La Sélection du jour | Séparatisme ou communautarisme ? (II) (n°892)
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Islam

La synthèse

Séparatisme ou communautarisme (II)

Par Louis Daufresne - Publié le 21 février 2020

Mardi à Mulhouse (Haut-Rhin), Emmanuel Macron proposa une série de mesures destinées à lutter contre le « séparatisme islamiste », vocable préféré au « communautarisme ». Dans une précédente LSDJ (n°890), nous analysions la portée de ce changement sémantique. Attachons-nous ici aux mesures elles-mêmes :

La suppression du dispositif Elco (Enseignement langue et culture d’origine). Il sera remplacé à la rentrée par des Enseignements internationaux en langue étrangère (Eile). Ces cours facultatifs n’impliquent que neuf pays dont cinq sont de culture chrétienne (Croatie, Espagne, Italie, Portugal, Serbie) et quatre musulmane (Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie). Ce cursus ne concerne que 80000 élèves par an… Cette mesure vise à empêcher que des puissances extérieures envoient des agents faire de la propagande. Mais est-ce le cas de l’Italie ou du Portugal ? Á l’avenir, les cours seront dispensés par des enseignants maîtrisant le français – dont le programme sera contrôlé par l’Éducation nationale. Parallèlement, une enveloppe de 100 millions d'euros va être consacrée d'ici à 2022 aux « cités éducatives » pour favoriser la réussite scolaire, mesure phare du rapport Borloo sur la politique de la Ville. Quelque 80 quartiers (Tarterêts, Minguettes, Grand Mirail...) vont se partager une enveloppe de près de 30 millions d'euros par an, après un fonds d'amorçage de 8 millions d'euros l’an dernier. Nourris par les revenus de l’économie souterraine, ces territoires ne manquent pas d’argent. En se défiant de tout amalgame, comment cette mesure peut-elle être bien accueillie par le monde rural, au moment où commence le Salon de l’agriculture ? Quel objectif peut-on lui assigner après des décennies d’échec ruineux des politiques publiques ?

La fin des « imams détachés ». Fin relative puisqu’ils ne partiront pas avant 2024« Ceux qui sont là et qui arrivent ont un titre de séjour de trois ans », explique Christophe Castaner. Quel sens donner à cet accueil prolongé ? Si le séparatisme, comme le terrorisme, est « un ennemi », cette mesure n’aurait-elle pas dû entrer en vigueur séance tenante ? Ces 250 à 300 imams – quelque 70 d'Algérie, 50 du Maroc et 120/130 de Turquie – s'ajoutent à 600 autres employés directement par des mosquées. Il n’est pas sûr que l’on s’y retrouve. Interrogé par l’AFP, le délégué général du Conseil français du culte musulman (CFCM) Abdallah Zekri note que « ces "détachés" n'ont jamais posé de problème : pas un n'est fiché S, n'a commis un acte terroriste ou n'a fait des discours extrémistes ou anti-républicains. Or, ajoute-t-il, s'ils partent sans être remplacés, (…) il faudra trouver une solution pour ne pas laisser ces mosquées (…) livrées à des imams autoproclamés ». La France compte 2500 à 2700 mosquées. Une manière de dire que si on le prend sur ce ton, il faudra augmenter le nombre d’imams formés en France, ce qui sera fait en contrepartie de l’expulsion d’éléments indésirables. Mais cette mesure répond-elle à la situation ? On peut en douter. La République n’est ni légitime ni compétente pour agir dans le champ religieux, pas plus dans une église que dans une mosquée. Dans quelle mesure sera-t-elle écoutée par les « imams de France » ? Quelle garantie lui apporteront-ils ? Pourquoi avec un bac + 5, un imam serait-il moins à risque ? Le cas du prédicateur Tariq Ramadan invite à réfléchir. En formant les religieux, on espère contrôler toute la filière. Mais à l’arrivée, l’État dépendra du bon vouloir des personnes qu’il aura formées. Quant au quelque 300 « psalmodieurs » (nom poétique pour dire « prêcheurs ») invités pour le jeûne, on sait que leur nombre sera baissé dès le mois d’avril. De combien ? Nul ne le sait, ce qui fait douter de la fermeté de l’exécutif.

Le contrôle accru des financements étrangers des lieux de culte. Contre l’ingérence de l’Algérie, du Maroc ou de la Turquie, Christophe Castaner soutient la proposition du CFCM d'avoir recours à des revenus immobiliers : « Ils n'ont pas le droit d'emprunter car ils n'ont pas le droit dans la religion de payer des intérêts, argue-t-il. S'ils sont propriétaires d'immeubles de rapport qui sont donnés, légués pour avoir une ressource, je n'y suis pas hostile. » La manière d’acquiescer à une telle proposition laisse perplexe. Dans les sociétés fragmentées pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales, (Israël/Palestine, Afrique du Sud, Brésil, Inde), on traite la question de la propriété foncière au plus haut niveau stratégique.

En réalité, ces mesures, même timides, recèlent un effet pervers : plus l’État veut lutter contre l’ingérence de pays hégémoniques (Arabie saoudite, Qatar, Turquie), plus il en vient à installer les conditions sociales qui la renforceront. Aujourd’hui, aucun des territoires visés n’a une seule raison de trembler devant les annonces d’Emmanuel Macron. Cela tient au fait que la vraie question n’est pas posée : elle n’est ni religieuse, ni politique mais gît certainement dans la société civile. Nous pourrons en reparler ...


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