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Islam

La synthèse

Une (curieuse) caisse de Bordeaux

Par Louis Daufresne - Publié le 22 mai 2020

Il s’appelle Daniel Ambry. À 59 ans, il est cadre à l’INSEEC Business School, grande école du campus de Bordeaux. Ce père de cinq enfants est « délégué diocésain pour le dialogue avec les Musulmans et représentant du Groupe d’Amitié islamo-chrétienne ». Son épouse occupe aussi des fonctions auprès de Mgr Jean-Paul James. C’est, comme on dit, un « couple engagé ». Il y a un an et demi, Daniel Ambry fonda l’association Solidarité Nord Sud, contrôlée par trois chrétiens et trois musulmans. Sa récente initiative, née de la pandémie, est relayée sur le site de l’Église catholique en Gironde sous le titre « Solidarité avec les étudiants sub-sahariens présents sur l’agglomération bordelaise ». Dans son message, il invite les fidèles à se mobiliser financièrement pour aider ces populations « en grande précarité en raison du confinement et de l’impossibilité de travailler ». L'association veut leur fournir des colis alimentaires et des produits d’hygiène. Un millier de personnes seraient concernées mais, à vrai dire, il n’y a pas de limite : l’aide ne vise pas seulement des étudiants abandonnés n’ayant pu rentrer chez eux mais aussi des migrants et des gens âgés. La plupart sont déjà connus des services sociaux et caritatifs comme les Banques alimentaires, le Secours catholique ou le Secours populaire. Mais confinement oblige, cela ne suffit pas.

Daniel Ambry veut être au plus près des besoins. Il écrit : « Nous vous proposons de répondre ensemble à cette urgence, en versant votre contribution sur le compte de l’association Solidarité Nord Sud, qui la reversera à la caisse commune des mosquées en charge de ce service d’entraide. » Cette redistribution directe peut surprendre à l'heure où la République elle-même, via les élus locaux, se met souvent dans une situation compromettante. La somme récoltée est destinée aux mosquées de Mérignac, de Pessac et de Talence. Frappés par le confinement, ces lieux ne pourront « partager le repas du soir de la rupture du ramadan » et Solidarité Nord Sud veut palier ce rendez-vous manqué. Après le jeûne musulman, l’initiative prendra fin. À ce jour, l’association dispose de 1800€ de dons.

Daniel Ambry précise que Mgr James « n’a aucun rôle dans tout ça ». Avant d'ajouter que son initiative répond à sa lettre de mission. S’agit-il d’un réflexe de prudence ou d’une contradiction ? En tout cas, ses arguments fleurent le discours évangélique : « quand j’aide un blessé ou quelqu’un dans le besoin, je ne regarde pas la couleur de ses yeux », s’écrie-t-il. L’homme juge mesquin l’attente d’une réciprocité « qui serait tout à fait étrangère à la démarche du Christ ». Sa mission lui commande de ne faire aucun prosélytisme. Il espère qu’un dialogue se nouera sur le fond et suscitera la curiosité des musulmans. Et plus si affinités : « Nous avons eu deux baptêmes cette année », glisse-t-il.

Une question avive l'entretien : « Votre appel aux dons ne va-t-il pas porter préjudice au denier du culte ? » Daniel Ambry est conscient du risque. Après dix semaines de confinement, bon nombre de trésoreries paroissiales sont « exsangues ». Dans ce contexte tendu, inviter les catholiques à donner à des mosquées peut en désemparer plus d'un. D'autant que la crainte est de savoir ces lieux de culte déjà financés par des fonds souverains étrangers. Mais pour ce laïc militant, la question n'est pas là. Son initiative vise à démontrer la pertinence du dialogue, donc la bonne volonté des catholiques. Sur ce point, il observe que des fidèles n’ayant pu aller à la messe pendant le confinement « font des dons plus élevés et donnent plusieurs fois à des causes différentes » dont la sienne. Le délégué diocésain se défend de « faire le lit de l’islam », même si une partie des fidèles le lui reproche (il l’estime à 20%). Il y a trois ans, Daniel Ambry avait fait venir à l’église de la Trinité un certain Hassan Belmajdoub, l’imam de Mérignac. La conférence s'intitulait « La rencontre de l’autre en toute sincérité ». Vaste et beau programme. Casse-gueule si la réciprocité ne va pas de soi. Le risque est que s'éloigne de l'Église la multitude de ceux auxquels l'islam fait peur. Et que le catholicisme ne soit plus un repère, surtout s'il y a des dérives comme le « Noël salafiste » de Sisteron il y a deux ans.


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