Dyson vous présente l'agriculture de demain, sans agriculteur
Dyson ne se présente plus seulement comme un fabricant d'aspirateurs de luxe, mais comme un acteur agricole majeur. Depuis 2013, le groupe britannique a constitué un ensemble d'exploitations au Royaume-Uni, totalisant plusieurs dizaines de milliers d'hectares, combinant grandes cultures (blé, orge, pommes de terre, pois…), production d'énergie et serres de nouvelle génération, notamment dédiées aux fraises (reportage en sélection). L'objectif affiché est de piloter les cultures comme une chaîne de production : suivre l'état des sols et des plantes en temps réel, ajuster précisément l'irrigation et les apports, automatiser une partie des récoltes et relier directement production alimentaire, production d'énergie et recherche technologique. Concrètement, cela se traduit par des investissements lourds dans des serres géantes chauffées et éclairées par LED, des cultures hors-sol rotatives ultra modernes, des robots capables d'identifier et de cueillir les fruits mûrs, des drones et des tracteurs autonomes, des équipes composées d'ingénieurs, d'experts et d'analystes de données. Le reportage s'ouvre d'ailleurs par : « Ici, pas de paysans, mais des ingénieurs ».
Dans sa communication, le groupe met en avant 3 priorités. La première est la sécurité et la souveraineté alimentaires : produire localement, à grande échelle et toute l'année afin de réduire la dépendance aux importations. La deuxième est environnementale : un « système de ferme circulaire » fondé sur la valorisation des déchets agricoles, la réutilisation des résidus issus de la fermentation comme engrais naturels, la baisse des pesticides via des traitements ciblés et biologiques, et une gestion présentée comme plus respectueuse des sols et des écosystèmes. Par exemple, la production d'énergie repose sur des « digesteurs anaérobies », des installations où des déchets agricoles fermentent sans oxygène pour produire un gaz transformé en électricité et en chaleur, utilisées pour alimenter les exploitations et parfois, comme c'est le cas ici, des logements voisins. La troisième est économique : faire fonctionner les fermes comme des entreprises rentables, moins dépendantes des subventions, en développant la vente directe et la traçabilité numérique des produits. Tout est orienté vers la rentabilité et l'optimisation. Le reportage le dit explicitement : « La moindre petite tâche est robotisée pour une rentabilité maximale ».
Dyson se présente ainsi comme un apporteur de solutions. Ce qui suppose que le modèle agricole existant serait devenu obsolète et qu'il faudrait le remplacer. Cette transformation est décrite comme une évolution naturelle, résultant de contraintes accumulées avec le temps, sans qu'il n'y ait ni responsables, ni volonté, ni cadre qui favoriserait leur émergence… Ce modèle créerait des emplois qualifiés, produirait une énergie locale à faible coût, redynamiserait certains territoires délaissés, réduirait les importations et s'inscrirait pleinement dans les nouveaux cadres (normes sanitaires, environnementales, phytosanitaires, traçabilité, sécurité alimentaire, bien-être animal). Autant d'arguments qui dessinent une vision cohérente et séduisante, où l'innovation technologique s'impose comme la réponse aux difficultés de l'agriculture traditionnelle, et même au-delà. Une logique déjà rencontrée dans une précédente LSDJ consacrée au miel, où on expliquait que la disparition des abeilles ne serait pas un problème, puisque des nano-drones pollinisateurs pourraient prendre le relais.
Ces modèles créent certes de l'emploi et de l'activité locale, mais ils salarient (voire uberisent) le monde paysan, le privent de son autonomie et l'intègrent dans des structures centralisées. Le producteur devient employé, le territoire dépendant et le savoir-faire un actif détenu par quelques-uns. Sans qu'il soit nécessaire d'invoquer un complot, le cadre économique, réglementaire et commercial européen (plus largement mondial) produit un effet clair : il favorise ce type de structures capables d'absorber normes , investissements et concurrence mondiale, tout en marginalisant progressivement l'agriculture paysanne. Le Mercosur est une preuve factuelle. Cet accord, unanimement reconnu comme défavorable à l'agriculture française et imposé par compétence exclusive de l'UE, agit objectivement en faveur des grands groupes. Volonté délibérée de détruire la paysannerie ou non, le résultat est là et il est indéniable. Fragilisation des paysans → disparition → remplacement par des modèles type Dyson. Un modèle qui apparaît comme l'aboutissement de ce système. Une agriculture sans paysans, sans saison, sans histoire, intégrée aux chaînes technologiques et financières globales. Le « made in local » devient un argument en soi mais qui n'a plus de sens, puisqu'il se retrouve vidé de la substance culturelle, sociale et historique qu'il est censé incarner.
Cette vision s'inscrit, par exemple, dans celle défendue par Larry Fink, PDG de BlackRock (au passage, régulièrement accusé de participer à la financiarisation des terres agricoles, via son fond dédié) et figure centrale du Forum économique mondial de Davos (LSDJ dédiée). L'agriculture paysanne constitue un double obstacle à toute logique mondialiste. Un obstacle concret car c'est le dernier levier réel de souveraineté d'un pays. Sans paysans, il ne reste qu'une dépendance organisée à des intérêts industriels mondialisés. Un obstacle culturel ensuite, car elle incarne transmission, terroir, culture et continuité historique. Autant de dimensions que les logiques de « déconstruction », qu'elles soient concrètes à la Fink (via finance, identité numérique, restructuration économique) ou culturelles et symboliques dans leur version woke progressiste, tendent à dissoudre. Des dynamiques différentes en apparence, mais qui convergent vers un même horizon : un modèle sans frontières, sans enracinement et sans particularismes locaux et durables, où la paysannerie n'a donc pas sa place.
- Dyson entre dans l'agriculture et déploie un modèle entièrement technologique : serres géantes, robotique, IA, production d'énergie intégrée, rendement maximal. La ferme devient une infrastructure industrielle de haute technologie.
- Ce modèle est présenté comme durable, souverain, écologique et rationnel : emplois qualifiés, énergie locale, réduction des importations, conformité aux normes européennes. L'innovation est posée comme solution aux “limites” de l'agriculture traditionnelle. Tout ça est présenté comme des évolutions naturelles.
- Normes, coûts, concurrence internationale et accords commerciaux (Mercosur) favorisent ce type d'acteurs. Les petites exploitations deviennent non viables. Le paysan indépendant est remplacé par le salarié/technicien.
- La souveraineté alimentaire bascule vers des groupes industriels mondialisés. Le terroir, la transmission et l'identité s'effacent au profit d'un modèle standardisé, technologique et financiarisé... Incarné par exemple par Dyson et cohérent avec la vision portée par les grands acteurs de la finance mondiale.