La Sélection du jour | Un Luchini sinon rien ! (n°1095)
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Santé

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Un Luchini sinon rien !

Par Louis Daufresne - Publié le 16 octobre 2020

« Bonnes vacances à toutes et à tous … et que les Français et les Françaises retournent vite au théâtre et au cinéma… ». Il y croyait, Fabrice Luchini quand, le 3 août, l’acteur concluait sur ces mots un entretien à Mediapart. Deux mois plus tard, veille de la Toussaint, il l’avoue, piteux et colérique à la fois : le couvre-feu est un « énorme coup de massue ». L’expression donne le ton de sa vidéo Instagram. Luchini aime ce media pour y poster des saynètes en solo. Comme d’habitude, l’homme joue son personnage sur le mode prévisible/imprévisible. Prévisible : on sait qu’il va convoquer au secours de son jugement les mânes des grands auteurs. Sa bouche est un robinet à tirades et le flux ne s’arrête jamais. Imprévisible : on ne sait pas quel aspect du crétinisme ambiant il va passer à l’acide. C’est Luchini Luke : le pistoleros du théâtre tire plus vite que son ombre et ne rate pas sa cible. On le dit maniéré, névrosé, pessimiste. Il y a surtout chez lui cette froideur métallique du scalpel qui charcute la chair humaine, et s'en délecte à mesure qu’il s’y enfonce. Son geste est précis, son œil perçant, sa jouissance glaciale.

Dans cette vidéo, Luchini interroge la toute-puissance médicale, à la lumière de la pièce de Jules Romains créée par Louis Jouvet en 1923, Knock ou le Triomphe de la médecine. Si l’intelligence est l’art de relier les choses entre elles, Luchini utilise les grandes œuvres de la littérature pour éclairer les basses œuvres de notre temps. Ce qui « hallucine » l’artiste, c’est la « prophétie » de Jules Romain, quand il savoure cet échange entre le Dr Knock et le Dr Parpalaid :

« Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d’individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener à l’existence médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir : un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce qu’on voudra, mais quelqu’un, bon Dieu ! Quelqu’un ! Rien ne m’agace comme cet être ni chair ni poisson que vous appelez un homme bien portant […]. [Jadis, c’est] un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd’hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art [...]. Dans deux cent cinquante de ces maisons [...] il y a deux cent cinquante chambres où quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. »

Parpalaid s’émeut de cette folie sanitaire : « Mais qu’est-ce que vous avez fait de mon village ; il n’y a plus que des hôpitaux. (…) Vous ne pouvez tout de même pas mettre tout un canton au lit ? »

Luchini s’emporte sur cette question comme s’il voulait souligner l’absurdité de notre situation présente. Et que croyez-vous ? Le pis, c’est que Knock ne se démonte pas et pond cette réponse d’anthologie :

« Cela se discuterait. Car j’ai connu, moi, cinq personnes de la même famille, malades toutes à la fois, au lit toutes à la fois, et qui se débrouillaient fort bien. Votre objection me fait penser à ces fameux économistes qui prétendaient qu’une grande guerre moderne ne pourrait pas durer plus de six semaines. La vérité, c’est que nous manquons tous d’audace, que personne, pas même moi, n’osera aller jusqu’au bout et mettre toute une population au lit, pour voir, pour voir !

L’audace, voilà le maître-mot. Ce dont Knock avait rêvé, l’avons nous fait ? Est-ce un hasard si Jules Romains, trois ans plus tard, écrivit le Dictateur ? Faire faire à tous les mêmes gestes au même moment. Le en même temps macronien se pare des reflets sombres de l'unanimisme. Nul besoin de discourir, de savoir ni de comprendre ; suivre suffit. Le masque serait-il à nos sociétés séniles ce que le casque était aux sociétés viriles ? Une manière de faire corps en bridant les corps, de cacher les visages pour n’en montrer qu’un seul, comme si tout le peuple, groupé derrière son chef, formait son armée en campagne, comme si toutes les énergies devaient être englouties dans cette ultime guerre contre l'ennemi invisible et sournois. De tout cela Luchini tire une morale, ou plutôt une sanction en forme d'aveu :

« On ne comprend pas ce que fait ce gouvernement, c’est terrifiant. »

Le couvre-feu va le prouver, une fois de plus : le Dr Knock n’est pas knock-out…


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