Sport

CAN 2026 : une décision qui fragilise tout le football africain

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2673, Publiée le 30/03/2026 - Photo : Finale jouée, gagnée, puis annulée : la CAN 2026 bascule du terrain aux bureaux, au cœur d'une crise inédite du football africain. Crédits : Public domain, via Wikimedia Commons
Le Sénégal a gagné sur le terrain. Deux mois plus tard, la CAF annule le résultat et attribue la victoire au Maroc. Entre règlement, recours et zones d'ombre, la finale de la CAN 2026 bascule dans une crise institutionnelle inédite. Au cœur du problème : une décision non prise à chaud, puis imposée après coup. Une faille qui interroge la place du droit dans le sport et la valeur même d'une victoire.

Le 18 janvier 2026 se tenait la finale de la Coupe d'Afrique des Nations, la plus grande compétition du football africain (l'équivalent de l'Euro), organisée au Maroc. Derrière une réussite apparente (infrastructures, affluence, niveau de jeu) un climat trouble s'était progressivement installé autour de l'équipe marocaine. Plusieurs décisions arbitrales contestées, notamment en quart de finale face au Cameroun, ont alimenté des soupçons de favoritisme. A tort ou à raison, c'est un classique, le pays organisateur est toujours scruté. La France en 1998 en avait aussi fait les frais. Mais ici, le phénomène est accentué par un contexte particulier : un Maroc en pleine montée en puissance, massivement investi, devenu une référence continentale en matière de niveau, d'organisation et surtout d'influence. Dans ce cadre, l'accumulation de situations litigieuses a installer un climat de défiance, largement amplifiée par les réseaux et les médias.

La finale oppose donc le Maroc au Sénégal. Sur le terrain, les Sénégalais semblent prendre l'ascendant. Le match est marqué par deux décisions qui cristallisent toutes les tensions accumulées. D'abord, un but sénégalais refusé : l'arbitre a sifflé trop tôt. Une règle implacable. Une fois le jeu arrêté, il n'est plus possible de revenir en arrière, même si l'action se conclut par un but. Puis, à la dernière seconde du temps réglementaire, alors que le score est toujours de 0-0, un penalty (jugé litigieux, tant sur la faute que sur l'action en amont, potentiellement entachée d'un hors-jeu) est accordé au Maroc. C'est la goutte d'eau, la réaction est immédiate et une grande partie des joueurs sénégalais quitte la pelouse. Le match est interrompu. Sadio Mané, figure majeure, ancien du FC Metz et membre du trio qui a marqué l'histoire de Liverpool avec Salah et Firmino, reste sur le terrain et insiste pour terminer avec les honneurs. Après une interruption d'environ 15 minutes, les Sénégalais reviennent. Le penalty est tiré par Brahim Díaz, qui tente une panenka (piquer le ballon délicatement au milieu du but) et échoue. Le score reste nul. Prolongations. Et c'est finalement le Sénégal qui ouvre le score par le joueur formé au Havre, Pape Gueye. Le Maroc ne reviendra pas, le Sénégal est sacré champion d'Afrique.

1er point : Ces décisions ne relèvent pas d'un scandale. Elles s'inscrivent dans une zone faite d'interprétations, de contacts ambigus, de gestes à la limite. Le penalty marocain, notamment, illustre ce registre : le joueur cherche la faute, mais le geste du défenseur sénégalais (qui tire légèrement en arrière) peut être sanctionné. C'est typiquement le genre d'action “grattée”, à la frontière entre faute réelle, simulation et amplification. Vicieux, parfois perfide, évidemment discutable, mais pleinement intégré aux codes du jeu. C'est d'ailleurs la lecture défendue par Daniel Riolo et Gilbert Brisbois dans l'émission de référence L'After Foot : les deux décisions peuvent se siffler ou pas.

Depuis toujours, le football vit avec ces joueurs qui jouent avec les règles et les nerfs. Un esprit incarné par des profils qu'on adore ou qu'on déteste (comme Filippo Inzaghi, Sergio Busquets, Fabrizio Ravanelli, Luis Suárez, Sergio Ramos, Diego Costa, Neymar ou encore Vinicius pour citer quelques exemples récents). C'est le sel et le poivre du jeu, une part de son folklore, longtemps acceptée. Mais le regard a changé. La tolérance à l'erreur s'est réduite. Question d'époque : vouloir maîtriser l'immaîtrisable, corriger l'injustice là où elle est pourtant constitutive du sport. Car le sport est, par nature, inégal et imparfait, et les règles n'en dessinent que des contours mouvants. Les décisions contestées ont toujours nourri des débats sans fin. Le football s'est construit sur ces imperfections. Rien de nouveau sous le soleil des stades. C'est aussi une école de la frustration et de la résilience : accepter, encaisser, revenir plus fort. Une forme d'apprentissage, presque une école de la vie, qui tend aujourd'hui à s'effacer. L'assistance vidéo, censée corriger, en a surtout transformé la perception : décisions au millimètre, gestes disséqués, arbitrage sous surveillance permanente. Chaque situation litigieuse devient une affaire.

Deuxième point, on entre dans le dur. Le 17 mars, coup de tonnerre. Ce n'est pas un canular : la CAF (Conféderation Africaine de Football) annule la victoire du Sénégal pour abandon de terrain, invoquant l'article 84 du règlement. Score homologué : 3-0 pour le Maroc. Explications. Après la finale, le Maroc dépose un recours (une démarche courante, souvent symbolique). Au regard de la physionomie du match et de son contexte (évoqué notamment par le président de la fédération sénégalaise, qui dénonce des tentatives de déstabilisation), la démarche interroge. Sportivement et moralement, elle est discutable : le Maroc a eu l'opportunité de l'emporter sur le terrain (dans un match marqué par des décisions arbitrales plutôt favorables) et ne l'a pas saisie. En termes d'honneur et d'esprit sportif, la question se pose. On n'est pas dans une situation comparable à celle de l'Irlande en 2009 après la main de Thierry Henry où l'Irlande pouvait crier au vol.

Une première commission de la CAF valide le résultat du terrain. Le Maroc fait appel et la CAF renverse sa décision. Problème : pour beaucoup, la règle ne s'applique pas. Le match n'a jamais été arrêté (la fin n'a pas été actée), les Sénégalais sont revenus et la rencontre a été jouée jusqu'au bout. On sort donc du cadre réglementaire invoqué. Pour Abdoulaye Sow, le mot “quitté” n'est pas mentionné dans le rapport de l'arbitre.

Autour de cette décision, les zones d'ombre s'accumulent : vote flou, désaccords internes, soupçons d'ingérences. Certains membres de la commission n'auraient pas participé (dont un représentant de Djibouti affirmant ne pas avoir voté). La question du quorum (le nombre minimum de votants nécessaires) est donc posée. Dans ce contexte, le poids de la Fédération royale marocaine au sein des instances interroge, sans que rien ne soit formellement établi. Certains observateurs évoquent des rapports de force internes, voire des tensions entre dirigeants (notamment autour de figures comme Patrice Motsepe ou Fouzi Lekjaa) dans un équilibre institutionnel fragile. Selon le journaliste d'investigation Romain Molina, le problème dépasse largement ce match : il décrit un système sous pression, où arbitrage et commissions ne sont pas totalement hermétiques aux influences. Selon le journaliste d'investigation Romain Molina, le problème dépasse largement ce match : il décrit un système sous pression, où arbitrage et commissions ne sont pas totalement hermétiques aux influences. Un détail résume tout : le penalty raté de Brahim Díaz. S'il marque, le Maroc gagne sur le terrain. Fin de l'histoire. Dans cette logique, certains évoquent des pressions pour qu'aucune décision ne soit prise sur le moment, que le match se poursuive, en misant sur un pénalty transformé. Il est raté et tout part en vrille.

Mais une question reste : la seule vérité n'est-elle pas celle du terrain, à l'instant où elle se joue ? La réponse n'est pas si simple car s'il y a eu pression, ingérence, dysfonctionnement, alors la lumière doit être faite. Les responsabilités doivent être établies, les dérives sanctionnées. Mais peut-on, pour autant, réécrire le match après coup ? Car une décision non prise sur le moment ne devrait peut-être plus pouvoir l'être. Le précédent serait immense. Une faille ouverte, impossible à refermer. Une plaie béante qui pourrait s'infecter.

Le Tribunal arbitral du sport a été saisi. Il devra trancher, peut-être fixer des limites claires, afin d'éviter que ce type de situation ne se reproduise. Mais quelle que soit sa décision, elle ne dissipera pas totalement le malaise. Car au-delà du droit, le constat est largement partagé : cet épisode a profondément desservi le football africain. Pour beaucoup, cela n'a tout simplement aucun sens. Et c'est bien là le problème. Dans les faits, personne ne gagne. Aucun Marocain ne peut se targuer d'un titre attribué de cette manière. Aucun Sénégalais ne considérera avoir perdu (ils ont d'ailleurs fait fi de la décision en présentant leur trophée lors de leur match amical contre le Pérou, le 28 mars, au Stade de France). Parce qu'une victoire ne se décrète pas. Elle se gagne sur le terrain. Sinon, elle perd tout son sens.

À retenir
  • Une finale tendue, marquée par deux décisions ultra controversées, mais pas scandaleuses. D'abord, un but refusé au Sénégal après un coup de sifflet trop précoce. Puis, à la dernière seconde, un penalty accordé au Maroc. Une décision qui déclenche la colère : une partie des Sénégalais quitte la pelouse, le match est interrompu avant de reprendre. Le pénalty est raté et le Sénégal l'emporte en prolongation. 
  • Tout bascule sur le penalty de Brahim Díaz. L'idée dominante semble être de laisser le match se terminer, en misant sur une issue sportive. S'il marque, le Maroc gagne et la crise n'existe pas. Il le rate, le Sénégal l'emporte : ce qui n'a pas été tranché à chaud revient ensuite par le droit.
  • Après la finale, le Maroc dépose un recours. Une première commission de la Confédération africaine de football valide le résultat du terrain. Puis vient l'appel. Et là, tout bascule : la CAF renverse sa propre décision. Problème : le match a été joué jusqu'au bout, le trophée remis. En appel, la décision est inversée dans un contexte opaque (quorum contesté, votes flous, tensions internes). Au-delà du cas, c'est toute la gouvernance qui est interrogée.

  • Le dossier est désormais entre les mains du Tribunal arbitral du sport, mais une chose est acquise : personne ne sort vainqueur.

La sélection
Romain Molina revient sur les polémiques autour de la CAN 2025 au Maroc et sur la finale
A regarder sur la chaine YouTube Hors-Jeu 212
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