cette doctrine en 2026, évoquant une « population implantée sur un territoire usurpé ».

C'est le cœur du conflit juridique contemporain. Londres invoque “l'autodétermination des peuples”, Buenos Aires oppose l'intégrité territoriale et la décolonisation. Si le Royaume-Uni brandit ce scrutin comme un verrou définitif, l'ONU n'a jamais fermé le dossier et les Malouines restent traitées dans le cadre de la décolonisation, les résolutions appelant à un règlement négocié.

Depuis 1982, Londres a durablement fortifié l'archipel. La base de Mount Pleasant en est le cœur (aérodrome, forces terrestres, moyens aériens, surveillance permanente) avec un objectif clair, celui d'empêcher toute répétition du scénario de 1982. Mais une question est rarement posée : le Royaume-Uni pourrait-il encore répondre militairement à une escalade argentine comme il y a 45 ans ? La Royal Navy a drastiquement réduit sa flotte de surface et ses capacités de projection. Un déploiement massif dans l'Atlantique Sud serait aujourd'hui coûteux, long et stratégiquement risqué. Milei le sait, ce qui rend sa menace crédible. En écho à cette fragilité, il a d'ailleurs annoncé la construction d'une base navale en Terre de Feu, pour renforcer la présence argentine dans l'Atlantique Sud et vers l'Antarctique. Le discours rassurant de certains analystes britanniques ne reflète pas cette réalité capacitaire (voir document sélection).

Les Malouines ne sont plus de simples cailloux. C'est un territoire de 12 000 km², une zone maritime de 400 000 km², d'importantes ressources de pêche et désormais des gisements pétroliers qui changent la donne. Le projet Sea Lion, au nord des îles, a franchi une étape décisive : financements bouclés, premier baril prévu en mars 2028 pour une exploitation de trente ans (1,7 milliard de barils estimés, 2,2 milliards de dollars d'investissement). Pour Londres, les habitants ont le droit de développer leurs ressources. Pour Buenos Aires, c'est la création d'un fait accompli économique sur un territoire contesté. Plus les infrastructures s'ancrent, moins un changement de souveraineté sera possible.

En septembre 2026, Milei annonce des sanctions renforcées contre les entreprises participant à l'exploitation pétrolière. Navitas Petroleum, l'un des opérateurs majeurs, est coté à Tel-Aviv et lié à d'importants investisseurs israéliens. Or Milei est l'un des dirigeants étrangers les plus proches d'Israël. Malgré cela, il accepte que sa politique sur les Malouines frappe directement ces intérêts économiques. Sur ce dossier, la doctrine nationale semble primer sur son tropisme israélien.

Le 31 août 2026, Donald Trump annonce « revoir » la position américaine sur les Malouines. Sans les déclarer argentines, il brise la neutralité historique de Washington. Les motivations s'entrecroisent : veut-il aider un allié sud-américain, punir Londres sur le dossier iranien, contrer l'influence chinoise, ou capter une part de la future rente pétrolière au détriment d'un concurrent européen ? Plusieurs hypothèses peuvent coexister.

En arrière-plan, Pékin soutient depuis longtemps la revendication argentine pour étendre son influence en Amérique latine. Dans cette compétition sino-américaine, le dossier dépasse la simple relation Londres-Buenos Aires car si Washington se rapproche de l'Argentine, Pékin renforcera son soutien pour ne pas laisser les États-Unis monopoliser ce levier stratégique.

Chaque camp cultive ses angles morts. L'Argentine omet que les Britanniques étaient présents avant sa naissance, que la population civile n'a pas été totalement expulsée en 1833, et que les habitants actuels refusent massivement sa souveraineté. Londres omet qu'il a lui-même négocié un transfert avant 1982, que l'ONU maintient le dossier en décolonisation, et qu'il exploite aujourd'hui des ressources dans un espace juridiquement contesté.

Les Malouines ne sont ni une lubie de Milei, ni un souvenir poussiéreux de 1982. C'est une cause vivace, jamais réglée, qui traverse les siècles. Se focaliser sur le président argentin, c'est un peu regarder le doigt quand il pointe la lune. Les Malouines sont le lieu où l'histoire, le droit, la géopolitique et le pétrole se donnent rendez-vous en 2028. Et cette fois, le compte à rebours a déjà commencé.

À retenir
  • Depuis l'expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833, deux récits s'affrontent : pour Buenos Aires, une occupation illégitime ; pour Londres, un rétablissement de souveraineté. Ni la guerre de 1982, ni les négociations d'avant-guerre n'ont soldé le différend.
  • Londres brandit l'autodétermination (99,8 % des habitants veulent rester britanniques, référendum de 2013). Buenos Aires oppose l'intégrité territoriale et la décolonisation d'un territoire usurpé. L'ONU maintient le dossier ouvert, appelant toujours à la négociation.
  • Le projet Sea Lion (1,7 milliard de barils, 2,2 milliards de dollars d'investissement) entre en phase décisive : forages en 2027, premier baril en mars 2028. Chaque infrastructure bâtie rend le statu quo plus difficile à renverser. Le temps est devenu l'acteur principal du conflit.
  • Milei durcit le ton (sanctions contre les opérateurs pétroliers, base navale en Terre de Feu), Trump ouvre une brèche diplomatique, la Chine soutient l'Argentine. Surtout, la Royal Navy n'a plus les moyens d'une nouvelle guerre des Malouines comme en 1982. La menace argentine est désormais crédible.
La sélection
Why is Donald Trump talking about the Falklands ? | BBC News
A regarder sur la chaine Youtube de la BBC
S'abonner gratuitement
Ajoutez votre commentaire
Pourquoi s'abonner à LSDJ ?

Vous êtes submergé d'informations ? Pas forcément utiles ? Pas le temps de tout suivre ?

Nous vous proposons une sélection pour aller plus loin, pour gagner du temps, pour ne rien rater.

Sélectionner et synthétiser sont les seules réponses adaptées ! Stabilo
Je m'abonne gratuitement
Les Malouines entre souveraineté, décolo...
0 commentaire 0
LES DERNIÈRES SÉLECTIONS
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne
Lire en ligne