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Société

La synthèse

Uber sexuel

Par Louis Daufresne - Publié le 06 décembre 2019

Les transports en commun ne sont pas toujours en grève, surtout s’il s’agit des transports amoureux. Ses usagers se bousculent même ou plutôt sont bousculés… à leur corps défendant. C’est le cas chez Uber, le très décrié service de réservation de voitures avec chauffeur. Des chauffeurs zélés qui aiment réchauffer les femmes sur la banquette arrière.

Dans un rapport publié hier, le géant américain affirme avoir recensé 5981 agressions sexuelles en 2017 et 2018 aux États-Unis seulement. Il s’agit d’attouchements, de tentatives d'agression et de viols. Le même rapport dénombre 19 homicides sur la même période. Précision importante : les victimes sont des utilisateurs d’Uber mais parfois aussi des conducteurs. Des tierces personnes figurent également parmi les sources d’information.

Uber tente de minorer le phénomène : sur 4 millions de trajets outre-Atlantique, « ces incidents ont été signalés sur 0,00002% des courses. Bien que rares, ces signalements représentent tous un individu qui a partagé une expérience très douloureuse. Même un seul signalement serait un signalement de trop », déplore la plateforme, les yeux humides de compassion.

Avec ce rapport, le premier du genre, Uber a le mérite de sortir de la stratégie de l’étouffement. Depuis mai 2018, la société n’oblige plus ses clients, employés ou chauffeurs, lorsqu’ils sont agressés, à passer par une procédure de médiation, beaucoup plus discrète qu'une procédure judiciaire. Cette décision répondait à une campagne de dénigrement menée par son concurrent Lyft. Avec le mot-dièse #DeleteUber, de soi-disant consommateurs incitaient le public à supprimer l’application. Mais voilà que l’arroseur se fit lui-même arroser : Lyft accumule à son tour les scandales pour agressions sexuelles, avec 34 plaintes depuis septembre. L’une des plaignantes s’épanche même dans les media. Caroline Miller, c’est son nom, raconte son expérience à l'arrière d’un VTC. Venant de fêter son anniversaire, elle s’endort benoîtement : « Quand je me suis réveillée, il était en train de me violer », a raconté la jeune femme mercredi en conférence de presse. Si le chauffeur indélicat a bien été arrêté, « Lyft, s’est-elle indignée, ne m'a pas présenté d'excuses, et ils ne m'ont pas appelée ou écrit ». « Ils ont juste proposé de lui rembourser sa course », a renchéri Michael Bomberger, l'avocat des 34 femmes agressées. Uber peut donc d’autant mieux communiquer sur les violences sexuelles qu’il n’en a pas le monopole et qu’en prenant l’initiative de la transparence, il pourrait retourner la campagne de dénigrement contre un concurrent qui préférait garder le silence sur le sujet. À ce jeu d’échecs, Uber fait donc un joli coup avec sa dame. Sauf que les deux sociétés, plutôt que de se boulotter des pions, auraient plutôt intérêt à mettre des tours en face des fous.

La question qui demeure est celle de la sécurité. Uber, comme Lyft, disent avoir pris plusieurs mesures contre l’usurpation d’identité par les conducteurs, et pour la détection des criminels déjà condamnés. Les deux VTC se targuent aussi d’avoir ajouté un bouton permettant de signaler un problème pendant le trajet. Maintenant, « qui peut se servir de son smartphone pendant une agression ? », relève l’avocat des victimes. En cas de signalement, tout conducteur devrait être banni de la plateforme. « Cela semble évident et pourtant ce n'est pas le cas », continue-t-il. Une solution serait d’enregistrer systématiquement les courses pour que les chauffeurs se sentent surveillés, ce qui éviterait aussi que des Japonais tout sourire arrivant à Roissy se voient débiter de 200 euros pour aller à Paris …

D’ailleurs, on aimerait connaître les statistiques d’Uber en France, où les témoignages de femmes agressées lors de trajets en VTC se multiplient sur les réseaux sociaux, sous la bannière #UberCestOver (Uber c'est fini). Ces péripéties devraient faire remonter l’indice de confiance envers les taxis, l’une des professions les plus réglementées qui soient. Le grand public sait peu qu’un taxi peut même être verbalisé s’il s’arrête sur le bas-côté dans une zone où il n’a pas le droit de charger…

Ce rapport d’Uber met en exergue une réalité paradoxale : si on appelle une voiture pour se déplacer, c’est justement pour ne pas être exposé au risque d’agression dans les lieux publics et de passage, à une heure creuse ou tardive. En juin dernier, Colombe Brossel, adjointe à la sécurité à la municipalité de Paris, écrivait au ministre de l'Intérieur pour dénoncer un bond inédit de l'insécurité dans la capitale : entre 2018 et 2019 : +13,5% pour les atteintes volontaires, +68% des vols à la tire dans le métro ! De quoi vous faire grimper illico dans une voiture. Les taxis apparaissent beaucoup plus sûrs car la licence est comparable à un pas de porte commercial. Ce droit d’entrée exige un investissement qualitatif. L’affaire du faux taxi Bruno Cholet, multirécidiviste qui enleva et tua l’étudiante suédoise Susanna Zetterberg, reste tout à fait exceptionnelle. Être violée par cousin Uber, apparemment, l’est beaucoup moins.


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