La nouvelle architecture de l'argent : enjeux et implications (partie 1)
Depuis plusieurs années, nous documentons la numérisation du système monétaire et financier, ses dérives potentielles et, surtout, l'absence quasi totale de débat public à destination des citoyens. Il faut pourtant bien comprendre que ce qui se prépare dépasse largement une simple modernisation technique. Il s'agit de redéfinir ce qu'est l'argent, qui l'émet, qui le fait circuler, selon quelles règles, et jusqu'où son usage peut être conditionné. En bout de chaîne, c'est bien le rapport entre l'individu, la monnaie et le pouvoir qui se trouve redessiné en profondeur, à l'échelle européenne mais aussi mondiale.
S'il y a l'euro numérique et l'identité numérique, dont on entend parfois parler (et encore, très peu), il existe aussi des projets beaucoup plus méconnus comme Agorá, Pontes et Appia. Il y a fort à parier que ces noms ne vous disent rien. Ce qui questionne, tant ils s'inscrivent dans une architecture où tout est conçu pour fonctionner ensemble. Pris séparément, chacun ressemble à un chantier technique, presque inéluctable, qui suivrait l'adage « il faut vivre avec son temps ». Mis bout à bout, vous verrez qu'ils racontent autre chose.
La documentation est abondante, certes. Chaque pièce possède ses rapports officiels, ses pages, son calendrier, parfois déjà ses essais en conditions réelles, voire carrément sa mise en service. Mais, comme nous l'écrivions : « Quelle est la valeur d'une abondance qui ne se donne pas à voir ? Qui s'entasse dans des recoins numériques que personne ne fréquente, ne relaie, ne discute ? ».
Dans tout ce qui est rapporté et discuté çà et là (lorsque ça l'est), ce qui manque cruellement, c'est la vision d'ensemble. L'édifice que toutes ces briques sont en train d'ériger. Car tout est interdépendant (institutions, marchés, particuliers, blocs économiques). C'est cet ensemble que nous allons reconstituer, pièce par pièce, à partir des documents officiels publiés par les acteurs concernés, pour les mettre en lumière et en mesurer les impacts. En commençant par Agorá.
Porté par la Banque des règlements internationaux (BRI), son innovation Hub (son département innovation) et plusieurs banques centrales, Agorá teste une infrastructure commune et programmable (nous y reviendrons, car c'est le cœur du sujet) pour les paiements transfrontaliers de gros, ceux qui se jouent entre banques et grandes institutions financières.
Une parenthèse s'impose parce que d'emblée, un concept central doit être compris : la tokenisation. En français, on pourrait parler de « jetonisation » (un token étant un jeton). Elle consiste à représenter une monnaie, un actif, une créance ou un droit sous forme de jeton numérique inscrit sur un registre informatique. Pour faire simple, c'est un peu comme transformer un titre de propriété en objet numérique échangeable. Une action, une obligation, un dépôt bancaire, une part de fonds ou certains droits sur un bien peuvent ainsi être représentés par un jeton. Celui-ci peut ensuite circuler, être transféré, fractionné, échangé sur une infrastructure programmable et donc obéir automatiquement à certaines règles. En théorie, presque tout ce qui peut être juridiquement ou économiquement représenté peut être tokenisé.
La BRI, fondée en 1930 et basée à Bâle, en Suisse, se définit elle-même comme la « banque des banques centrales ». C'est la première institution financière mondiale et 63 banques centrales et autorités monétaires y sont actionnaires. C'est là que se rencontrent les émetteurs des grandes monnaies, que se négocient les standards financiers internationaux et que se coordonnent les politiques monétaires à l'échelle planétaire. Elle bénéficie en Suisse d'une immunité de juridiction, et ses cadres ainsi que les représentants des banques centrales y disposent d'une forme d'immunité diplomatique.
Actuellement, deux Français siègent à son conseil d'administration : Christine Lagarde, en tant que présidente de la BCE, et Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France. Ce dernier, ancien directeur de cabinet de Gabriel Attal, très proche d'Emmanuel Macron, a été nommé gouverneur sur proposition du président de la République. Il est connu pour ses positions ouvertes en faveur des projets fédéraux européens, de l'euro numérique et de la transformation numérique du système financier.
Agorá n'est pas un petit essai périphérique. La BRI le présente comme le projet le plus vaste et le plus complexe jamais conduit par son Innovation Hub, tant par le nombre de juridictions que de participants. D'un côté, huit banques centrales : la Banque de France pour l'Eurosystème, la Réserve fédérale de New York, la Banque d'Angleterre, la Banque du Japon, la Banque nationale suisse, la Banque de Corée, la Banque du Mexique et, depuis mai 2026, la Banque du Canada. De l'autre, plus de quarante institutions financières privées : JPMorgan, BNP Paribas, Deutsche Bank, HSBC, UBS, Santander, Visa, Mastercard, Swift, Euroclear… Tous réunis sous l'égide de l'Institute of International Finance. Vous retrouverez en sélection le document officiel de présentation du projet.
Agorá, « place du marché » en grec, veut faire circuler sur une même infrastructure deux formes de monnaie tokenisées. D'un côté, les réserves de banque centrale, la monnaie la plus sûre, que les banques gardent auprès de leur institution centrale pour régler leurs comptes entre elles. De l'autre, les dépôts commerciaux, la monnaie que ces banques créent pour leurs clients (comme le compte courant d'une grande entreprise ou d'un fonds d'investissement). Aujourd'hui, ces deux monnaies passent par des systèmes distincts, ce qui crée des délais et des risques lors des transferts internationaux.
Ils partent du constat qu'aujourd'hui, un virement international ressemble un peu à une course d'obstacles. L'instruction passe d'intermédiaire en intermédiaire, chacun vérifie, chacun attend son tour, et l'argent peut partir d'un côté sans être arrivé de l'autre. Agorá propose une autre mécanique appelée le règlement atomique. Sur cette plateforme, le paiement n'est plus une suite d'étapes. Soit toutes les écritures passent en même temps, soit aucune ne passe. Donc théoriquement, personne ne peut se retrouver à avoir payé sans que l'autre ait reçu.
Rapidité, efficacité, réduction des risques et surtout lutte contre la fraude et le crime organisé : c'est ce qui est mis en avant, et c'est objectivement inattaquable. Mais c'est justement parce que c'est inattaquable que la mécanique mérite l'attention. Des buts vertueux et apparemment circonscrits peuvent justifier la mise en place d'infrastructures dont les capacités, une fois déployées, se révèlent bien plus étendues que leur objectif initial (Kids Act, Chat Control etc…). La lutte contre le blanchiment et le crime organisé implique ici que chaque transaction fasse l'objet de vérifications de conformité coordonnées entre tous les participants.
Ce qui serait rendu possible dépasse alors largement la lutte contre le crime. C'est la capacité technique de conditionner, de surveiller et de bloquer tout flux financier à grande échelle. La notion de conformité pourrait alors devenir infiniment extensible. Elle ne servirait plus seulement à traquer les fraudeurs, mais pourrait offrir un levier technique pour isoler des institutions jugées non coopératives, ou pour asphyxier économiquement des États et des entités qui ne s'aligneraient pas sur les directives géopolitiques ou réglementaires de ceux qui en auront, in fine, la maîtrise (et à partir de là, c'est peut-être aussi intéressant de voir qui est dans le projet et surtout qui n'y est pas).
Et effectivement, le véritable changement réside dans la programmabilité. Concrètement, une plateforme programmable permet d'intégrer dans l'opération des règles qui s'exécutent automatiquement, au moyen de ce qu'on appelle des smart contracts, (littéralement « contrats intelligents »), c'est-à-dire des bouts de code qui s'exécutent tout seuls quand les conditions prévues sont remplies. La BRI écrit explicitement que ces contrats peuvent intégrer « la logique de l'opération, les exigences de conformité et les déclencheurs conditionnels ».
La nuance technique est importante pour la suite car dans Agorá, ce n'est pas nécessairement la monnaie elle-même qui porte toutes ces règles, mais la plateforme sur laquelle se déroule la transaction. Du point de vue pratique, ce qui change profondément, c'est que le transfert devient conditionnel. C'est ici qu'il faut séparer ce qui est factuel de ce qui peut être déduit. La capacité technique est documentée et même promue, l'usage politique, lui, ne l'est pas. Certes, Agorá ne vise pas les particuliers, mais la logique technique est universelle, et les critères qui bloquent ou libèrent un paiement peuvent être modifiés à tout moment.
Le Royaume-Uni vient d'en fournir un exemple concret. En septembre 2026, plusieurs banques britanniques ont testé de vrais dépôts tokenisés. Dans certaines opérations, l'argent était bloqué puis automatiquement libéré lorsque la condition prévue était satisfaite. L'usage est défendable car il s'agit de sécuriser une transaction. Mais la logique est générale car si l'argent peut partir lorsque A est vrai, il peut ne pas partir lorsque A est faux. Le débat politique ne commence pas avec la technologie, mais avec une question qui semble simple, à savoir qui décide de A, et quels garde-fous réels ?
C'est précisément la question que nous avions posée sur l'euro numérique. Il faut d'abord rappeler que, techniquement, l'euro numérique est programmable. C'est une caractéristique inhérente à sa technologie. Le projet de règlement européen interdit d'exploiter ces capacités techniques et d'en faire une « monnaie programmable » au sens où son usage pourrait être contrôlé à distance, limité à certains biens ou services, ou conditionné à des critères prédéfinis. Cette interdiction existe aujourd'hui. Mais elle ne s'interdit rien d'autre.
Et c'est là que le raisonnement devient intéressant. Car cette « non-programmabilité », en plus de ne tenir qu'à une promesse politique et juridique, occulte surtout quelque chose d'essentiel qu'Agorá met en lumière : la monnaie n'a même pas besoin d'être programmée pour que le paiement le soit. La monnaie peut rester juridiquement neutre. Mais si la plateforme conditionne le paiement à certaines vérifications (conformité, sanctions, ou tout autre critère) et que la condition n'est pas remplie, le paiement est bloqué. Juridiquement, la monnaie n'a pas été programmée, c'est l'infrastructure qui a appliqué la règle. Mais pour l'utilisateur, le résultat est le même, l'argent ne passe pas. Paiement refusé. Or, une monnaie numérique, par définition, ne flotte pas dans le vide, elle doit circuler sur une infrastructure. Et toute infrastructure de règlement est, par nature, un ensemble de règles exécutées par du code. Elle est donc programmable par défaut. La programmabilité est la clé de voûte de cet écosystème financier en construction, vantée par ses promoteurs eux-mêmes. Il est difficile d'imaginer que cette capacité fondamentale, bâtie pour l'ensemble du système, s'arrêterait miraculeusement au seuil du compte du particulier.
Il n'est pas question de dire bêtement que le pouvoir prévoit de vous empêcher d'acheter tel produit ou de disposer librement de votre argent, ni que la monnaie devienne un levier de contrôle absolu. Rien ne le démontre aujourd'hui. Mais tout permet de le penser. Dès lors qu'une infrastructure, ou la monnaie elle-même, permet techniquement de faire dépendre un paiement de conditions, il devient légitime, et peut-être même nécessaire, de se demander jusqu'où ces conditions pourraient un jour être étendues. Sanctions administratives, urgences climatiques ou sécuritaires, critères comportementaux, quotas carbone individuels... On peut tout imaginer. Et c'est précisément parce qu'on peut tout imaginer que l'absence de débat public sur ces questions est troublante.
Ce n'est pas un exercice futile, car il semblerait qu'il en va de la liberté de chacun et de la protection de la société face à de potentielles dérives. Surtout à la sortie d'une période où la citoyenneté a été conditionnée à un statut vaccinal et où la logique de pass a fait irruption dans nos vies. Une époque nébuleuse, sur laquelle toute la lumière ne sera probablement jamais faite, et qui n'est pas étrangère aux sphères de pouvoir en place aujourd'hui.
- Agorá, Pontes, Appia, euro numérique et identité numérique ne sont pas des modernisations techniques isolées. Ce sont des pièces interdépendantes conçues pour s'emboîter, dessinant les contours d'un écosystème financier global, unifié et interconnecté.
- L'interdiction juridique de la « monnaie programmable » est contournée par la plateforme. Si l'infrastructure conditionne l'autorisation du paiement à des règles de conformité, le résultat pour l'utilisateur est strictement identique : si la condition n'est pas remplie, la transaction est bloquée.
- Présentée sous l'angle inattaquable de l'efficacité et de la lutte contre la fraude, cette capacité technique à conditionner les flux est structurellement extensible. Dès lors que la monnaie et son infrastructure relèvent de l'autorité politique, il est légitime d'interroger les garde-fous car les mêmes mécanismes pourraient demain être mobilisés pour appliquer des sanctions administratives, des quotas carbone ou des critères comportementaux. Il ne s'agit pas de prédire une dérive, mais de constater que l'architecture technique la rend possible.
- Tout est public, mais rien n'est débattu. La complexité technique et la compartimentation de l'information (confinée à des cercles d'initiés ou à des sites institutionnels que ni le grand public ni les médias ne consultent) créent un vide démocratique. Les règles fondamentales de notre système économique sont ainsi codées et déployées sans que les citoyens n'aient pu en prendre connaissance, ni a fortiori les discuter.