La Sélection du jour | Thurau et Folam, même combat (n°764)
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Thurau et Folam, même combat

Par Louis Daufresne - Publié le 25 septembre 2019

Si le stade est un terrain de jeu, la pelouse ne laisse guère de place à l’engagement idéologique. On n’est plus aux JO de 1933 ou de 1980 (Moscou) et nul ne s’en plaindra. Certes, il y a des régimes communistes, comme la Chine ou la Corée du Nord, qui annexent toujours le sport pour se mettre en vitrine mais cette OPA fait aujourd’hui tristement sourire. La propagande y apparaît comme une survivance quasi folklorique d’un vieux monde où le dopage des corps allait de pair avec le matraquage des esprits.

Aujourd’hui, le sport est apolitique. Mais ce n’est pas point par sagesse que les souverains auraient renoncé à y afficher leurs ambitions. Non. C'est parce que le capitalisme les en a évincés et que le monopole y est exercé par l’argent. Et le monde de l’argent est rarement compatible avec la sphère des idées. Aussi, quand un sportif sort de son vestiaire pour prendre la parole sur un sujet de société (c’est-à-dire politique), il prend un risque de brouiller son image et de plomber sa carrière. Ce genre de « sorties de piste » déplaît d'ailleurs le plus souvent. Car on voudrait les enfermer à vie dans la cage du bredouillage inconsistant qui fait toute la légende du commentaire sportif audiovisuel.

Lilian Thuram et Israel Folau ne se fréquentent sans doute pas. Pourtant, le footballeur originaire de Pointe-à-Pitre, le plus capé de l’Équipe de France, et l’ex-rugbyman australien, étoile déchue des Wallabies, vivent quelque chose de comparable. Les deux sportifs sont à l’origine d’une polémique les obligeant à répondre de leurs propos.  

Le 4 septembre, Lilian Thuram donne une interview au journal italien, le Corriere dello Sport. Il y déclare la chose suivante : « Quand on parle de racisme, il faut prendre conscience que le monde du foot n'est pas raciste mais qu'il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche ». Et il ajoute même : « Il est nécessaire d'avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu'ils croient l'être. C'est quelque chose qui dure malheureusement depuis des siècles. » Cette saillie réussira la prouesse d’unir dans la réprobation la galaxie identitaire et la LICRA ! Les premiers le taclent en l’accusant de céder au « suprémacisme noir » ; les seconds se fendent d’un communiqué que tous les observateurs jugent « embarrassé » : « Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » – en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres ». Amen.

Lilian Thuram va-t-il trop loin ? Sans doute. Mais comme il arrive toujours en pareille occasion, on oublie que toute phrase au vitriol est la plupart du temps sortie du bocal de son contexte. Thuram était invité à réagir sur les cris de singe qu’une minorité de supporters à front bas avait fait pleuvoir des tribunes du stade de Cagliari (Sardaigne) au moment où l’attaquant de l’Inter Milan, Romelu Lukaku, joueur belge d’origine congolaise, allait marquer un pénalty victorieux. Qu’il ait assimilé les errements de quelques brutes à une attitude partagée par tous les Blancs a de quoi faire hurler. Certes. Mais nous mettons-nous à sa place ? Adolescent, j’avais un abonnement au Parc des Princes. Mes idoles de l’époque s’appelaient Toko, Boubacar, N’Gom, Dahleb et pas une seule fois, je ne les aurais distinguées de Susic, Baratelli, Bathenay, Rocheteau ou Pilorget. Lukaku est un frère, catholique de surcroît. Si Thuram raccroche son indignation à des thèses sulfureuses auxquelles je ne souscris pas, je ne m’en offusque pas et les mets volontiers au débat. Ce n’est pas aux aboyeurs et aux ligues de vertu – qui n’ont de légitimité que celle qu’elles se donnent – de me dire ce que je dois penser.

À la différence de Lilian Thuram, Israel Follau n’est pas en retraite internationale. Il n’empêche que sa carrière semble maintenant derrière lui. L’ex-étoile des Wallabies, limogée en mai pour des propos homophobes, reconnaît avoir enfreint le code de conduite de la Fédération australienne mais revendique son droit de s'exprimer comme il l'entend, selon un élément du dossier judiciaire rendu public aujourd’hui par l'institution dirigeante du rugby australien.

Mi-avril, ce fervent chrétien évangélique de 30 ans provoque un nouveau tollé après la publication d'un message sur son compte Instagram : « Ivrognes, homosexuels, adultères, menteurs, fornicateurs, voleurs, athées, idolâtres, l'Enfer vous attend. Repentez-vous ! Seul Jésus peut vous sauver ». Toute à son émotion, Rugby Australia décide cette fois de résilier son contrat, ce que le joueur de parents tongiens ose contester, attaquant même en justice la fédération pour « licenciement abusif » (sic). Si Follau ne se laisse pas faire, le rugbyman admet que « les personnes qui sont homosexuelles, ou qui ont des amis ou un enfant homosexuels », ainsi que les personnes transgenres, puissent avoir été offensées par ses paroles. Et contrairement à Thuram, Follau propose de faire des excuses publiques, tout en refusant d'effacer ses tweets. C’est ce point qui est intéressant : Follau explique au tribunal que « c'était son droit » de faire de telles publications et qu'il en ferait d'autres s'il en ressentait le besoin. L'Australien juge que sa mise à l'écart constitue « une atteinte déraisonnable au commerce » ( !) dans la mesure où cela l'empêche de pratiquer son sport. Pour lui, il est contraire à l'intérêt public qu'un contrat « puisse empêcher un employé d'avoir telle ou telle croyance ou d'adopter telle ou telle religion ». Et si au-delà de ses anathèmes apocalyptiques, ce Savonarole à crampons, tout comme Lilian Thuram, avait le mérite de tenir tête et d’assumer ses propos. Qu'on en soit révulsé ou convaincu, c'est une autre histoire.


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