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Comprendre l'affaire Epstein (2/3)

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2658, Publiée le 26/02/2026 - Photo : Jeffrey Epstein était très implanté dans le milieu scientifique. Bill Gates, Terje Rød-Larsen, Jeffrey Epstein, Boris Nikolic et Thorbjørn Jagland Crédits : Epstein files, Public domain, via Wikimedia Commons
Suite de l'analyse de la pieuvre Epstein. Après avoir exposé le trafic international d'êtres humains et les mécanismes de kompromat, deux nouveaux tentacules apparaissent. Le tentacule n°3 explore les liens d'Epstein avec les milieux scientifiques, le transhumanisme, l'eugénisme et l'influence idéologique. Le tentacule n°4 s'intéresse à son cercle d'individus évoluant au-dessus des États, là où se croisent fortunes privées, institutions internationales et capacité réelle d'influence.

Tentacule n°3 : Science, eugénisme, transhumanisme et influence idéologique

Pour comprendre l'importance de ce point, on partira d'une logique individuelle pour aller vers une logique collective et systémique. Jeffrey Epstein nourrissait un intérêt prononcé pour le transhumanisme et l'eugénisme, avec une ambition claire : permettre à une « élite » de se perpétuer et de dépasser les limites biologiques humaines. Pour ce faire, il finançait et collaborait avec des scientifiques de renom, comme George Church de Harvard, un pionnier du CRISPR (une technologie d'édition génétique qui ouvre la porte, entre autres, aux bébés génétiquement modifiés). Ensemble, ils ont travaillé sur le séquençage de l'ADN d'Epstein, explorant des pistes comme la régénération tissulaire (la capacité du corps à reconstruire ses propres tissus endommagés), la longévité et des thérapies personnalisées à partir de ses cellules souches.

Son projet le plus troublant reste celui des « fermes à bébés ». La découverte de salles d'accouchement dans son ranch du Nouveau-Mexique étaye cette hypothèse : il cherchait à inséminer jusqu'à 20 femmes afin de créer une descendance qu'il jugeait supérieure. Cette vision s'inscrivait dans une démarche plus large d'ingénierie génétique. En 2016, dans un échange avec Joscha Bach, chercheur au prestigieux MIT (qui avait reçu entre 300 000 et 400 000 dollars de sa part), Epstein suggérait d'intervenir génétiquement pour « rendre les Noirs plus intelligents» Bach a développé cette idée, avançant une théorie selon laquelle les enfants noirs développeraient plus tôt les compétences motrices (adaptées, selon lui, à un mode de vie ancestral de chasse et de course en Afrique) au détriment d'un développement cognitif plus avancé. Il envisageait alors la possibilité d'un « interrupteur génétique » ou d'une autre méthode pour modifier ce développement.

Le clonage et l'idée de pièces de rechange biologiques constituaient un autre axe de ses projets. Dans des conversations avec le prince Andrew entre 2016 et 2018, Epstein exprimait son désir de se cloner : « Je veux commencer à cloner des choses, moi... ». Interrogé sur la conscience d'un éventuel clone « Pourrais-tu le tuer pour des pièces de rechange ? », il répondait sans détour : « Je le ferai sans tête, est-ce que cela te rendrait plus heureux ? ». L'objectif était de créer des clones dépourvus de conscience pour servir de source d'organes. En 2018, un biohacker et transhumaniste connu a pitché à Epstein un projet ambitieux de « designer babies » (bébés modifiés) et potentiellement de clonage humain, avec l'objectif d'une naissance viable en cinq ans. Epstein a exprimé un intérêt (« I have no issue with investing »), mais n'aurait jamais financé le projet. Des tests dans des laboratoires basés en Ukraine étaient mentionnés. Parallèlement à ces projets biotechnologiques, Epstein suivait de près les débats politiques et sociétaux, cherchant à les influencer. Sa correspondance montre son intérêt pour les thématiques LGBT et surtout les questions liées au transgenrisme. Dans un échange avec le biologiste évolutionniste Robert Trivers, il encourageait des recherches sur la « biologie du transgenre » et proposait même d'en assurer le financement. 

Parfois présenté comme un faux, ce courriel est bel et bien réel, versé aux dossiers judiciaires américains. Daté du 17 septembre 2018, il montre Jeffrey Epstein transmettant au président du Forum Économique Mondial un message qu'il attribue à Emmanuel Macron, formulé comme une demande d'avis et de propositions sur les innovations socio-économiques à soutenir afin de promouvoir un avenir « plus progressiste », ainsi que sur la manière de repenser la gouvernance des institutions internationales et les relations entre sphères publique et privée. 

Au cœur de son réseau gravite une écrasante majorité de figures issues des milieux libéraux-progressistes : Bill Clinton, Bill Gates, Lawrence Summers, Reid Hoffman, Ariane de Rothschild (PDG du groupe Rothschild), Steven Pinker, Lawrence Krauss, Larry Fink (Epstein entretenait une relation très ambiguë avec son fils Joshua), Borge Brende et bien d'autres, ainsi que de grandes fondations privées comme Rockefeller, Ford, Forum Économique Mondial ou Bill et Melinda Gates. Ce réseau partage une vision du monde caractérisée par la fluidité : effacement des frontières, harmonisation des normes, mobilité généralisée des capitaux et des individus, affaiblissement des structures traditionnelles perçues comme des obstacles (nation, famille, religion). Ces acteurs, souvent perçus comme l'incarnation même du capitalisme global, avancent rarement à visage découvert. Leur image est trop associée à l'argent, au pouvoir et aux intérêts privés pour susciter l'adhésion. En revanche, certaines luttes perçues comme morales, justes ou progressistes peuvent être soutenues, financées ou relayées, parce qu'elles portent une légitimité sociale et émotionnelle que ces acteurs n'ont pas. Ces mouvements, souvent convaincus de s'opposer au système, contribuent pourtant, parfois sans le vouloir, à faire évoluer les sociétés vers un modèle plus ouvert, plus mobile et donc plus favorable au fonctionnement du capitalisme global. Ce n'est pas le fruit d'un complot, mais d'une convergence d'intérêts objective. À l'inverse, les doctrines attachées aux frontières, à la souveraineté et au contrôle démocratique local introduisent des contraintes structurelles dans un système conçu précisément pour les dépasser.

Epstein s'appuyait massivement sur les milieux progressistes, qu'il identifiait comme des espaces où certaines transformations scientifiques et sociétales (PMA, GPA, théorie du genre, transidentité, transhumanisme ou expérimentations génétiques) pouvaient être discutées, soutenues ou normalisées. Ces évolutions participaient à créer un environnement technologique, juridique et culturel compatible avec ses propres projets et obsessions reproductives. Il exprimait d'ailleurs ouvertement son mépris pour le catholicisme : dans un courriel adressé à Boris Nikolic, il tourne en dérision l'idée selon laquelle « chaque vie est égale », qu'il qualifie de « catholicisme dans ce qu'il a de pire ».

Ses liens avec le milieu scientifique étaient nombreux et sont très documentés. Il a financé des projets de recherche, entretenu des relations avec des scientifiques de haut niveau et échangé avec eux sur publications, financements, ou collaborations, voire parfois une implication directe dans leurs travaux, un niveau d'ingérence qualifié « d'inédit » et « d'inimaginable » par la revue de référence Nature. Ces connexions s'étendaient donc jusqu'à Bill Gates via Boris Nikolic, ancien conseiller scientifique de la Fondation Gates, qui a présenté Gates à Epstein en 2011 et que ce dernier a désigné comme exécuteur testamentaire suppléant en 2019. Des documents montrent plusieurs rencontres entre Gates et Epstein, ainsi que des échanges dès 2015 sur des simulations de pandémie. Un email du 20 mars 2015 évoque la préparation à une pandémie avec l'OMS et la Croix-Rouge. En mars 2017, une proposition de « simulation de pandémie » est adressée à Gates. En octobre 2019, la Fondation Gates co-organise Event 201, un exercice simulant une pandémie de coronavirus avec le Forum Économique Mondial. Ensemble, ils évoquaient ces sujets comme domaine majeur de financement futur, bien avant le Covid-19, qui a entraîné d'importantes retombées pour Gates et son entourage. Pandémie qui avait aussi débouché sur un traité et une gouvernance sanitaire mondiale (sous l'égide de l'OMS dont Gates est le 2eme contributeur via sa fondation LSDJ2477). Mais selon plusieurs fact-checkers et médias, tout cela ne prouve rien. Ces pratiques de simulation seraient parfaitement banales, routinières, sans aucun lien avec la suite. Tout est donc coïncidence fortuite. Gates a très récemment avoué ses liens ainsi que des aventures avec des jeunes filles Russes. Il convient de se rappeler qu'en 2019, il avait farouchement rejeté tout lien avec Epstein : son porte-parole avait qualifié les allégations de « complètement fausses » jurant qu'Epstein l'avait « agressivement poursuivi » sans succès. Beaucoup s'étaient empressés de dénoncer des théories du complot.

Tentacules n°4 : un cercle au dessus des états

Les échanges d'Epstein dessinent des cercles d'influence où des puissants négocient au-delà des États, comme s'ils jouaient une partie de Risk ou de Monopoly à l'échelle mondiale. La crise grecque est traitée comme une simple opportunité de rachat d'actifs à bas prix par des fonds privés, les souffrances de la population étant balayées comme de simples « dommages collatéraux ». Dès juillet 2011, alors que le régime de Mouammar Kadhafi s'effondre, Jeffrey Epstein et son associé Gregory Brown élaborent un plan pour siphonner une partie des avoirs libyens gelés, évalués à environ 80 milliards de dollars (sans doute beaucoup plus). L'objectif est de prélever une commission de 5 à 10 % sur ces fonds, au prétexte de financer la « reconstruction » du pays. Pour ce faire, ils envisagent de s'appuyer sur des cabinets d'avocats internationaux rémunérés au résultat et sur un réseau d'anciens membres du MI6 britannique et du Mossad israélien.

Dans ce contexte, le prince Andrew est sollicité pour organiser une rencontre. Les documents publiés incluent des échanges entre le prince et Epstein coordonnant des prêts de plusieurs milliards de dollars entre la Libye et Dubaï dès 2010. Cette opération s'inscrit dans ce que certains décrivent comme une spécialisation d'Epstein : la récupération d'argent lié à des régimes en péril, une activité qui interroge sur le rôle d'une sphère de pouvoir susceptible de diaboliser ces régimes ou d'y contribuer via des leviers médiatiques et culturels. Cette hypothèse rappelle l'un de ses premiers emplois en finance dans les années 1980, où il se présentait comme un « bounty hunter » chargé de récupérer des fonds. Epstein méprisait la finance classique, qu'il jugeait volontiers complexifiée pour exclure les individus « normaux ». 

En Europe, les exemples de pression directe abondent. En 2009, Peter Mandelson, alors ministre du Commerce britannique et figure influente du parti travailliste (gauche), suggère à Epstein de demander au patron de JPMorgan de « menacer légèrement » le ministre des Finances pour faire baisser la taxe sur les bonus des banquiers. La même année, Mandelson transmet à Epstein un email confidentiel destiné au Premier ministre Gordon Brown sur la situation économique du pays. En 2010, il sert d'intermédiaire pour que Jes Staley, haut dirigeant de JPMorgan, puisse influencer directement Larry Summers (économiste, secrétaire au Trésor sous Clinton puis conseiller économique en chef d'Obama) sur la règle Volcker, qui interdit aux banques de spéculer pour leur propre compte avec l'argent des déposants. Il a récemment été arrêté avant d'être libéré sous caution.

Ces cas montrent qu'Epstein faisait partie d'une forme de cercle transnational où politiques, banquiers, anciens chefs de gouvernement et milliardaires discutent ouvertement de la manière de peser sur des décisions nationales ou européennes. Il apparaît ici comme un puissant parmi d'autres puissants. Ce que l'on voit dans ses échanges, on le retrouverait très probablement dans beaucoup d'autres. Tout cela est évidemment à mettre en perspective avec les autres tentacules notamment le kompromat, le chantage et la diplomatie de l'ombre.

Parenthèse : Les mentions d'un "financement" du Rassemblement National et de Marine Le Pen qui ont beaucoup fait parler, proviennent exclusivement d'échanges entre Steve Bannon et Epstein en 2018-2019. Ancien stratège de Donald Trump et initiateur du projet « The Movement » (destiné à fédérer les droites eurosceptiques nationalistes européennes), Bannon sollicite Epstein pour lever des fonds ou des contacts en faveur de Le Pen et Salvini, juste avant les élections européennes. La réponse d'Epstein sera courte, « Good boy ». Son véritable intérêt, explicite dans les échanges : bloquer le règlement MiCA, la régulation européenne des cryptomonnaies, qu'il voyait comme une menace pour ses activités. Bannon, lui, y voyait un levier politique pour affaiblir Bruxelles. Il tente de le rallier en lui faisant miroiter le poids que « The Movement » pourrait avoir pour tuer ce type de régulation. 

À retenir
  • Epstein exprimait ouvertement son intérêt pour l'eugénisme, la sélection génétique et le transhumanisme, avec l'ambition déclarée de « perpétuer » certaines lignées et de dépasser les limites biologiques humaines. Il finançait des chercheurs, fréquentait des scientifiques de premier plan et cherchait à se positionner au cœur des débats sur l'avenir biologique de l'humanité.
  • Son entourage et ses relations comptaient majoritairement des figures issues des milieux libéraux-progressistes (responsables politiques, universitaires, philanthropes et grandes fondations) engagés dans des causes et transformations sociétales associées à ces courants. Ces espaces constituaient un environnement favorable à la diffusion et à la normalisation de certaines idées scientifiques, sociétales et technologiques qu'il suivait de près.
  • Banquiers, milliardaires, dirigeants politiques, responsables d'organisations internationales et intermédiaires financiers formaient autour de lui un réseau global capable d'agir au-delà des juridictions nationales. Epstein circulait librement entre ces sphères, facilitant des contacts et participant à des échanges touchant à la finance, à la diplomatie et à la gouvernance internationale. Sa relation avec Bill Gates est notamment montrée du doigt. 
  • Les emails et témoignages montrent qu'Epstein servait régulièrement de relai entre chefs d'État, dirigeants bancaires, institutions et grandes fortunes. Ce positionnement lui conférait une importance stratégique disproportionnée par rapport à son statut officiel, renforçant son influence et les protections dont il bénéficiait.
La sélection
Jeffrey Epstein with Steve Bannon : Full Leaked Interview
https://www.youtube.com/watch?v=oIEYmflX090
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1 commentaire
Robert
Le 26/02/2026 à 22:34
Excellent. Superbe dossier sur cette affaire tentaculaire très mal décrite par les médias mainstream, probablement à dessin...
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