La Sélection du jour | Vincent Lindon au pays des "Gaulois réfractaires" (n°961)
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Politique

La synthèse

Vincent Lindon au pays des "Gaulois réfractaires"

Par Louis Daufresne - Publié le 13 mai 2020

Il y a une semaine, le comédien Vincent Lindon confiait à Mediapart une longue réflexion sur l’état de la France, tel que la pandémie le révèle sous nos yeux. C’est la force de cet événement : comme à marée basse, le jour et sa lumière vive plongent dans les failles du rocher lessivé par les eaux. Tous les artistes ne se hasardent pas opportunément sur le terrain politique. On peut s’indigner et complaire aux puissants. Le milieu de la Culture sait plutôt bien le faire. Ses causes portent souvent le label de la pensée autorisée : trémolos sur la forme, mollo sur le fond.

C'est l'inverse chez Vincent Lindon. Le contenu est soigné, exigeant, n'est enrobé d'aucune esbroufe, d'aucune promotion de soi : face caméra, l’acteur lit un texte assis à son bureau, sans maquillage, ni éclairage. À 60 ans, il se présente comme il le ferait à un guichet de Pôle emploi. Aucun geste trop bien appris ne vient appuyer la parole brute. Parfois, le gros plan s’éloigne un peu puis le recadre de près. De toute façon, ses lunettes brunes cachent son regard, ses yeux tombant sur sa feuille. Vincent Lindon a l’intelligence de ne pas « chanter », comme le font tant de youtubeurs inaudibles et autres instagrameuses surexcitées. Sa voix est aussi grave que son sujet, son débit, quoique lent, s’interdit toute intonation artificielle, tout accès de colère surfaite. Jamais il ne se reprend; sa vidéo n’est pas montée.

Le propos s’intitule : « Comment ce pays si riche… » La suite est si évidente : comment ce pays a-t-il pu en arriver là ? Dissipons tout de suite un malentendu : l’intention de cette LSDJ n’est pas d’entonner le refrain beaucoup trop facile de l’anti-macronisme, comme il y eut naguère le « Hollande bashing », l’anti-sarkozysme primaire ou l’antilepénisme ordinaire. Par ce genre d’encapsulage, les media cherchent à théâtraliser les passions, à les aviver pour les servir en « prêt-à-penser » sur les plateaux TV. À ce stade-là, ce qui est énoncé perd toute saveur et toute valeur : il ne reste que le produit médiatique promu par des journalistes transformés en pom-pom girls.

En fait, Vincent Lindon livre une leçon de communication vraie, à rebours de tous les codes. Cette sobriété tient à certains rôles qu’il a joués – qui sont moins des personnages romanesques que des hommes de chair. Quand Lino Ventura interprète Jean Valjean dans Les Misérables (Robert Hossein, 1982) ou que Gérard Depardieu fait vivre Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau, 1990), le spectateur assiste à la fusion de deux célébrités taillées pour les superlatifs. Ce type de rencontre donne parfois le meilleur, souvent le pire. Lorsque Vincent Lindon – dans La Crise (Coline Serreau, 1992) – joue Victor, cadre licencié largué par sa femme, ou lorsque – dans La Loi du marché (Stéphane Brizé, 2015), il prend la vie de Thierry, chômeur en galère, on s’identifie à tous ceux que le système écrabouille sans bruit. Pour ce dernier rôle, il reçut le prix d'interprétation au Festival de Cannes en 2015. Comme le note Mediapart, « l’homme (…), comme peu d’acteurs avant lui, a su incarner les voix indignées et les corps fourbus que le néolibéralisme détruit le temps d’une vie, livre ici un texte puissamment politique, au plus beau sens du terme ». Sa parole se fait service et Vincent Lindon a le bon goût d’en rester-là, de n’en faire aucune marque. Quand on sollicite une interview, il la refuse. Un temps proche de François Bayrou, il est un peu au centre de nulle part et se dit d'ailleurs « spécialiste en rien, intéressé par tout ». « Pour écrire son texte, précise Mediapart, Vincent Lindon s’est fait un peu journaliste – il a interrogé des spécialistes de médecine ou d’économie (...). Il est aussi un peu politique – il ne fait pas que s’indigner, il propose ». On peut être acteur et vouloir agir. S’il ne pontifie jamais, il fait fuser certaines formules : « C’était donc ça le "en même temps" macronien, des offrandes pour ceux qui n’ont besoin de rien, des sacrifices pour ceux qui ont besoin de tout ? » Vincent Lindon passe du comédien au citoyen. Tel qu’il est. Il est cru; il y croit. Alors, rien que pour ça, on l’écoute.

5 000 000 de vues en une semaine, quand même...


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