Islam

Nazisme et islam : l'histoire méconnue de la division SS musulmane

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2744, Publiée le 05/10/2026 - Photo : Des soldats de la division SS "Handschar" lisant le pamphlet antisémite Islam und Judentum, un outil de propagande conçu pour fusionner l'idéologie nazie et l'islam.  Crédits : Bundesarchiv, Bild 101III-Mielke-036-23 / Mielke / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons
Chaque semaine, les chaînes de télévision abreuvent les téléspectateurs de documentaires sur le nazisme. Le sujet semble connu jusque dans ses moindres détails. Pourtant, certains chapitres restent étonnamment méconnus, notamment les relations nouées entre le IIIe Reich et une partie du monde arabo-musulman. Un phénomène qui prend une forme militaire spectaculaire avec la 13e division de montagne de la Waffen-SS dite « Handschar ». 

Créée en 1943 à l'initiative de Heinrich Himmler, composée majoritairement de musulmans et dotée de ses propres imams, cette unité constitue une anomalie qui semble défier les bases du « nazisme originel ». Pour comprendre cette apparente contradiction, il faut remonter dix ans plus tôt, à Jérusalem, et à un personnage central : Mohammed Amin al-Husseini, Grand Mufti de Jérusalem (la plus haute autorité religieuse musulmane de la ville, chargée notamment d'émettre des avis juridiques sur l'interprétation de la loi islamique).

Dès mars 1933, quelques semaines à peine après la nomination d'Hitler comme chancelier, c'est le Grand Mufti en personne qui prend l'initiative du contact. Il approche le consul général allemand à Jérusalem qui, dans un télégramme adressé à Berlin, rapporte son intérêt pour le nouveau régime et son souhait d'une coopération. Al-Husseini voit dans l'Allemagne nazie un allié potentiel contre le projet sioniste en Palestine. C'est le moteur de sa politique. Berlin, soucieux de ménager Londres, reste alors prudent. Mais le contact est établi.

Huit ans s'écoulent avant que cette convergence ne prenne une autre dimension. Entre-temps, al-Husseini, recherché par les Britanniques, a quitté la Palestine pour l'Irak, où il participe en 1941 au coup d'État de Rachid Ali, un putsch soutenu par l'Allemagne nazie qui vise à renverser le régime pro-britannique. L'antisémitisme nazi constitue d'ailleurs, dès les années 1930, un puissant point de convergence avec certains dirigeants et mouvements nationalistes arabes. Berlin exploite aussi le registre religieux, par exemple en 1941, son émissaire à Téhéran propose de présenter Hitler comme le douzième imam envoyé par Allah. Chez al-Husseini, sa haine des Juifs se mêle à son combat contre le sionisme et l'immigration juive en Palestine (il aurait proposé à Hitler d'étendre la solution finale aux juifs d'Afrique du Nord et de Palestine). Lorsque les Britanniques reprennent le contrôle du pays, il fuit en Iran, puis est exfiltré par les Italiens vers l'Europe. Après avoir rencontré Mussolini à Rome, il trouve refuge à Berlin. 

En novembre 1941, Hitler le reçoit à la chancellerie du Reich (photographie de la rencontre). Le compte rendu allemand de la rencontre est sans ambiguïté. Al-Husseini présente Arabes et Allemands comme des alliés naturels, unis par des ennemis communs : les Britanniques, les Juifs et les communistes. Il réclame le soutien du Reich à l'indépendance arabe et à la disparition du foyer national juif en Palestine. Hitler refuse la déclaration publique espérée mais confirme que la lutte contre le foyer juif en Palestine s'inscrit dans sa propre lutte contre les Juifs. La rencontre consacre leur alliance : al-Husseini trouve un allié contre le sionisme et la domination britannique et Hitler, un relais au Moyen-Orient. Hébergé et financé par le Reich, le Mufti diffuse depuis Berlin, sur les ondes de la radio allemande, une propagande violemment antisémite à destination du monde arabe et accède aux plus hauts responsables nazis, notamment Himmler. 

Pour porter cette alliance au-delà des cercles du pouvoir, il lui faut un langage commun, une justification qui puisse parler aux masses musulmanes. Ce langage, on le retrouve dans un pamphlet : Islam i židovstvo (« Islam et Judaïsme »). Ce document majeur, largement occulté des récits historiques classiques, met cette convergence idéologique noir sur blanc. Le texte relit l'histoire de l'islam à travers une hostilité juive présentée comme immuable, depuis Mahomet jusqu'à la Palestine contemporaine. La lutte entre Juifs et musulmans, affirme-t-il, n'aurait rien de nouveau, seul aurait changé « l'emplacement du champ de bataille ». 

Le pamphlet reprend notamment un épisode de la tradition islamique : après la bataille de Khaybar, une femme juive aurait servi à Mahomet un agneau empoisonné. Dans la tradition musulmane, cet épisode célèbre le martyre du Prophète, qui, averti par Dieu, survit. Mais le pamphlet d'al-Husseini rééecrit l'épisode. Le texte suggère que le poison, bien que n'ayant pas tué Mahomet sur le champ, aurait eu des effets durables, contribuant à sa mort quelques années plus tard. Pour l'historien Boris Havel, le déplacement est fondamental car un récit qui glorifiait la protection divine est transformé en une démonstration de la prétendue capacité meurtrière des Juifs, capables de s'attaquer à l'islam lui-même.

Havel y voit une innovation plus large car des éléments de tradition islamique sont mêlés à des représentations issues de l'antijudaïsme européen. Le Juif n'est plus seulement présenté comme faible et vaincu, mais comme un ennemi puissant, conspirateur et presque démoniaque. Des photographies montrent d'ailleurs des soldats de la Handschar, fez sur la tête, lisant la version allemande du pamphlet, Islam und Judentum (photo de couverture).

Reste à trouver des hommes. La Bosnie en guerre constitue alors un terrain de recrutement idéal. Après l'invasion de la Yougoslavie par l'Axe en avril 1941, la Bosnie est intégrée à l'État indépendant de Croatie, régime fasciste allié de Berlin. Commence alors l'une des guerres les plus complexes et meurtrières d'Europe. Les Oustachis croates mènent une politique génocidaire contre les Serbes, les Juifs et les Roms. Les Tchetniks serbes massacrent à leur tour des populations musulmanes et croates. Entre ces feux, les Partisans communistes de Tito mènent leur propre guerre. Pris dans ce chaos, les musulmans de Bosnie paient un lourd tribut. Certaines élites musulmanes se tournent alors vers l'Allemagne en quête de protection et d'autonomie. C'est cette situation locale qui fournit à Himmler les hommes de son projet.

En février 1943, quelques jours après Stalingrad, le Reich manque d'hommes. Himmler propose à Hitler de lever une division SS bosniaque et obtient son accord. Reste un problème : comment intégrer des musulmans slaves dans une organisation fondée sur une doctrine raciale germanique ? Les nazis adaptent leur théorie, présentant notamment les Bosniaques comme les descendants de populations gothiques ou iraniennes, donc racialement compatibles avec la SS. Comme dit l'adage, la fin justifie les moyens. 

C'est là qu'intervient le Mufti. La SS fait appel à lui au printemps 1943 pour soutenir le recrutement. Son impact est considérable. Un rapport fait état de 24 000 à 27 000 inscriptions pour aboutir à environ 21 000 recrues (un engouement considérable quand une division SS compte généralement entre 10 000 et 20 000 hommes) et qualifie l'effet de sa visite « d'extraordinairement réussi ». Devant les imams militaires, al-Husseini désigne trois ennemis communs aux musulmans et à l'Allemagne : le « judaïsme mondial » (la théorie antisémite d'une puissance juive internationale qui dirigerait le monde), l'Angleterre et ses alliés, et le bolchevisme. C'est ici que l'alliance prend une forme concrète. Himmler, lui, apprécie particulièrement l'islam, qu'il considère comme une religion faite pour les soldats (mourir au combat ouvre les portes du paradis, ce qui encourage selon lui le courage et le sacrifice). Il autorise donc des aménagements pour le moins inhabituels au sein de la SS. 

Les soldats portent le fez, coiffe traditionnelle ottomane. Sur celui-ci apparaissent les insignes de la SS, notamment la tête de mort. C'est peut-être le symbole le plus saisissant de cette association improbable : le fez avec l'uniforme SS (images d'époque). Des imams, spécialement formés, sont intégrés à la division pour diriger les prières et l'encadrer religieusement. Les pratiques religieuses sont largement aménagées et respectées.

Si la division n'est pas destinée à combattre en Palestine, al-Husseini voit dans Handschar le noyau d'une force musulmane appelée à s'étendre et, à terme, à servir son combat en Palestine. Et l'histoire aura un curieux prolongement car quelques années plus tard, d'anciens combattants partiront justement combattre en Palestine contre la création d'Israël. Un prolongement idéologique aussi, en 2005, le Los Angeles Times rapportait que Mein Kampf figurait dans le Top 10 des ventes en Turquie, en Palestine, l'édition arabe atteignait la 6e place en 1999. Le livre a toujours eu un succès plus ou moins grand dans le monde arabo-musulman.

Avant son déploiement, la division est envoyée s'entraîner en France occupée, principalement dans le Massif central, autour du Puy, de Mende et de Villefranche-de-Rouergue. Dans la nuit du 16 au 17 septembre 1943, des membres d'un bataillon se rebellent à Villefranche-de-Rouergue et tuent plusieurs officiers allemands. Les motivations de cette révolte restent discutées, mais l'épisode révèle déjà les tensions d'une unité loin d'être homogène. 

Déployée en Bosnie en février 1944, la division est chargée de la lutte contre les Partisans de Tito. Elle se livre à des exactions répétées et particulièrement brutales contre les populations civiles. L'historien Xavier Bougarel, spécialiste de l'unité, documente des razzias, des pillages, des viols et des massacres de villages serbes, ainsi que des violences contre les rares Juifs rescapés des massacres oustachis. 

L'expérience était vouée à l'échec. Handschar était trop disparate pour survivre à l'effondrement allemand. Certains s'étaient engagés pour protéger leur famille, d'autres par anticommunisme, opportunisme, conviction ou sous l'influence de la propagande antisémite et religieuse. Comme souvent dans les guerres civiles, derrière des camps en apparence homogènes se cachent des coalitions de circonstance où chacun mène sa propre guerre. Nous l'avions déjà observé dans le cas du Kosovo. Handschar ne fait pas exception. À l'automne 1944, alors que l'Allemagne recule, près de 3 000 soldats désertent et la division se désagrège. La convergence qui l'avait fait naître atteint ses limites.

Mais une partie de cette histoire lui survit : celle de la propagande. Boris Havel voit dans Islam i židovstvo une étape importante dans la formation d'un antisémitisme islamiste mêlant traditions islamiques et antisémitisme européen. En 2013, Mahmoud Habbash, ministre des Affaires religieuses de l'Autorité palestinienne, affirmait que Yasser Arafat (qui était un proche d'Al Husseini, parfois même décrit comme son mentor) avait été « empoisonné par les Juifs » comme l'aurait été Mahomet.

L'histoire de la Handschar, elle, rappelle surtout la fragilité de ce type d'alliance. Pendant quelques mois, la convergence fut assez forte pour placer des milliers de musulmans sous l'uniforme SS. Mais qu'en serait-il resté une fois les ennemis communs vaincus ? Quelle place le Reich aurait-il réellement accordée aux Arabes et aux musulmans dans le monde racialement hiérarchisé qu'il projetait ? Et quel intérêt auraient-ils encore trouvé à servir Hitler une fois leurs propres objectifs atteints ?

Handschar rappelle ainsi une vieille constante politique : l'ennemi de mon ennemi peut devenir mon allié… Mais rarement pour l'éternité. Les convergences d'intérêts permettent de gagner une bataille, parfois une guerre, mais ne disent rien de ce qui advient le lendemain. Et c'est peut-être lorsqu'une alliance paraît la plus commode qu'il faut déjà se demander ce qu'il en restera lorsque l'ennemi commun aura disparu.

PS : Le document en sélection est un reportage ARTE de 2009, La croix gammée et le turban – La tentation nazie du Grand mufti. Il a depuis disparu du catalogue de la chaîne et n'a jamais été republié. La version proposée provient donc d'une chaîne indépendante.

À retenir
  • L'alliance naît de la convergence entre l'obsession antisémite du Grand Mufti al-Husseini contre le projet sioniste en Palestine et l'obsession militaire d'Himmler, qui, après Stalingrad, cherche désespérément de nouveaux réservoirs d'hommes.
  • Pour que cette alliance fonctionne, le Mufti crée le pamphlet Islam i židovstvo, un document qui réécrit l'histoire islamique en y greffant l'antijudaïsme européen. Il transforme le Juif de "vaincu et méprisé" en "ennemi puissant et démoniaque", créant ainsi le langage commun d'une haine partagée.
  • Le chaos de la guerre en Yougoslavie, où les Musulmans sont victimes de toutes parts, fournit le terreau humain et les motivations locales (protection, survie) qui permettent à Himmler de lever sa division. Les nazis contournent leur propre dogme racial en présentant les Bosniaques comme des descendants de "Goths".
  • Handschar est la preuve que l'ennemi de mon ennemi peut devenir un allié... mais rarement pour l'éternité. La convergence s'effondre car elle n'est qu'un outil. L'histoire de la division rappelle la fragilité de ces unions et pose une question fondamentale : que reste-t-il d'une telle alliance lorsque l'ennemi commun a disparu ?
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La croix gammée et le turban – La tentation nazie du Grand mufti
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