Société

Tous ces mots que l'on ne prononce plus

Par Judikael Hirel. Synthèse n°2698, Publiée le 27/05/2026 - Photo : Chaque année, nous utilisons de moins en moins de mots. Crédits : Photo : sauvageauch0 / Pixabay
En quelques années, notre vocabulaire quotidien s'est appauvri de plusieurs centaines de mots. Mais où et comment les avons-nous perdus ?

C'est paradoxal : chaque année, les dictionnaires s'enrichissent de dizaines de nouveaux mots, censés refléter les évolutions sociétales du moment. Mais, en même temps, nous en utilisons de moins en moins au quotidien. Débunker, cagnotter, prompter, pais aussi VAR ou chemsex… Pour le meilleur ou pour le pire, 150 nouveau mots ont ainsi rejoint les 65000 déjà présents dans le célèbre Petit Robert. Pourtant, si l'on en croit les travaux des chercheurs américains en psychologie et linguistique Valeria Pfeifer, et Matthias Mehl, nous utilisons 338 mots de moins au quotidien qu'il y a quinze ans. Leur étude explicitement baptisée « Glisser vers le silence » souligne qu'entre 2005 et 2019, le volume quotidien de parole a en effet chuté de 16000 à 12700 mots.

Notre vocabulaire quotidien serait-il en train de s'appauvrir ? Il semble bien que oui. Pour parvenir à poser ce constat, le duo de chercheurs a analysé les données audio de 22 études différentes, conduites entre 2005 et 2019, impliquant environ 2200 participants âgés de 10 à 94 ans, issus des États-Unis, d'Europe et d'Australie. La compilation de ces données est claire. Mais où sont donc passés tous ces mots perdus ? À quel moment, dans quels endroits ne nous les prononçons-nous plus ? En réalité,  nous les égarons du simple fait de l'évolution de notre mode de vie : une livraison qui remplace un passage en caisse, une caisse automatique ou une borne de commande remplaçant l'humain, ou tout simplement l'essor du télétravail... Autant de raisons de parler moins à l'autre dans notre vie quotidienne, tout simplement.

Et ce n'est peut-être que le début, d'autant plus que toutes les tranches d'âge semblent touchées par le phénomène. Les plus jeunes sont toutefois les plus concernés : quand les plus de 25 ans perdent 314 mots prononcés par jour chaque année, les moins de 25 ans en perdent en moyenne 452… De là à y voir l'effet d'un usage massif des smartphones et des réseaux sociaux, il n'y a qu'un pas. L'explosion du recours aux messages vocaux, tant pour gagner du temps au lieu d'écrire que pour masquer sa méconnaissance de l'orthographe permet tout de même d'en douter. Pour autant, les réseaux sociaux affectent d'ores et déjà l'orthographe et le langage des 16-24 ans. Ainsi, 40 % des Français, tout âge confondu, ressentent l'influence des réseaux sociaux sur leur langage au quotidien  : 23% d'entre eux déclarent faire plus de fautes de français, 19 % utiliser plus de mots anglais et 9 % avoir un langage plus familier.

Pour le psychologue Matthias Mehl, co-auteur de cette étude, « les gens campent sur les médias sociaux et leur smartphone. Cela a sûrement un rapport. Et je serai surpris qu'après 2019, la tendance se soit inversée. La pandémie a accéléré nombre de courants déjà présents dans la société. »  « À première vue, 300 mots environ semblent être une perte minime et insignifiante, comme si cela ne changeait pas grand-chose », décryptent les chercheurs. Mais, aussi anodine que puisse paraître une perte de 338 mots par jour, la baisse de ces mots parlés quotidiennement s'accumule inévitablement. Cela signifie que, chaque année, nous parlons plus de 120 000 mots de moins que l'année précédente.  De 2005 à 2019, la réduction du nombre estimé de mots parlés par jour a été d'environ 28 %. Cette perte de mots reflète autant de conversations, grandes et petites, que nous avons cessé d'avoir avec les autres. 

En tout cas, rappellent ces psychologues et linguistes, «  les conversations parlées, « en direct », impliquent des processus sociaux et cognitifs différents de ceux des conversations écrites. Elles peuvent générer des bienfaits pour le bien-être que les applications et les réseaux sociaux ne peuvent pas facilement remplacer. » Valeria Pfeifer rappelle au passage que l'être humain a recours au langage oral depuis plus de 200 000 ans. Qu'en sera-t-il demain ? Alors que l'on a sans doute jamais été aussi seul depuis que l'on est constamment connecté, cela ne peut qu'avoir une influence de perdre des mots, jusqu'à ne plus être capable de les trouver.

À retenir
  • Une étude des psychologues américains Valeria Pfeifer et Matthias Mehl révèle que nous parlons en moyenne 338 mots de moins par jour qu'il y a quinze ans, soit une baisse d'environ 28 % entre 2005 et 2019.
  • Ce déclin s'explique principalement par l'évolution de nos modes de vie : télétravail, automatisation des services, et omniprésence des smartphones et réseaux sociaux. Les jeunes de moins de 25 ans sont les plus touchés, perdant davantage de mots quotidiens que leurs aînés.
  • Cette perte, qui semble anodine au jour le jour, représente plus de 120 000 mots de moins prononcés chaque année.
  • Les chercheurs soulignent que la parole en direct favorise des processus cognitifs et sociaux uniques, bénéfiques pour le bien-être, que les échanges numériques ne peuvent pas remplacer.
La sélection
Chaque année, nous prononçons 120 000 mots de moins, voici pourquoi c'est inquiétant
Ouest-France
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