Bette Nesmith Graham : d'une faute de frappe à un empire
Dans l'histoire des objets qui ont accompagné des générations, le correcteur liquide occupe une place singulière. Petit flacon blanc glissé dans les trousses ou posé au coin d'un bureau, le « blanco » a sauvé d'innombrables copies, corrigé des fautes qui, autrefois, condamnaient toute une page. Son usage est devenu si banal qu'on en oublie presque l'époque où l'erreur ne se corrigeait quasiment pas. Dans un certain sens, cette contrainte imposait exigence, rigueur et excellence, aujourd'hui largement perdues. Mais elle se révélait aussi très lourde pour ceux qui devaient produire des pages à la chaîne. C'était le cas de son inventrice, Bette Nesmith Graham. Ni ingénieure, ni chimiste, ni cheffe d'entreprise, simplement une secrétaire confrontée aux contraintes implacables de la machine à écrire : une erreur, et il fallait tout recommencer.
Elle naît à Dallas le 23 mars 1924. Sa mère est artiste et entrepreneuse (elle tient un magasin de tricot et initie très tôt sa fille à la peinture à l'huile). Son père travaille dans un magasin de pièces automobiles. Elle grandit ainsi entre deux influences, un univers artistique et une Amérique de petits commerces. Passionnée de peinture et de sculpture, elle rêve un temps de devenir artiste. Mais, comme elle l'expliquera dans une interview de 1980 (sur laquelle nous nous appuierons pour les aspects les plus personnels), elle comprend rapidement que cette vocation ne lui permettra pas d'en vivre. Elle quitte l'école à 17 ans pour travailler comme secrétaire et épouse peu après son amoureux de lycée. Lorsqu'il part combattre pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est déjà enceinte. Le mariage ne survivra pas longtemps au retour de la guerre et le couple divorce en 1946.
Mère célibataire dans l'Amérique des années 50, il fallait cravacher, « pas le temps de niaiser », comme disent les Québécois. Elle enchaîne les petits boulots : elle peint des vitrines, dessine des en-têtes de lettres et pose parfois comme mannequin. Malgré tout, les temps sont durs. Mais c'est une femme profondément croyante, ce qui l'aide à tenir bon. Elle finit par obtenir un emploi stable de secrétaire dans une banque du Texas, pour environ 300 dollars par mois. L'ironie, c'est qu'elle est une dactylo plutôt médiocre. La situation empire lorsqu'un nouveau modèle de machine à écrire est installé... Les erreurs se multiplient et les gommes à encre ne font qu'étaler la tache.
Mais Bette a un regard d'artiste. Elle remarque que les peintres n'effacent pas leurs erreurs, ils les recouvrent. Dans sa cuisine, elle mélange de la peinture blanche légèrement diluée à l'eau dans un blender, puis la verse dans de petits flacons de vernis à ongles. Elle corrige ses fautes avec le petit pinceau. La méthode fonctionne et les corrections deviennent rapides et discrètes. Les secrétaires du bureau seront les premières clientes. Bette passe alors ses soirées à remplir des flacons dans sa cuisine. À cette époque, sa foi occupe une place centrale. Très croyante, proche de la Christian Science, elle explique dans son interview de 1980 que sa religion guide ses décisions. Elle prie pour les autres et dit que certaines idées lui venaient presque comme une inspiration.
Peu à peu, son bricolage devient une activité. Elle doit tout organiser elle-même : formule, fabrication, conditionnement et distribution. Le produit n'existe pas encore sur le marché. En 1958, alors qu'elle travaille toujours comme secrétaire à la Texas Bank & Trust, elle tape un document officiel et signe par erreur « The Mistake Out Company ». Son employeur découvre l'existence de ce projet : elle est licenciée. Elle se consacre alors entièrement à son produit et transforme la même année son activité artisanale en entreprise, sous le nom de Liquid Paper.
Au début des années 1960, Liquid Paper prend réellement forme. Bette organise la fabrication, la distribution et développe la marque. Le produit arrive au bon moment, avec la généralisation des machines à écrire et l'essor du travail administratif, il devient rapidement indispensable dans les bureaux. L'entreprise grandit vite et s'industrialise. À la fin des années 1960, Liquid Paper Corp produit déjà des millions de bouteilles. Dans les années 1970, la production atteint environ 25 millions d'unités par an, avec des usines notamment au Canada et en Belgique. Fait peu connu : dans les années 60, son fils Michael Nesmith connaît un succès mondial avec le groupe The Monkees.
Malgré cette expansion, Bette souhaite préserver une certaine philosophie d'entreprise, très marquée par ses convictions religieuses. Elle insiste sur la formation des employés, leur participation aux décisions et la création d'un environnement de travail qu'elle veut plus humain. Pour elle, entreprise et réussite ne peuvent être dissociées de certaines valeurs (intégrité, responsabilité individuelle, respect des personnes et entraide), largement inspirées de sa foi. Mais l'histoire de Liquid Paper va basculer. Un épisode rarement évoqué concerne les tensions internes autour du contrôle de l'entreprise. Sans doute un brin naïve, elle se fera peu à peu bouffer.
En 1968, elle quitte la direction opérationnelle et devient présidente du conseil d'administration. Son second mari, Robert Graham, et d'autres dirigeants prennent progressivement la gestion quotidienne. Après leur divorce au milieu des années 1970, le conflit devient ouvert : devenu président du conseil, son ex-mari convainc plusieurs dirigeants de lui interdire l'accès aux locaux et tente de modifier la formule de Liquid Paper pour contourner ses droits sur le secret industriel et ses royalties. Elle aurait pu engager une procédure judiciaire, mais s'y refuse pour ne pas détruire l'entreprise et finit par vendre Liquid Paper à Gillette en 1979.
C'est donc dans ce contexte que Gillette rachète l'entreprise en 1979 pour 47,5 millions de dollars et règle les conflits. Peu de temps après, le 12 mai 1980, elle meurt d'un accident vasculaire cérébral à 56 ans. Fidèle à ses convictions, elle avait déjà consacré une partie de son argent à des projets philanthropiques, notamment la Gihon Foundation (dont le nom fait référence à l'un des fleuves bibliques du jardin d'Éden), créée en 1977 pour soutenir l'émancipation économique des femmes et promouvoir leur place dans les arts. C'est l'histoire d'une mère célibataire, chrétienne convaincue et féministe, dont le destin aura été improbable. D'une astuce bricolée dans sa cuisine est né l'un des produits de bureau les plus utilisés du XXᵉ siècle.
- Dans les années 1950, secrétaire dans une banque du Texas, Bette Nesmith Graham invente un correcteur liquide en mélangeant de la peinture blanche dans sa cuisine pour masquer les fautes de frappe de la machine à écrire.
Ce bricolage domestique devient rapidement un produit indispensable dans les bureaux. Elle fonde Liquid Paper, dont la production atteint dans les années 1970 environ 25 millions de flacons par an.
- Très croyante et influencée par la Christian Science, Bette Nesmith Graham veut bâtir une entreprise guidée par certaines valeurs : formation des employés, participation aux décisions et environnement de travail plus humain. Mais derrière cet idéal se cache aussi une dirigeante très protectrice de son invention, obsédée par le secret de sa formule et déterminée à garder le contrôle de son entreprise.
En 1979, Gillette rachète Liquid Paper pour 47,5 millions de dollars. Moins de six mois plus tard, elle meurt à 56 ans, léguant une grande partie de sa fortune à des fondations soutenant les femmes et les arts.