La Sélection du jour | Séparatisme ou communautarisme ? (I) (n°890)
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Séparatisme ou communautarisme ? (I)

Par Louis Daufresne - Publié le 19 février 2020

Communautarisme ou séparatisme ? Telle est la question. Car les deux mots ne sont nullement interchangeables et passer de l’un à l’autre envoie à l’opinion une information différente. Hier à Mulhouse (Haut-Rhin), Emmanuel Macron s’engagea dans la lutte contre le « séparatisme islamiste » et non plus contre « le communautarisme ». Cette LSDJ analysera la dimension sémantique de ce changement. La prochaine s’attachera à regarder les mesures proposées par l’exécutif.

Á son arrivée dans le quartier dit « sensible » de Bourtzwiller, le chef de l'État fit la distinction suivante : « On avait (…) des associations qui prônaient de sortir de la République, de la déscolarisation, des influences extérieures. C’est ce que j’appelle le séparatisme. Je ne suis pas à l’aise avec le terme de communautarisme car on est dans la nation française mais on peut se sentir des identités multiples si on respecte les lois de la République. »

Ce changement de vocable eut lieu dans l'avion qui le ramena récemment d'Israël : Emmanuel Macron avait déclaré qu’« il y a, dans notre République aujourd'hui, ce que j'appellerais un séparatisme ». Didier Leschi, président de l'Institut européen en sciences des religions, étaya la chose : « Le mot "communautarisme" amenait une partie du monde musulman à dire : "vous nous accusez, nous, d'être communautaristes mais il y a d'autres communautarismes que vous acceptez, comme le communautarisme juif, une comparaison dont la dynamique est généralement malsaine". » Ainsi le mot « séparatisme » préserve-t-il le monde juif de tout amalgame avec la mauvaise image de l’islam. Mais cette requalification n’est exempte ni de contradictions ni d’effets pervers. Brève sélection :

Rendons grâce à BFM TV de prendre du recul en écrivant sur son site : « C'était le 25 septembre 1792, quatre jours après la naissance de la République. (…) Les députés déclaraient que la République était "une et indivisible". (…) Ce principe n'a pas tardé à être mis à l'épreuve par les révoltes lyonnaise ou surtout vendéenne (…). Sous diverses formules, il n'a cessé d'être rappelé par toutes les constitutions depuis lors, dont celle de la Ve République. » En fait, le régime né en 1789 se méfie des identités multiples. L’histoire de la langue française en témoigne. Dans son célèbre Rapport sur les idiomes, Barère fustigea les « jargons barbares » qui ne peuvent plus servir que les « contre-révolutionnaires ». La IIIe République, en interdisant les prêches en latin, voulut tuer l’influence du clergé. Tout cela aboutit aux lois dites de « séparation ». Parallèlement, la Révolution retailla au cordeau les provinces de l’Ancien Régime et la France ne se résuma plus qu’à un seul territoire : Paris. Enfin, le séparatisme trouve son origine dans un projet d’émancipation philosophique : c’est en se délivrant de la « superstition », que l’Homme accède pleinement à l’humanité, rationnelle, universelle et sage, comme l’illustre encore Mozart et sa Flûte enchantée. Ce projet, toujours à l’œuvre, ne tolère pas la concurrence ; il ne songe qu’au monopole des âmes.

Autre contradiction : le mot « séparatisme » est assimilé à la violence et au chaos, alors qu’il peut être une expression de l’ordre. Il y a des séparatismes légitimes et on ne voit pas pourquoi un bon musulman aurait tort de préférer ses propres lois à celles de la République. Le séparatisme suppose la frontière, laquelle stabilise les rapports de forces. En Europe, si le Saint-Empire romain germanique avait perduré, peut-être aurions-nous évité trois conflits avec la Prusse. Ah, si on avait laissé tranquille l’Alsace-Moselle…

Effet pervers : le mot « séparatisme », au lieu de mettre à distance, inclut la communauté visée. On ne peut se séparer que d’une entité à laquelle on appartient déjà. Les quartiers dits « sensibles » ne sont pas comparables aux phénomènes corse, basque, catalan, irlandais ou même bavarois, lombard ou tyrolien du sud. Parler de « séparatisme islamiste », c’est sous-entendre que l’islam en France représente un terreau culturel antérieur à l’État-nation. Il s’agit en creux d’une forme d’inscription dans le récit national.

Autre effet pervers : le « séparatisme islamiste » induit qu’une religion peut agir dans le champ politique. Sans le savoir, Emmanuel Macron renoue avec le sens originel du mot, attestée en 1721 dans un contexte protestant. Séparatiste désigne alors des fidèles quittant l’Église anglicane. On parle fin XVIIIe siècle du « schisme des séparatistes ». Jusqu’à présent, le mot n’avait qu’une dimension politique. Le général de Gaulle, en octobre 1947, traita les communistes de « séparatistes » pour les accuser de « mettre la France au service de leurs maîtres étrangers ». En voulant lutter contre l'ingérence de pays du golfe ou de la Méditerranée, Emmanuel Macron opère la fusion des sens religieux et politique. Ainsi consolide-t-il la manière dont l'islam se structure en France.


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