Une étude révèle la structure réelle du système mondial de l'aide humanitaire
En décembre 2025, une équipe de chercheurs australiens et italiens a publié une étude d'ampleur inédite (en sélection), fondée sur l'analyse de plus de dix millions de transactions d'aide internationale entre 1967 et 2025, issues du registre public de l'International Aid Transparency Initiative, impliquant 2 456 organisations dans 230 pays. Leur objectif était de cartographier la structure réelle du système mondial de l'aide humanitaire. Leur conclusion est aussi simple que dérangeante car selon eux, l'aide internationale fonctionne comme un réseau très centralisé, organisé autour d'un noyau très réduit d'acteurs. Ils décrivent une architecture en « système solaire », composée de 100 organisations centrales, dont 25 en constituent le noyau dur (liste à retrouver à la fin de l'étude). Ce sont elles qui fixent règles, méthodes, critères d'évaluation, priorités et normes.
Si les États et les grandes institutions publiques fournissent l'essentiel des fonds, le fonctionnement réel du système repose sur un petit groupe d'acteurs intermédiaires, qualifiés de « knowledge brokers » par les chercheurs (« courtiers du savoir » ou « intermédiaires de la connaissance ») : « Les gouvernements et les agences multilatérales apportent les ressources principales, mais un petit nombre d'intermédiaires de la connaissance assurent la connectivité critique du système ». Autrement dit, le pouvoir ne se concentre pas chez ceux donnent l'argent, mais chez une élite restreinte, relativement opaque, chargée d'organiser et de standardiser l'ensemble du dispositif. Ces acteurs, majoritairement issus d'universités, d'ONG et de fondations occidentales, diffusent des cadres d'action, des indicateurs et des normes largement alignés sur une vision politique objectivement progressiste, mais présentée comme neutre et appliquée partout (« les universités et les fondations de recherche agissent comme des ponts essentiels entre les financeurs et les organisations de terrain »). L'étude insiste sur le fait que le système de l'aide ait été construit « principalement en fonction d'intérêts diplomatiques et politiques des pays donateurs, et non des besoins réels des pays bénéficiaires ». Derrière le discours humanitaire, l'aide apparaît donc comme un instrument durable de gestion des dépendances, plus efficace pour stabiliser un ordre existant que pour produire un développement autonome. Intentionnel ou non, le constat factuel est là.
Les auteurs reconnaissent avoir été surpris par l'omniprésence de 2 acteurs privés dans l'architecture mondiale de l'aide : la Hewlett Foundation et J-PAL. La première est une fondation dite « philanthropique » américaine créée en 1966 par Bill et Flora Hewlett (cofondateur de Hewlett-Packard, acteur majeur de l'informatique, au même titre qu'Apple ou Microsoft), dotée d'un capital de près de 14 milliards de dollars en 2024. Officiellement « non partisane », elle finance massivement des programmes liés aux politiques publiques, au climat, à l'éducation, à la « justice sociale » et aux réformes institutionnelles dans des dizaines de pays. Son positionnement idéologique est clairement progressiste. L'étude montre que cette fondation fait partie des acteurs qui structurent les méthodes, les critères d'évaluation et les priorités mêmes de l'aide humanitaire internationale. Nous sommes donc face à des organisations privées capables d'orienter durablement les politiques de pays, en dehors de tout mandat démocratique, par la production d'expertise, de standards et de cadres idéologiques, que ces pays n'ont d'autres choix que d'appliquer…
J-PAL de son côté est une organisation fondée au prestigieux MIT, devenue l'un des principaux producteurs mondiaux d'expertise sur les politiques de lutte contre la pauvreté. Elle a été rebaptisée Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab en l'honneur de son principal mécène, Mohammed Abdul Latif Jameel, multimilliardaire saoudien à la tête du conglomérat familial ALJ Group. Officiellement, J-PAL se présente comme un organisme scientifique neutre. Dans les faits, ses travaux servent directement de référence à la Banque mondiale, aux agences de l'ONU, à l'USAID, à plusieurs gouvernements occidentaux et à de grandes fondations privées.
Récemment, Le journal d'investigation bangladais Blitz (à noter que le Bangladesh est cité dans l'étude comme un nœud central de l'aide internationale) rappelle que Mohammed Jameel figurait sur une liste de donateurs d'Al-Qaïda publiée en 2003 par The Wall Street Journal, à partir d'informations attribuées à des sources de la CIA, où il était décrit comme un « financeur clé » d'Oussama ben Laden. Le Sunday Times avait également publié, en juin 2003, un article affirmant qu'il avait été visé par une action en justice engagée par des familles de victimes des attentats du 11 septembre. Selon ce média, dirigé par un journaliste dissident plusieurs fois primé pour ses travaux sur le terrorisme et l'extrémisme, ces éléments s'inscriraient dans un ensemble plus large comprenant des liens avec des structures de micro-finance associées au groupe Grameen (empire financier du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, souvent présenté comme un pionnier humanitaire, surnommé « le banquier des pauvres », mais décrit par le journal comme beaucoup plus opaque, lié à des réseaux islamistes et à certains réseaux politiques occidentaux, notamment Clinton et Soros), des implantations financières jugées opaques à Chypre et à Dubaï, ainsi que des connexions supposées avec certains réseaux islamistes, dont les Frères musulmans. Le journal affirme aussi que des membres de la famille Jameel apparaîtraient dans le « carnet noir » de Jeffrey Epstein. Blitz évoque enfin des soupçons d'activités criminelles, notamment de trafic d'organes, sans qu'aucune condamnation judiciaire définitive n'ait cependant, à ce jour, établi ces faits.
- L'aide mondiale est organisée autour d'un noyau très restreint : 25 acteurs dominent une centaine d'organisations centrales et structurent l'ensemble du réseau.
- Les États financent, mais ce sont surtout des universités et fondations privées qui coordonnent, standardisent et orientent l'aide (les knowledge brokers ou "courtiers du savoir" comme les appellent les chercheurs). Ce sont eux qui donnent la forme concrète aux politiques appliquées.
- Selon les auteurs de l'étude, l'aide est structurée par des objectifs diplomatiques et politiques des pays donateurs, bien plus que par les besoins réels des pays bénéficiaires.
- Les auteurs indiquent avoir été surpris par la place centrale occupée par deux organisations privées dans le réseau : la Hewlett Foundation (fondation du cofondateur de Hewlett-Packard, très influente dans la production de standards et de politiques publiques) et J-PAL (centre de recherche du MIT, financé notamment par le milliardaire saoudien Mohammed Abdul Latif Jameel). Ce dernier est notamment accusé d'avoir été un “financeur clé” d'Oussama Ben Laden.