Politique

La longue « divagation politique » qui a plombé notre souveraineté énergétique

Par Philippe Oswald - Publié le 13/04/2023 - Photo : François Hollande, ancien président de la République, lors de son audition à l'Assemblée nationale le 16 Mars 2023 (Photo Amaury Cornu / Hans Lucas via AFP)
Le rapport de la Commission d'enquête parlementaire visant à établir les raisons de la perte d'indépendance et de souveraineté énergétique de la France a été publié le 6 avril dernier (en lien ci-dessous). Au terme de six mois de travaux dont 150 heures d'auditions à l'Assemblée nationale, les enquêteurs ne cachent pas leur effarement : « Le récit qui s'est reconstitué devant nous, c'est bien le récit d'une lente dérive, d'une divagation politique, souvent inconsciente et inconséquente, qui nous a éloignés et de la transition écologique et de notre souveraineté énergétique » écrit en préambule le rapporteur Antoine Armand, député Renaissance. Ces « décisions prises à l'envers, sans méthode, sans prospective, aux conséquences lourdes (...) ne semblaient trouver leur source que dans des maux profonds : l'inconscience et l'électoralisme », ajoute-t-il. Voilà ce qui a sapé le précieux atout qu'avait la France avec ses centrales nucléaires pour produire de l'électricité bon marché et décarbonée.

Créée en octobre 2022 et présidée par le député LR Raphaël Schellenberge, la Commission d'enquête a auditionné sous serment 88 personnalités – experts, scientifiques, dirigeants du secteur énergétique et des organismes de régulation, hauts fonctionnaires, anciens ministres et deux anciens présidents de la République – ayant une responsabilité comme acteurs du secteur de l'énergie au cours des trente dernières années. Il ressort clairement de leurs témoignages que notre souveraineté énergétique a été sacrifiée sur l'autel d'accords électoraux opportunistes. Droite et gauche y ont leur part mais cette dernière détient la palme du bradage à tout va. Sous la cohabitation avec Jacques Chirac, le Premier ministre socialiste Lionel Jospin a sacrifié aux Verts le réacteur d'avant-garde français Superphénix (arrêté en 1997) pour s'assurer leur appui. « La filière nucléaire française a perdu là une partie de son avance dans la recherche de pointe qui faisait sa réputation mondiale, et laissé la place à ses concurrents », écrit Antoine Armand. Cet accord électoral entre la gauche et les écologistes connaîtra de nombreuses répliques jusqu'à l'arrêt de Fessenheim par Emmanuel Macron en 2019. Pour autant, les énergies renouvelables n'ont pas été développées suffisamment pour rendre crédible l'objectif qu'elles prennent une part majoritaire dans le « mix électrique » à l'horizon 2050 (actuellement, malgré la fermeture de Fessenheim et l'arrêt de réacteurs pour travaux, 63 % de l'électricité générée sur le territoire national proviennent du parc nucléaire d'après les statistiques officielles compilées par Selectra).

La stigmatisation de l'énergie atomique aggravée par la « guérilla fratricide » entre l'électricien EDF, exploitant du parc nucléaire français, et le groupe nucléaire Areva, fabricant de centrales, a dissuadé les dirigeants d'investir dans l'énergie nucléaire et fait fuir de jeunes ingénieurs et techniciens. Nous en subissons les conséquences alors que nos centrales nucléaires auraient dû nous donner un avantage compétitif exceptionnel dans la crise énergétique à laquelle l'Europe est confrontée depuis 2021. Les dirigeants politiques successifs ont agi avec une désinvolture mise cruellement en lumière par la Commission. On avait beau s'attendre à des conclusions sévères, celles-ci sont accablantes. Elles relèvent même, selon Fabien Bouglé, expert en politique énergétique et auteur de deux ouvrages consacrés au nucléaire (Nucléaire : les vérités cachées, 2021, Éditions du Rocher) et aux énergies renouvelables (Éoliennes : la face noire de la transition écologique, 2019, Éditions du Rocher), « d'une forme de trahison » (cf. son interview par The Epoch Times, 12/04/2023).

Aujourd'hui, le changement de cap paraît net, voire brutal (cf. LSDJ n°1848). Le projet de loi d'accélération du nucléaire adopté par l'Assemblée nationale en première lecture le mois dernier acte notamment le renoncement à l'objectif de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production d'électricité (loi de 2015) ainsi que l'allègement des procédures et des délais pour construire au moins 6 nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR 2. Pourtant, il faudrait aller encore plus loin, estime Fabien Bouglé, et programmer la construction de 50 nouveaux réacteurs nucléaires pour retrouver l'élan du plan nucléaire lancé en 1974 après le choc pétrolier. Cet expert préconise aussi de cesser d'aligner le prix de l'électricité sur celui du gaz, et de supprimer l'Accès régulé au nucléaire historique (Arenh) qui oblige EDF à brader son électricité nucléaire à des concurrents. Il invite enfin à s'interroger sur la pertinence de nos investissements dans les énergies intermittentes, éoliennes et panneaux solaires dont l'impact écologique et environnemental n'a rien d'anodin, et qui favorisent les Chinois et leurs partenaires allemands, adversaires constants du nucléaire français.
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Rapport fait au nom de la Commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France
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